LIVRE III, CHAPITRE XX
loisible et ne fale prier en autres lieux : mais seulement a voulu doclairer qu'oraison est une chose secrelfe, et qui gist principalement au cœur et en l'esprit, duquel elle recpiierl la tranquillité, hors toutes allectionschariuMIes, et tous troubles de solicitudes terriennes. Ce n'est pas doncques sans cause que le Seigneur Jésus mesme voulant ilu tout s'adonner à prier, se retiroit liors du bruit des hommes ^ : mais pluslùst il le faisoit pour nous admonester par son exemple de ne point contemner telles aides, par lesquelles nostre courage soit plus fort eslevé en affection de bien prier, selon qu'il est par trop fragile de soy-mesme à s'escouler. Cependant néantmoins , comme il ne laissoit point de prier au milieu de la multitude, si l'opportunité s'y adonnoit, aussi nous, que nous ne facions point difficulté d'eslever les mains au ciel en tout lieu, toutesfois et quantes que mestier en sera^. Mesmes il nous faut résoudre en ceci, que celuy qui refuse de prier en l'assemblée des lidèles, ne sçait que c'est de prier à part, ou en lieu escarté, ou en la maison : aussi à l'opposite, que celuy qui ne tient conte de prier à son privé et estant seul, quoy qu'il fréquente les assemblées publiques, n'y sçauroit faire prières que frivoles et plenes de vent : veu qu'il s'adonne plus à l'opinion des hommes, qu'au jugement secret de Dieu. Ce pendant à ce que les prières communes de l'Eglise ne fussent en mespris, Dieu les a ornées de tiltres excellens : surtout quand il a nommé son temple Maison d'oraison^. En quoy il a monstre que la prière est le principal de son service: et qu'il avoit en commandant d'édifier le temple, dressé une bannière pour assembler les lidèles à luy faire cest hommage d'un commun accord.
Il y a aussi la promesse notable adjoustée : Seigneur, la louange t'attend en Sion, et le vœu t'y sera rendu ^. Car par ces mots le Prophète signifie que jamais les prières de l'Eglise ne sont vaines ne sans fruit, d'autant que Dieu donne tousjours matière aux siens de luy sacrilier et chanter avec joye. Or combien que les
i) iMallli.SIV, 23; Luc V, 16.
3) Is. LVl, 7.
2) 1 Tim.II, 8.
4) Ps. LXV, 2.
ombres de la Loy ayent prins fin, toutesfois pource que Dieu a aussi bien voulu par telle cérémonie nourrir entre nous l'unité de la foy, il n'y a doute que ceste promesse ne nous appartiene, laquelle de faict Jésus-Christ a ratifiée par sa bouche, et sainct Paul enseigne qu'elle sera tousjours en vigueur.
30 Or comme Dieu ordonne à tout son peuple de faire prières en commun, aussi il est requis que pour ce faire il y ait des temples assignez, ausrjuels tous ceux qui refusent de communicjuer avec le peuple de Dieu en oraison, ne se peuvent excuser par ceste couverture, de dire qu'ils entrent en leurs chambres pour obéir au commandement de Dieu. Car celuy qui promet de faire tout ce que deux ou trois estans congrégez en son nom, demanderont \ testifie assez qu'il ne rejette point les prières manifestes, mais que toute ambition et cupidité de gloire en soit hors : et au contraire, qu'il y ait vraye et pure affection au profond du cœur.
Si tel est l'usage légitime des temples (comme il est certain qu'il est) il nous faut donner garde de les estimer propres habitacles de Dieu (comme on a fait par longues années) et dont nostre Seigneur nous preste l'aureille de plus près : ou que nous leur attribuyons quelque saincteté secrette, laquelle rende nostre oraison meilleure devant Dieu. Car si nous sommes les vrays temples de Dieu, il faut que nous le priions en nous, si nous le voulons invoquer en son vray temple. Et quant à ceste opinion rude et charnelle, laissons-la aux Juifs ou aux Gentils : puis que nous avons le commandement d'invoquer en esprit et vérité le Seigneur, sans différence de place ^. Bien est vray que le Temple estoil anciennement dédié par le commandement de Dieu, pour offrir prières et sacrifices : mais cela estoit pour le temps que la vérité estoit figurée sous telles ombres : laquelle nous estant déclairée maintenant au vif, ne permet point que nous nous arrestions à aucun temple matériel. Et mesmes le Temple n'estoit pas recommandé aux Juifs à ceste condition, qu'ils deussent enclorre la
\) Malth. XVIII, 19,
2) Jean IV, 23.
présence de Dieu dedans les murailles d'iceluy, mais pour les exercer à contempler l'effigie et image du vray Temple. Parquoy, ceux qui aucunement estimoyent que Dieu habitast aux temples construits de mains d'hommes, furent griefvement reprins par saincl Estiene, comme avoyent esté leurs prédécesseurs par Isaïe *.
