LIVRE m, CHAPITRE II
quelle nous a esté mise par la Parole de Dieu hors de toute incertitude. Toutesfois quelques calamitez et misères qui puissent advenir à ceux que nostre Seigneur a une fois receus en son amour, elles ne peuvent empesclier que la seule bénévolence de Dieu ne leur soit plene félicité. Pourtant quand nous avons voulu exprimer la somme de toute béatitude, nous avons mis la grâce de Dieu : de laquelle source toutes espèces de biens nous provienent. Et cela est facile à noter en l'Escriture, laquelle nous rappelle lousjours à la charité de Dieu, quand elle fait mention non-seulement du salut éternel, mais de quelque bien que nous ayons. Pour laquelle raisoo David tesmoigne que la bonté de Dieu , quand elle est sentie du cœur fidèle, est pi us douce et désirable que nulle vie ^ En somme, quand le tout nous viendroit à souhait, cependant que nous sommes incertains de l'amour de Dieu ou de sa haine, nostre félicité nous sera lousjours maudite, et par conséquent malheureuse. Que si Dieu nous monstre un regard paternel , nos misères mesmes seront bien heureuses, pource qu'elles nous seront tournées en aide à salut. Comme sainct Paul amassant toutes adversitez qui nous peuvent advenir, se glorifie que par icelles nous ne serons jamais séparez de l'amour de Dieu ^ Et en priant pour les fidèles, il commence lousjours par la grâce, de laquelle toute prospérité a son origine et source. Semblablement David oppose à toutes frayeurs qui nous pourroyent troubler, la seule faveur de Dieu : Si je cheminoye, dit-il, en obscurité de mort, je ne craindray point quand tu seras avec moy ^ A ï'opposite, nous sentons comment nos cœurs chancellent, sinon qu'en se contentans de la grâce de Dieu, ils cherchent leur paix et repos en icelle , ayans ceste sentence bien imprimée , Bien heureux est le peuple duquel l'Eternel est le Dieu, et la gent qu'il s'est esleue pour hériiage*.
29 Nous mettons pour fondement de la foy, la promesse gratuite : d'aulant qu'en icelle consiste proprement la foy.
i) Ps. LXIII, *.
3)P5,XXIll, K.
2) Rom. Vni, 38, 39.
4) Ps. ÏXXIH, 12.
Car combien qu'elle tiene.Dieu pour véritable en tout et par tout, soit qu'elle commande ou défende, ou promette, ou menace : combien aussi qu'elle reçoyve en obéissance ses commandemens, qu'elle garde ses défenses, et craigne ses menaces : néantmoins proprement elle commence par la promesse, s'arreste en icelle, et y prend sa fin. Car elle cherche vie en Dieu, laquelle ne se trouve point aux commandemens ni aux menaces, mais en la seule promesse de miséricorde et icelle encores gratuite : veuque les promesses conditionnelles, entant qu'elles nous renvoyent ù nos œuvres, ne promettent pas autrement vie, sinon que nous la trouvions en nous-mesmes. Si nous ne voulons doncques que la foy tremble et vacille d'un costé et d'autre, il nous la faut appuyer sur une telle promesse de salut, laquelle nous soit volontairement et de pure libéralité offerte du Seigneur, plustost en considération de nostre misère que de nostre dignité. Pour ceste cause l'Apostre attribue ce tiltre particulièrement à l'Evangile, qu'il soit nommé Parole de la foy * : lequel il ne concède point ny aux commandemens ny aux promesses de la Loy, pource qu'il n'y a rien qui puisse asseurer la foy, sinon ceste ambassade envoyée de la bénignité de Die*, par laquelle il réconcilie le monde à soy. De là vient la correspondance que souventesfois il met entre la foy et l'Evangile. Comme quand il dit , que l'Evangile luy a esté commis en obéissance de la foy. Item , qu'il est la vertu de Dieu en salut à tous croyans. Item, qu'en iceluy la justice de Dieu est révélée de foy en foy^. Et n'est point de merveille : car comme ainsi soit que l'Evangile soit le ministère de réconciliation de nous avec Dieu, il n'y a nul autre suffisant tesmoignage de la bénévolence de Dieu envers nous, de laquelle la cognoissance est requise en la foy '. Quand doncques nous disons que la foy doit estre appuyée sur promesse gratuite, nous ne nions pas que les fidèles ne reçoivent et révèrent la Parole de Dieu en tous endroicts : mais destinons à la foy la pro-
I) Rom. X, 8.
S) 2 Cor. V, 18.
