LIVRE III, CHAPITRE XX
telles, que toiisjours elles dépendent de cesle st'ule de Jésus-Christ : tant s'en faut qu'elles soyent diminutions d'icelle. Car comme elles procèdent de l'affection de cliarité, en laquelle nous sommes ensemble liez comme membres : aussi elle se rapporte à l'unité de nostre Chef. Puis doncques qu'elles sont faites au nom de Christ, ne tesmoignent-elles pas que nul ne peut estre aidé ne secouru par aucunes prières des autres, sinon au moyen que Jésus-Christ est l'intercesseur? Et comme Jésus-Christ par son intercession n'empesche point que nous ne subvenions en l'Eglise par prières l'un à l'autre : aussi il faut que cela demeure résolu, que toutes les intercessions de l'Eglise se doyvent diriger et rapporter à icelle seule. Mesmes nous avons bien à nous garder d'ingratitude en cesl endroict : puis (jue Dieu supportant nostre indignité, nonseulement donne licence à chacun de prier pour soy-mesme, mais nous reçoit et admet a supplier les uns pour les autres. Car quel orgueil seroit-ce, quand Dieu nous fait cest honneur de nous constituer procureurs de son Eglise, voire qui méritons bien d'estre rejettez en priant pour nous, que ce pendant nous abusions de telle libéralité en obscurcissant l'honneur de Jésus-Christ?
20 Ce n'est doncques que pur mensonge ce que babillent les Sophistes de maintenant, que Christ est Médiateur de la rédemption, les tidèles, de l'intercession.
Comme si Christ s' estant acquitté d'une médiation temporelle, avoit remis l'office éternel et à jamais perdurable sur ses serviteurs. C'est un bel honneur qu'ils luy font, de luy départir une si petite portion de l'honneur qui luy est deu.
Mais l'Escriture y va bien autrement, à la simplicité de laquelle se doit arrester le lidèle, en laissant là ces trompeurs. Car quand saincl Jehan dit, que si quelqu'un a péché, nous avons un Advocat envers le Père, asçavoir Jésus-Christ* : il n'entend pas qu'il nous ait esté jadis Advocat , mais il luy assigne office d'Intercesseur perpétuel. Et mesmes sainct Paul afferme, qu'estant assis à la dextre du Père, il in-
1) 1 Jean II, ), 2.
tercède encores pour nous*. Et quand en un autre passage il le nomme ^Médiateur unique de Dieu et des hommes "^ ne regarde-il point aux prières dont il avoit fait m(;ntion au paravant? Car ayant prédit qu'il faut supplier Dieu pour tous honuues : pour coufermer ceste sentence, il dit consé(pieiumeiit (|u'il y a un Dieu, et un Médiateur pour donner approche à tous hommes envers luy. Et de faict, sainct Augustin ne le prend pas autrement, disant^. Les Chrestiens se recommandenl ù Dieu l'un l'autre en leurs oraisons : mais celuy qui prie pour tous, sans que nul prie pour luy, iceluy est le vray seul Médiateur'', Paul, combien (lu'il fust un des principaux membres, toutesfois d'autant qu'il estoit membre, sçachant que le Seigneur Jésus vray Sacrilicaleur, pour toute l'Eglise estoit entré au Sanctuaire de Dieu non point par tigure ny image, mais en vérité : il se recommande aux oraisons des lidèles , et ne se fait point médiateur entre Dieu et IfS hommes : mais requiert que tous les membres du corps prient aussi bien pour luy cùumie il prie pour les autres, selon que tous doyvent avoir solicitude et compassion mutuelle ^. En ceste manière les oraisons mutuelles de tous les membres qui travaillent encores en terre, doyvent monter au Chef qui est précédé au ciel, auquel nous avons rémission de nos péchez : car si sainct Paul estoit médiateur, les autres Apostres le seroyent semblablement : et ainsi il y auroit plusieurs médiateurs: ce qui ne conviendroit point à ce qu'il dit en un autre passage, qu'il y a un Médiateur de Dieu et des hommes^ : auquel aussi nous sommes un, si nous gardons unité de foy par le lien de paix''. Ce passage est prins du second livre contre Parménien. Suyvant ce propos il dit aussi sur le Pseaume XCIV : Si tu cherches ton Médiateur pour t'introduire à Dieu, il est au ciel, et prie là pour toy, comme il est mort pour toy en la terre*. Il est bien vray que nous n'imaginons pas, qu'estant à genoux il face
1) Rom. Vni, 3i. 2) i Tim. U, o.
3) Contra Parmenian., lib. II, cap. VIII. 4) Héb. X, 19,
5) Roai. XV,30;£phe». Vl,19;Col.IV, 3; 1 Cor.Xll, 25.