31 Pareillement de ce il est trèsmanifeste, que le parler et le chanter, si on en use en oraison, ne sont rien estimez devant Dieu, et ne proufitent de rien envers luy, s'ils ne vienent de l'affection et du profond du cœur; mais plustosl au contraire, ils l'irritent et provoquent son ire contre nous, s'ils ne procèdent et ne sortent seulement que de la bouche :
pource que c'est abuser de son trèssacré Nom, et avoir en mocquerie sa majesté, comme il le déclaire par son Prophète.
Car combien qu'il parle en général de toutes fictions, il comprend cest abus avec le reste. Ce peuple, dit-il, approche de moy par sa bouche, et en ses lèvres me glorifie : mais leur cœur est loing de moy. Ils m'ont craint par le mandemfent et les doctrines des hommes. Pourtant je feray à ce peuple une grand'mervcille, et un miracle grand et espovantable.
Car la sapience de tous leurs sages périra : et l'entendement de leurs prudens et anciens sera anéanty^. Nous ne disons pas toutesfois que la parole ou le chant ne soyent bons, ains les prisons trèsbien , moyennant qu'ils suyvent l'affection du cœur et servent à icelle.
Car en ce faisant ils aident l'intention de l'homme, autrement fragile et facile à divertir, si elle n'est en toutes sortes confermée : et la retienent en la cogitation de Dieu. D'avantage, d'autant que tous nos membres, chacun en son endroicf, doyvent glorifier Dieu, il est bon que mesmement la langue, qui est spécialement créée de Dieu pour annoncer et magnifier son Nom, soit employée à ce faire, soit en parlant ou en chantant. Et principalement elle est requise aux oraisons qui se font publiquement aux assemblées des Chrestiens, ausquelles il
1) Acl. VII, 48; Is. LXVI, 1.
2) Is. XXIX, 13, U; Mallh. XV, 8.
nous faut monslrer que comme nous honorons Dieu d'un mesme esprit et d'une mesme foy, aussi nous le louons d'une commune et mesme parole , et quasi d'une mesme bouche^ : et ce devant les hommes : afin qu'un chacun oye manifestement la confession de la foy qu'a son frère : et soit édifié et incité à l'imitation d'icelle.
32 Quant à la façon de chanter aux Eglises j'en diray en passant un mot, que non-seulement elle est fort ancienne, mais que les Apostres mesmes en ont usé, comme on peut déduire de ces paroles de sainct Paul : Je chanteray de bouche, et je chanteray d'intelligence ^. Item aux Colossiens, Vous enseignans et exhortans l'un l'autre entre vous par Hymnes, Pseaumes et Cantiques spirituels, chanlans en vos cœurs au Seigneur avec grâce ^. Car au premier passage il monstre qu'on doit chanter de cœur et de langue : au second il loue les chansons spirituelles, par lesquelles les fidèles s'édifient entre eux. Toutesfois nous voyons par ce que dit sainct Augustin, que cela n'a point esté tousjours universel. Car il raconte qu'on commença de chanter à Milan du temps de sainct Ambroise, lorsque Justine mère de l'Empereur Valentinien persécutoit les Cjiresliens, et que la coustume de chanter veint de là aux Eglises occidentales*. Or il avoit dit un peu au paravant, que ceste façon estoit venue des parties d'Orient, où on en avoit tousjours usé. Il démonstre aussi au second livre des Rétractations, que l'usage en fut receu en Aphrique de son temps. Et certes si le chant est accomodé à telle gravité qu'il convient avoir devant Dieu et devant ses Anges, c'est un ornement pour donner plus de grâce et dignité aux louanges de Dieu : et est un bon moyen pour inciter les cœurs, et les enflamber à plus grande ardeur de prier : mais il se faut tousjours donner garde que les aureilles ne soyent plus attentives à l'harinonie du chant, que les esprits au sens spirituel des paroles. Ce que sainct Augustin confesse en un autre passage avoir craint, disant
1) Rom. XV, 6.
3) Col. III, 16.
2) 1 Cor. XIV, 15.
4) Conf,ss., lil). IX, cap. VII.