LIVRE III, CHAPITRE XX
sa Parole. Je ne réciteray point plusieurs passages, esquels David se propose les bénélices de Dieu qu'il avoit jà receus, pour matière de fiance ù l'advenir; car en lisant les Pseaumes, on les rencontrera par tout. Et il tenoit cela du Patriarche Jacob , qui en avoit jadis donné l'exemple : Seigneur, je suis ])ien pardessous tes miséricordes, et la vériié que tu as accomplie envers ton serviteur S etc. Il allègue bien la promesse, mais non pas seule : car il conjoinct l'effet quant et quant, afin d'estre mieux encouragé, pour se fier que Dieu sera tousjours tel envers luy, comme il avoit desjà senti : veu qu'il n'est point semblable aux hommes mortels, qui se faschent d'avoir esté trop larges, ou qui voyent leurs facultez s'espuiser : mais il veut estre estimé selon sa propre nature :
comme David le sçait bien faire, Tu m'as racheté, dil-il, 0 Dieu de vérité ^. Après avoir attribué à Dieu la louange de son salut, il adjouste qu'il est véritable : pource que s'il n'estoit tousjours semblable à soy, on ne pourroit pas recueillir de ses bénéfices, argument assez ferme pour le prier en fiance. Mais quand nous sçavons que toutesfois et quantes qu'il nous aide et nous subvient, il donne approbation de sa clémence et fidélité, il ne iaut pas craindre qu'il nous vueille frustrer, ou que nostre attente soit confuse, quand nous viendrons à luy.
27 La somme totale revient là : Puis que l'Escriture nous enseigne que c'est une principale partie du service de Dieu que de l'invoquer, (comme aussi il prise plus cest hommage que nous luy faisons que tous sacrifices) que c'est un sacrilège tout manifeste d'addresser oraison à nul autre. Parquoy il est dit au Pseaume, Si nous avons espandu nos mains à nuls dieux estranges, le Seigneur ne s'enquestera-il point d'un tel forfait^? D'avantage, puis que Dieu ne veut eslre invotiuô qu'avec foy, et que notamment il nous commande de former nos oraisons à la reigle de sa Parole : finalement, puis que la foy estant fondée en icelle, est la vraye mère d'oraison, si tost qu'on se
destourne de la Parole, l'oraison est quant et quant abaslardie. Or il a esté monstre que par toute l'Escriture cest honneur est réservé à un seul Dieu.
Quant est de l'intercession, nous avons aussi veu que l'office en est particulier à Jésus-Christ : et qu'il n'y a nulle oraison agréable à Dieu, si ce Médiateur ne la sanctifie. Nous avons plus outre monstre, combien que les fidèles facent requeste et supplications mutuellement les uns pour les autres, que cela ne dérogue rien à l'intercession de Jésus-Christ. Car tous depuis le premier jusques au dernier s'appuyent sur icelle, pour recommander à Dieu tant eux que leurs frères. Ce pendant, nous avons adverty que cela est sottement et sans propos tiré aux trespassez, ausquels nous ne lisons pas qu'il ait jamais esté commandé de prier pour nous. L'Escriture nous exhorte souvent à rendre ce devoir les uns envers les autres : quant aux morts il ne s'en trouve point une syllabe. Mesmes sainct Jaques conjoignant ces deux, que nous confessions nos péchez entre nous, et que nous priions mutuellement les uns pour les autres \ exclud tacitement ceux qui ne conversent plus au monde. Par ainsi ceste seule raison doit suffire pour condamner l'erreur d'invoquer les Saincts, ou les requérir pour patrons : c'est que la préface de bien et deuement prier, procède de la foy, laquelle est de l'ouye de la Parole de Dieu ^, en laquelle il n'est nulle part fait mention que les Saincts soyent intercesseurs. Car c'a esté une pure superstition de leur avoir assigné cest estât et office, qui ne leur estoit point donné de Dieu. Car combien que l'Escriture soit plene de beaucoup de formes de prier, on n'y trouvera point un seul exemple que jamais les fidèles ayent cherché des advocats d'entre les morts : et toutesfois on ne pense point en la Papauté que les oraisons vaillent rien sans cela. D'avantage, il est tout notoire que telle superstition a esté engendrée de pure incrédulité, pource qu'on ne s'est point contenté de Jésus-Christ pour Médiateur, ou qu'on l'a du tout despouillé de ceste louange.
1) Gen. XXXII, 10.
3) l>s. XLIV, -21,22,
2) Ps. XXXI, 6.
