‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 128 sur 346 · LIVRE m, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE XX

retienent une mesme charité qu'ils ont eue en leur vivant, comme ils sont conjoincts d'une foy avec nous: jedcmanderay d'avantage, qui nous a révélé qu'ils ayent si longues aureilles, qu'elles s'estendent jusques à nos paroles? qu'ils ayent des yeux si aigus, qu'ils puissent considérer nos nécessitez? Bien est vray que les Sophistes babillent je ne sçay quoy en leurs escholes, que la lumière de la face de Dieu est si grande, qu'en la contemplation d'icelle , comme en un miroir, les saincts peuvent contempler ce qui se fait yci-bas : mais d'affermer cela, et principalement en telle hardiesse qu'ils y vont, qu'est ce autre chose que de vouloir entrer par nos songes estourdis, aux secrets jiigemens de Dieu sans sa Parole, et mettre sous le pied l'Escriture, laquelle tant de fois prononce la prudence de nostre chair eslre ennemie de la sagesse de Dieu \ condamnant universellement la vanité de nostre sens , et mettant bas toute nostre raison, pour nous amener à la seule volonté de Dieu?

25 Les autres tesmoignages qu'ils ameinent pour soustenir leurs mensonges, sont par eux perversement corrompus. Jacob, disent-ils, a demandé en l'article de la mort, que son nom et le nom de ses pères Abraham et Isaac fust invoqué sur ses successeurs ^. Premièrement, voyons quelle est ceste forme d'invocation entre les Israélites. Car ils n'appellent pas leurs Pères en leur aide :

mais seulement requièrent à Dieu qu'il ait mémoire de ses serviteurs Abraham, Isaac et Jacob. Leur exemple doncques ne sert de rien à ceux qui addressent leurs paroles aux saincts. Mais pource que ces troncs de bois-ci ne considèrent point, comme ils sont lourds et insensez , que c'est d'invoquer le nom de Jacob, ou à quelle tin il se doit invoquer : ce n'est pas de merveille si en la manière ils faillent tant sottement. Alin que nous l'entendions, il faut noter que ceste locution est en un autre passage de l'Escriture. Car Isaïe dit que le nom des hommes est invoqué sur les femmes, quand

1) Rom. V1I1,7.

ï) Gen. XIVIII, 16.

elles les recognoissent pour leurs maris, estans en leur tutelle et sujétion ', L'invocation doncques du nom d'Abraham sur les Israélites, gist en ce que l'ayans pour autheur de leur lignée, ils retienent la mémoire de son nom solennelle, comme de leur père. Et Jacob ne fait point cela, qu'il se soucie beaucoup d'entretenir sa renommée, mais entant qu'il répute que tout le bonheur de sa postérité est en ce point eslably, qu'elle jouisse comme par succession, de l'alliance que Dieu avoit faite avec luy: il leur désire ce qu'il cognoist estre leur principal bien, qu'ils soyent réputez du nombre de ses enfans, et recognu pour son lignage. Car cela n'est autre chose, que leur bailler de main en main la succession d'icelle alliance. Les successeurs d'autre part, faisans en leurs prières telle mémoire, n'ont pas leur refuge aux intercessions des morts, mais allèguent au Seigneur la souvenance de la promesse , en lacjuelle il a lestifié qu'il leur seroit propice et libéral , à cause d'Abraham, Isaac, et Jacob. Au reste que les lidèles ne se soyent guères reposez sur les mérites de leurs Pères, nous en avons suffisante déclaration au Prophète, parlant au nom commun de toute l'Eglise en ceste forme.

Seigneur Dieu, tu es nostre Père : et Abraham ne nous a pas cognus : et Israël nous a ignorez. Tu es, Seigneur, nostre Père et Rédempteur. Néantmoins parlant ainsi, il adjouste pareillement : Seigneur, converty ta bonté vers nous, pour l'amour de tes serviteurs \ Non pas qu'ils imaginent quelque intercession : mais c'est qu'ils réduisent en mémoire le bénéfice de l'alliance. Or maintenant puis que nous avons le Seigneur Jésus, en la main duquel l'alliance éternelle de miséricorde non-seulement a esté faite, mais aussi confermée : duquel prétendrionsnous plustost le nom en nos prières ?

Pourtant que ces vénérables docteurs voudroyent sous ombre de ces mots, qui les croiroit, faire les Saincts intercesseurs : je leur demande pourquoy en si grande troupe, et quasi en une formilière de Saincts, ils n'ont pas laissé un

1) Is. IV, 1.

