‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 132 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XX

qu'il eust désiré qu'on eust observé partout la façon de chanter qu'avoit Albanaise : asçavoir, laquelle ressemble mieux à lecture qu'à chant : mais il adjousie (l'autre part, que quand il se souvenoit (lu fruit et de l'édilication qu'il avoit receue en oyant chanter à l'Eglise, il enclinoit plus à la partie contraire, c'est d'approuver le chant K Quand doncques on usera de telle modération, il n'y a nulle doute que ce ne soit une façon trèssaincte et utile: comme au contraire, les chants et mélodies qui sont composées au plaisir des aureilles seulement, comme sont tous les fringots et fredons de la Papisterie, et tout ce qu'ils appellent musique rompue et chose faite, et chants à quatre parties, ne convienent nullement à la majesté de l'Eglise, et ne se peut faire qu'ils ne desplaisent grandement à Dieu.

33 Dont aussi il appert que les oraisons publiques ne se doyvent faire ny en langage grec entre les Latins, ny en latin entre François ou Anglois (comme la coustume a esté par tout ci-devant) mais en langage commun du pays, qui se puisse entendre de toute l'assemblée, puis qu'elles doyvent estre faites à l'édificalion de toute l'Eglise, à laquelle ne revient aucun fruit d'un bruit non entendu. Encores ceux qui n'avoyent aucun esgard ny à charité ny à humanité, se devoyent pour le moins esmouvoir un petit de l'authorité de sainct Paul, duquel les paroles sont assez évidentes. Si tu rens grâces de son non entendu, celuy qui tient le lieu d'un ignorant, comment dira-il Amen à ta bénédiction, veu qu'il n'entend point ce que tu dis? Car lu rens bien grâces : mais un autre n'en est point éditiez Qui est-ce doncques qui se pourra assez esmerveiller d'une audace tant effrénée qu'ont eue les Papistes et ont encores, qui contre la déffuse de l'Apostre, chantent et brayenl de langue estrange et incognue, en laquelle le plus souvent ils n'entendent pas eux-mesmes une syllabe, et ne veulent que les autres y entendent?

Or sainct Paul nous monstre que nous devons tenir un autre chemin. Que feray-

je doncques? dil-il. Je prieray de voix, je prieray d'entendement. Je chanteray de voix, je chanteray d'intelligence. Auquel passage il use de ce mot d'Esprit au lieu que nous avons mis Voix, signiliant le don des langues, dont plusieurs se voulans magnifier abusoyent, le séparans d'avec intelligence. Toutesfois il nous faut tousjours penser qu'il ne se peut faire que la langue sans le cœur, soit en oraison particulière ou publique, ne soit fort desplaisante à Dieu. D'avantage, que l'ardeur et véhémence du vouloir doit estre si grande, qu'elle outrepasse fout ce que peut exprimer la langue. Finalement, qu'en l'oraison particulière la langue mesme n'est point nécessaire, sinon d'autant que l'entendement' n'est point suffisant à s'esmouvoir soy-mesme : ou bien que par esmotion véhémente il pousse la langue, et la contraind de se mettre en œuvre. Car combien qu'aucunesfois les meilleures oraisons se facent sans parler, néantmoins souvent il advient que l'affection du cœur est si ardente, qu'elle pousse et la langue et les autres membres, sans aucune affectation ambitieuse.

De lu venoit qu'Anne mère de Samuel murmuroit entre ses lèvres*, voulant prier. Et les fidèles expérimentent journellement en eux le semblable, quand en leurs prières ils jettent des voix et souspirs sans y avoir pensé. Quant aux maintiens et façons extérieures du corps, qu'on a coustume d'observer (comme de s'agenouiller et de se desfuler) ce sont exercices par lesquels nous nous efforçons de nous appareiller à plus grande révérence de Dieu.

34 Maintenant d'avantage, il nous faut apprendre non-seulement la façon de faire oraison, mais le style mesme et formulaire que nostre Père céleste nous a donné par son trèscher Fils nostre Seigneur Jésus-Clirist^. En quoy nous pouvons cognoislre une bonté et douceur incompréhensible. Car outre ce qu'il nous admoneste et exhorte de nous retourner à luy en toutes nos nécessitez , comme enfans ont leur recours à leur Père, toutes fois et quantes que le besoin les

0 Con/'ess., lib. X, cap. XXXIII.

I) Cor. XIV, 16.

1) 1 Sam. I, 13.