1) Jacq. V, 16.
3) Rom. X, 17.
Ce qui se peut aisément monstrer par leUr impudence : pource qu'ils n'ont nul argument plus ferme à maintenir leur resverie de l'intercession des Saincts : qu'en alléguant que nous sommes indignes d'approcher familièrement de Dieu. Ce que nous confessons estre trèsvray :
mais de là nous concluons qu'ils ne laissent rien qui soit à Jésus-Christ, veu qu'ils tienent pour rien qu'il soit nostre Médiateur et Advocat, et ne daignent pas le mettre en conte, s'arreslans plustost à sainct George, sainct Hippolite, et pareilles masques,
28 Or combien que l'oraison, à parler proprement, ne comprene que les requestes et supplications, toulesfois il y a telle affinité entre la demande et action de grâces, (lu'il n'y a point d'inconvénient de conjoindre les deux ensemble. Au reste, les espèces que sainct Paul récite à Timolhée, se rapportent à la première partie, qui est de supplier et requérir Dieu, En quoy faisant nous espandons nos désirs devant luy, pour demander tant ce qui sert à magnifier son nom et avancer sa gloire, que les biens qui sont pour nostre usage et proufit. En rendant grâces, nous luy faisons l'hommage qui est deu à ses bénéfices, protestans avec louange que tout ce que nous avons de bien, nous vient de sa libéralité. David a comprins ces deux parties en disant, Invoque-moy au jour de la nécessité : je te délivreray, et tu me glorifieras ^ L'Escriture non sans cause nous adveriit de nous exercer incessamment en tous les deux. Car, comme nous avons dit ailleurs, et l'expérience le monstre par trop, nostre indigence est si grande, et nous sommes de tous costez si fort contraints et pressez en plusieurs destroits, que tous ont assez de raison de souspirer assiduellement devant luy, et le supplier qu'il les aide. Car encores qu'aucuns ne soyent point batus d'adversitez, si est-ce que les plus saincts doyvent bien estre aiguillonnez par leurs péchez à prier. Et puis les alarmes innumérables qui leur sont dressées à chacune heure, les y doyvent pousser au double. Quant au sa-
11 Ps. L, 15.
crifice de louange et action de grâces, nous n'y pouvons faire interruption sans grand forfait : veu que Dieu ne cesse d'amasser bienfaits les uns sur les autres, pour nous contraindre à luy en faire recognoissance , quelque paresseux et tardifs que nous soyons. Brief, les largesses de ses bienfaits qui redondent sur nous, sont si amples et continuelles, et les miracles de ses œuvres, quelque part (ju'on puisse regarder, apparoissent si grans, si excellens et infinis, que jamais ne nous défaut cause et matière de le louer, glorifier et exalter, et de luy rendre grâces en tout et par tout. Et afin que ceci soit mieux expliqué, puisque toute nostre espérance et tout nostre bien gisl tellement en Dieu, comme il a par ci -devant assez esté monstre, que ne nous, ne tout ce qui est nostre, et qui nous concerne, ne pouvons aucunement prospérer que par sa bénédiction : il faut bien que continuellement nous luy recommandions et nous, et tout ce qui est nostre. D'avantage, que tout ce que nous proposons, disons et faisons, soit proposé, dit et fait sous sa main et volonté, et en l'espérance de son aide. Car nostre Seigneur maudit tous ceux qui en fiance d'eux-mesmes, ou d'autruy, proposent et délibèrent leur conseil et font aucune entreprinse, et veulent commencer quelque chose hors de sa volonté, et sans l'invoquer n'implorer son aide'. Et puis qu'il a esté desjà dit quelquesfois, qu'on ne luy rend pas l'honneur qu'on luy doit, sinon qu'il soit recognu auiheur de tout bien, il s'ensuyt que nous devons tout prendre comme de sa main, avec continuelle action de grâces : et qu'il n'y a nul bon moyen d'aucunement user de ses bienfaits, qui nous sont continuellement eslargis .de luy, si nous ne sommes aussi continuels à le louer et remercier. Car quand sainc.t Paul dit tous les biens de Dieu nous estre sanctifiez par la Parole et oiaison^ par ce il démonstre aussi, que sans la Parole et oraison ils ne nous sont pas sanctifiez. Par la Parole il entend la foy, laquelle a correspondance à icelle Parole, à laquelle il faut avoir foy. Ainsi sans oraison et
1) Jacq. IV, 13, U ;ls, XXX, 1 ; XXXI, 1.
2) 1 Tim, IV, 5.