Is. LXm, 16, 17.

petit coing à Abraham père de toute l'Eglise. C'est chose trop notoire de quel bourbier, ou de quelle racaille ils tirent leurs saincts. Qu'ils me respondent si c'est chose décente qu'Abraham ;, lequel Dieu a préféré h tous, et lequel il a exalté en degré souverain d'honneur , soit oublié et mis sous le pied. Mais voyci que c'est : pource que chacun sçait bien que telle coustume n'a jamais esté à l'Eglise ancienne, ces rustres pour cacher la nouveauté se sont teus des Saincts qui avoyent vescu sous la Loy : comme si en introduisant diversité de noms, ils estoyent à excuser, en ingérant une façon nouvelle et bastarde. Ce qu'aucuns allèguent du Pseaume, là oîi les fidèles prient Dieu d'avoir pitié d'eux en faveur de David \ tant s'en faut qu'il aide à l'intercession des Saincts, qu'il n'y a rien plus propre à la mettre bas. Car si nous considérons quel degré a tenu David, nous verrons qu'en cest endroict il est séparé de toute la compagnie des Saincts, afin que Dieu ratifie la paction faite avec luy. Parquoy le sainct Esprit a regard à la promesse, pluslost qu'à la personne de l'homme : et quant et quant insinue sous ceste figure l'intercession de .lésus-Christ. Car ce qui a esté singulier à David , entant qu'il estoii image de Jésus-Christ, il est certain qu'il ne peut compéter aux autres.

2G Mais aucuns sont meus de ceste raison, que les oraisons des saincts ont esté souvent exaucées. Pourquoy? Certes pourtant qu'ils ont prié. Ils ont espéré en toy, dit le Prophète, et ils ont esté conservez: ils ont crié, et n'ont point esté confus ^. Prions doncques aussi à leur exemple, afin que nous soyons, comme eux, exaucez. Mais c'est arguer contre tout ordre raisonnable, de dire (comme font nos adversaires) qu'il n'y en aura nul exaucé, sinon ceux qui l'ont desjà esté. Combien est meilleur l'argument de sainct Jaques? Elle, dit-il, estoit homme semblable à nous : et pria qu'il ne pleust point, et par trois ans et demi n'y eust nulle pluye sur la terre : derechef il pria, et le ciel donna sa pluye, et

1) Ps. CXXXII, 1, 10.

PS. xxn, 5, 6.

la terre rendit son fruit*. Ouoy doncques? infère-il qu'Elie ait quelque singulière prérogative, à laquelle nous devions recourir? Non : mais au contraire, il démonstre la vertu perpétuelle de pure et saincte oraison, pour nous exhorter à semblablement prier. Car nous recognoissons trop maigrement la promptitude et bénignité de Dieu à exaucer les siens, sinon que par l'expérience des Saincts, qui ont esté exaucez, nous soyons confermez en plus certaine fiance de ses promesses: esquelles il ne dit pas que ses aureilles seront enclines à en ouyr un ou deux, ou petit nombre : mais tous ceux qui invoqueront son nom. Leur ignorance est d'autant moins excusable, en ce qu'il semble que de propos délibéré ilsmesprisent tant d'advertissemensde l'Escriture.

David a esté souvent délivré par la puissance de Dieu : ace esté pour l'attirera soy, ou que nous soyons aujourd'huy secourus par ses suffrages? 11 en parle bien autrement : Les justes, dit-il, ont l'œil sur moy pour veoir quand tu m'exauceras ^ Kem, Les justes le verront et se resjouiront, et espéreront au Seigneur ^ Voyci, le povre a crié à Dieu, et il luy a respondu Ml y a beaucoup de pareilles sentences, où i! induit Dieu à l'exaucer par ceste raison. Que les fidèles ne seront point confus : mais que par tel exemple ils prendront courage à bien espérer. Il nous suffira d'un pour ceste heure. Pour ceste cause, dit-il, tout sainct te priera en temps opportun ^ Lequel lieu j'allègue tant plus volontiers, pource que ces caffars, qui ont leur langue à loage pour maintenir par leur babil effronté la tyrannie du Pape, n'ont point eu honte d'en faire bouclier pour prouver l'intercession des Saincts. Or David n'a voulu autre chose, sinon monstrer le fruit qui devoit provenir de la clémence et humanité de Dieu, quand il luy auroit ottroyé sa demande. Nous avons à noter en général, que l'expérience de la grâce de Dieu, tant envers nous qu'envers les autres, est une aide non petite pour confermer la fidélité de

1) Jacq. V, 17, 18.

3) Ps. LU, 8; XL, 4.

5) Ps. XXXII, 6.

2) Ps. CXLII, 8.

4) Ps. XXXIV, 7.

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