2) Matlh. VI, 9 ; Luc XI, 2.

presse, cognoissant que nous ne pouvons assez entendre combien grande est nostre povreté et misère, ny comprendre ce qui est bon à luy demander, et ce qui est utile et proufitable, il a voulu subvenir à nostre ignorance, et suppléer de soymesme le défaut de nosire esprit. C'est qu'il nous a baillé un formulaire d'oraison, auquel comme en un tableau, il nous a mis en évidence tout ce qui est licite de souhaiter et désirer de luy : tout ce qui nous peut servir et proufiter, et tout ce qui nous est besoin et nécessaire de luy demander. De ceste bénignité et mansuétude nous pouvons prendre une singulière consolation. Car nous voyons et sommes asseurez que nous ne luy faisons requeste qiii soit illicite, importune ny estrange devant luy, et ne demandons chose qui ne luy soit agréable, quand ainsi ensuyvans sa reigle, nous prions quasi par sa bouche. Platon voyant l'ignorance des hommes en leurs désirs et souhaits qu'ils font à Dieu, lesquels souvent ne leur peuvent estre concédez sinon à leur grand dommage , déclaire que la meilleure manière de prier est celle qu'a baillée un Poëte ancien, de requérir Dieu de nous faire le bien, soit que nous le demandions ou ne le demandions pas : et vouloir destourner le mal de nous, mesmes quand nous désirerions qu'il nous adveinst^ En quoy il a bonne opinion, comme peut avoir un homme payen, d'autant qu'il voit combien il est dangereux de requérir à Dieu ce que nostre cupidité nous enseigne. Et pareillement monstre assez nostre malheur, en ce que nous ne pouvons pas sans danger ouvrir la bouche pour rien demander à Dieu, sinon que le sainct Esprit nous conduise à la droicte forme de bien priera Et d'autant plus ce privilège mérite-il d'estre prisé de nous, que le Fils de Dieu nous suggère quasi les paroles en la bouche, lesquelles délivrent nos esprits de tous scrupules et doutes. '

35 Ceste oraison ou reigle de prier contient six requestes. Car j'ay raison de n'accorder point avec ceux qui la divisent en sept articles, d'autant que l'Evangé-

1) In Moib. Il, vel De voto.

2) Rom. VIII, 26.

liste parlant en ceste forme, Ne nous in" duy point en tentation, mais délivre-nous du malin : lie ces deux membres ensemble, pour en faire une seule demande.

Comme s'il disoit. Ne permets point que soyons vaincus de tentation, ains plustost donne secours à nostre fragilité, et délivre-nous, de peur que nous ne succombions. Et de faict, les anciens Docteurs accordent à ceste exposition ^ Dont il est facile de juger que ce qui est adjousté en sainct Matthieu, et qu'aucuns ont prins pour une septième requeste, n'est qu'une explication de la sixième, et se doit à icelle rapporter. Or combien que l'oraison soit telle, qu'en chacune partie d'icelle nous devons regarder l'honneur de Dieu principalement : derechef, combien qu'il nous soit expédient que tout ce qui est contenu adviene comme nous le demandons, néantmoins les trois premières requestes sont spécialement destinées pour désirer la gloire de Dieu, laquelle seule en icelles nous devons considérer, sans avoir aucun esgard à nousmesmes. Les trois autres contienenl spécialement les choses que nous devons demander pour nos nécessitez. Comme quand nous prions que le Nom de Dieu soit sanctifié, pource que Dieu veut essayer si nous l'aimons et honorons gratuitement ou comme mercenaires, nous le devons faire pour aucun esgard qu'ayons à nostre proufit, mais seulement pour considération de sa gloire, sans avoir ny autre affection, ny autre fin ou intention : et toutesfois cela mesmes nous tourne à nostre grande utilité et proufit. Car quand le nom de Dieu est, ainsi que nous prions, sanctifié, iV est pareillement fait nostre sanctification. Mais, comme dit est, nous ne devons pas pourtant avoir aucun esgard à ce proufit : tellement qu'encores que tout proufit en deust estre pour nous exclud , et qu'il ne nous en deust rien revenir, nous ne laissions toutesfois de souhaiter et requérir par prière ceste sanctification du Nom de Dieu, et les autres semblables choses qui appartienent à sa gloire. Comme on voit en l'exemple de Moyse et de sainct Paul , ausquels il

1) Aug., Emhi'rid. ad Laurent., cap. CXVI ; Clirysosf. aulh. Ope.r. imperf.

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