6) 1 Tiiu. U, 5. 7) Ephés. IV, 3.
8) Augusl., Jn Psalm. XCIV.
humble supplication : mais nous entendons avec l'Apostrc, qu'il comparoist tellement devant la face de Dieu, que la vertu de sa mort est vallable à intercession perpétuelle. Et avec ce, que luy estant entré au Sanctuaire du ciel, peut seul présenter les prières du peuple, lequel n'a point prochain accès avec Dieu. 21 Quant est des Saincts qui estans décédez de ce monde, vivent avec Christ : si nous leur attribuons quelque oraison, ne songeons point qu'ils ayent autre voye de prier, que Christ qui est seul la voye : ou que leurs requestes soyent acceptées de Dieu en autre nom. Puis doncques que l'Escriture nous retirant de tous autres, nous rappelle à un seul Christ : puis que le Père céleste veut que toutes choses soyent recueillies en luy, c'a esté une trop grande bestise, voire mesmes rage, de prétendre tellement avoir accès par eux, que nous soyons distraits de luy. Or que cela ait esté fait par ci-devant, et qu'il se face encores aujourd'huy où la Papauté a lieu, qui est-ce qui le niera? Pour avoir Dieu propice on allègue le i mérite des saincts, on invoque Dieu en leur nom, laissant le plus souvent Jésus- Christ derrière. Qu'est cela autre chose, sinon leur transférer l'office d'intercession unique, laquelle nous avons ci-dessus maintenue à Christ? D'avantage, qui est ou l'Ange ou le Diable qui a jamais révélé une syllabe aux hommes de l'intercession des Saincts, ainsi qu'on l'a forgée ? Car il n'y en a rien en l'Escriture. Quelle raison doncques y avoit-il de la controuver? Certes quand l'Esprit humain cherche telles secondes aides, lesquelles ne luy sont point baillées par la Parole de Dieu, il démonstre évidemment sa desfiance. Et si on appelle en tesmoin la conscience de ceux qui s'arrestent en l'intercession des Saincts, on trouvera que cela ne vient d'autre chose, sinon qu'ils sont en perplexité, comme si Christ leur défailloit, ou bien s'il estoit trop rigoureux. En laquelle doute ils font grand déshonneur à Christ, et le despouillent du tiltrede seul Médiateur : lequel comme il luy a esté donné du Père en singulière prérogative, ne se doit ailleurs transférer. Et en ce faisant obscurcissent la
gloire de sa nativité, anéantissent sa croix, renversent la louange de tout ce qu'il a fait et souffert, veu que le tout ne tend à autre fin, sinon à ce qu'il soit recognu seul Médiateur. Pareillement ils rejettent la bénévolence de Dieu , qui se déclairoit envers eux pour Père. Car il ne leur sera point Père, sinon qu'ils réputent Jésus-Christ leur estre frère. Ce qu'ils renoncent plenement, s'ils ne l'estiment avoir envers eux fraternelle affection, laquelle est aussi tendre et douce qu'il y en ait au monde. Parquoy l'Escriture le nous présente singulièrement , elle nous enVoye à luy, et veut qu'en luy nous nous arrestions. Il est, dit sainct Ambroise, nostre bouche, par laquelle nous parlons au Père : nostre œil, par lequel nous voyons le Père : nostre main dextre, par laquelle nous nous offrons au Père : sans lequel Moyenneur il n'y a nulle approche avec Dieu , ny à nous, ny à tous les saincts'. S'ils allèguent pour excuse, que la conclusion de toutes leurs prières solennelles aux temples est, qu'elles soyent agréables à Dieu par Jésus-Christ, c'est un subterfuge frivole : veu que l'intercession de Jésus- Christ n'est pas moins profanée quand on la mesie parmi les prières et mérites des saincts trespassez, que si on le laissoit là du tout, et qu'on ne feist mention que d'iceux. D'avantage, en toutes leurs letanies, hymnes et proses, où ils magnifient les saincts jusques au bout, il n'est nulle nouvelle de Jésus-Christ.
22 Or la folie s'est desbordée jusqueslà en cest endroict, que nous y pouvons contempler au vif la nature de superstition : laquelle après avoir une fois jette la bride, ne cesse d'extravaguer sans mesure. Car depuis qu'on a commencé d'addresser sa pensée aux saincts comme intercesseurs, petit à petit on a attribué à un chacun sa charge particulière : tellement que- selon la diversité des affaires, maintenant l'un, maintenant l'autre ont esté implorez pour advocats. Outreplus, un chacun a choisi son sainct particulier, se mettant en la sauvegarde d'iceluy, comme en la protection de Dieu. Et est
i] Lib. De [saac et anima.