î) Rom.I, 5, 16, 17.
messe de miséricorde pour son propre but. Comme à la vérité les fidèles doyvent bien recognoistre Dieu pour Juge et punisseur des malfaits : toutesfois ils regardent spécialement sa clémence entant qu'il leur est descrit en telle sorte, c'est qu'il est bénin et miséricordieux, tardif à ire, enclin à bonté, débonnaire à tous, et espandant sa miséricorde sur toutes ses œuvres '.
30 II ne me chaut de ce que Pighius et tels chiens que luy abbayent, disans que ceste restriction que nous mettons, deschire la foy pour en prendre seulement une pièce. Je confesse bien, comme j'ay desjà dit, que la vérité de Dieu , soit qu'elle menace, ou qu'elle présente grâce, est le but général de la foy. Pourtant l'Apostre dit que c'a esté par foy que Noé a craint le déluge devant qu'il adveinst^. Sur cela ces Sophistes arguent, que si la foy produit en nous une frayeur des punitions qui nous doyvent advenir, qu'en donnant la déliniiion d'icelle, nous ne devons point exclurre les menaces desquelles Dieu veut estonner les pécheurs.
Mais ils nous font grand tort, et nous calomnient faussement : comme si nous disions que la foy ne doit point regarder la Parole de Dieu en tout et par tout. Car nous ne tendons sinon à ces deux points, asçavoir que jamais la foy n'est arrestée, jusques à ce qu'elle s'appuye sur la promesse gratuite de salut: et puis, que par icelle nous ne sommes pas rendus agréables à Dieu, sinon d'autant qu'elle nous unit à Christ, et de faict ces deux points sont bien notables. Il est question d'une foy, laquelle discerne les enfansde Dieu d'avec les réprouvez , et les fidèles d'avec les incrédules. Si quelqu'un croit que Dieu ne commande rien que justement, et ne menace qu'à bon escient, sera-il pour cela nommé tidèle? Chacun dira que non. Il n'y aura doncques nulle fermeté en la foy, si elle ne se tient à la miséricorde de Dieu. D'autre part, à quel propos disputons-nous de la foy? n'est-ce pas pour sçavoir quel est le moyen de salut? Or comment est-ce que la foy nous sauve, sinon d'autant que par icelle nous
1) Ps. LXXXVI, 5 ; GUI, 8 ; CXLV, 6. 2) Uéb. XF, 7.
sommes entez au corps de Christ? C'est doncques à bon droicl qu'en la voulant définir, nous insistons sur son principal effect, et puis adjoustons ceste marque, laquelle sépare les lidèles d'avec les incrédules. Brief, les meschans n'ont que mordre sur nostre doctrine, s'ils ne veulent accuser sainct Paul avec nous : lequel appelle l'Evangile Doctrine de foy*, et luy attribue ce filtre spécial.
31 Nous avons à retirer derechef de ceci l'article qui a esté desjà exposé, asçavoir que la Parole n'est pas moins requise à la foy, que la racine vive à un arbre pour luy faire apporter fruit. Car suyvant la sentence de David , Nul ne peut espérer en Dieu , qu'il n'ait cognu son Nom 2. Or ceste cognoissance ne vient point de l'imagination d'un chacun, mais selon, que Dieu luy-mesme est tesmoin de sa bonté. Ce que David conferme ailleurs, Que ton salut me soit selon ta Parole. Item, J'ay espéré en ta Parole , sauvemoy ^ Or il faut noter la correspondance de la foy avec la Parole, dont le salut puis après s'en ensuyt. Ce pendant, je n'exclu point la puissance de Dieu, sur laquelle si la foy ne se soustient, jamais ne rendra à Dieu l'honneur qui luy est deu. Il semble bien que sainct Paul mette en avant une chose froide ou vulgaire, en disant qu'Abraham a creu que Dieu estoit puissant pour faire ce qu'il avoit promis. Et quand il parle ainsi de soy, Je sçay à qui j'ay creu, et qu'il est puissant pour garder mon déposl jusques au dernier jour''. Mais si chacun poise et espluche bien les doutes qui sans fin et sans cesse s'insinuent en nos esprits pour nous faire destier de la vertu de Dieu, il jugera que ceux qui la magnifient comme elle en est digne, n'ont point peu proulité en la foy. Nous confessons tous que Dieu fait tout ce qu'il veut : mais puis que la moindre tentation du monde nous effarouche et nous ravit en horreur, il appert que nous déroguons par trop à la puissance de Dieu, à laquelle nous préférons les menaces de Satan, combien que nous ayons les promesses de Dieu pour nous munir à l'en-
1) Rom.X, S.
3) Ps. CXIX, 41.
2) Ps. IX, 11.
») Korn. IV, îl ; î Tim. I, 12.