‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 133 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XX

n'a point fait mal en destournant leur affection d'eux-mesmes, de désirer par un zèle véiiément et enflambé leur perdition, afin que mesmes avec leur dommage, si besoin estoit, la gloire de Dieu fust exaltée, et son règne multipliée D'autre part, quand nous demandons nostre pain quotidien nous estre donné, combien que nous demandions chose concernante nous et nostre proufit, toutesfois nous devons premièrement en cela chercher la gloire de Dieu : tellement que si cela ne devoit tourner à icelle gloire, nous n'en voulussions faire requeste, ne le désirer ou vouloir avoir. Maintenant commençons à exposer l'Oraison.

Nostre Père qui es es deux.

36 Premièrement yci au commencement de ceste oraison apparoist ce que devant nous avons dit, qu'il faut que toutes nos oraisons soyent de nous présentées et addressées à Dieu au nom de Jésus- Christ : ainsi comme nulles ne luy peuvent estre acceptables par autre nom.

Car en ce que nous appelons Dieu nostre Père, nous nous addressons à luy au nom de Jésus-Christ, d'autant que nous ne pouvons nommer Dieu nostre Père, et seroit arrogance et témérité d'usurper le nom de ses enfans , si nous n'estions faits tels de sa grâce en Jésus-Christ. Lequel estant son vray, naturel et propre Fils, nous est donné de luy pour frère : afin que ce que de nature il a propre, soit fait nostre par don et adoption, si en certaine foy nous acceptons celle grande bénéficence. Comme dit sainct Jehan, que Dieu le Père a donné à tous ceux qui croyent en son Fils unique, ceste grande excellence et privilège d'estre faits enfans de Dieu^. Dont il s'appelle nostre Père, et veut estre de nous ainsi appelé, nous délivrant de toute desfiance, par la grande douceur qui est comprinse en ce Nom. Car il ne se peut trouver nulle telle affection d'amour, que d'amour paternelle. Pourtant il ne nous pouvoit testifier par argumens plus certains sa charité infinie envers nous, qu'en ce qu'il a voulu que nous soyons renommez pour ses en-

0 Ex. XXXII, 32; Rom. IX, 3.

2) Jean 1, 12.

fans^ Et encores est son amour plus grande envers nous, que toute celle des pères terriens envers leurs enfans : d'autant qu'il est parfait par-dessus tous les hommes en toute bonté et miséricorde.

Tellement que s'il se pouvoit faire, que tout tant qu'il y a de pères en terre vinssent à perdre toute amour et affection paternelle, et à délaisser et abandonner leurs enfans, toutesfois si ne nous pourrail jamais faillir, entant qu'il ne se peut nier soy-mesme^. Car nous avons sa promesse, laquelle il nous a donnée par son Fils nostre Rédempteur, disant, Si vous qui estes mauvais, avez accoustumé de bien faire à vos enfans, combien plus vostre Père céleste qui est tout bon?

Item, par le Prophète, La mère pourroitelle oublier ses enfans ? Et encores jà soit qu'elle les oubliast, si ne vous oublieray-je jamais 3. Et si nous sommes ses enfans : comme un enfant ne se peut retirer en la sauvegarde d'un estranger, sinon en démonstrant ou la rudesse et inhumanité, ou la povreté et foiblesse de son père : aussi nous ne pouvons chercher secours d'ailleurs que de nostre Père céleste, sans le déshonorer, ou comme povre et impuissant, ou comme rude et cruel. 37 Et ne devons alléguer que nos péchez nous doyvent rendre craintifs de nous addresser à luy : pource que quelque bénin et débonnaire qu'il soit, toutesfois par nos offenses nous l'avons irrité contre nous. Car si entre les hommes le fils ne sçauroit avoir meilleur advocat envers son père lequel il a offensé , que soy-mesme, quand en humilité et obéissance recognoissant son forfait il luy vient requérir merci, d'autant que lors un cœur paternel ne peut mentir, qu'il ne se fleschisse et esmeuve par telles prières : que fera ce Père de miséricorde et Dieu de toute consolation^? N'exaucera-il point les pleurs et gémissemens de ses enfans le prians pour eux-mesmes, mesmement puis qu'il les y convie et exhorte, plustost qu'il ne fera toutes les requestes que sçauroyent faire pour eux tous autres, au refuge desquels ils se re-

1) 1 Jean III, ).

2) Ps. XXVII, 10 ; Is. LXIII, 16 ; 2 Tim. II. 13.

3) Matlh. VII, U ; Is. XLIX, (3. 4) 2 Cor. I, 3.

tirassent, en se desfiant et doutant de sa bonté et démence? II nous fait entendre ceste grande miséricorde paternelle par la parabole, oîi nous est représenté le père qui n'altend point que pardon luy soit demandé par son tlls , lequel s'estoit aliéné de luy, avoit prodigalement dissipé sa substance, et commis envers luy trèsgrande offense : mais il le prévient, le recognoist deloing : quand il le voit revenir par devers soy, luy accourt au-devant, l'embrasse, le console, et le reçoit en grâce ^ Car en nous proposant en un homme l'exemple de si grande clémence et douceur, il nous a voulu enseigner combien plus de grâce, douceur et bénignité nous devons attendre et espérer de luy, qui non-seulement est Père, mais sur tous les pères trèsbon et trèspitoyable, si nous venons nous rendre à sa miséricorde : encores que nous luy ayons esté ingrats, rebelles et mauvais enfans. Et afin de nous donner plus de certitude que c'est à nous, si nous sommes Chrestiens, qu'il est tel Père, il n'a pas voulu seulement eslre appelé de nous Père , mais il a voulu nommément que nous l'appelions Nostre. Comme si nous luy disions, Père qui es si doux à tes enfans, et si bon à leur pardonner, nous tes enfans te requérons, eslans asseurez que tu es nostre Père, qui n'as envers nous atfeclion et volonté que paternelle : quoy que soyons indignes d'un tel Père, quelque mauvaistie qu'ayons eue, ou quelque imperfection ou povreté qui soit en nous. ]\Iais pource que nostre cœur est trop eslroit pour comprendre une telle infinité de sa faveur, non-seulement Jésus-Christ nous a esté donné de luy pour gage et arre de nostre adoption, mais aussi il nous en a fait son sainct Esprit tesmoin, lequel nous donne libiTté de crier haut et clair à plene voix, Abba, Père^. Ainsi, toutes fois et (luantes que nostre laschelé nous retardera, souviene-nousde le supplier qu'en ayant corrigé nostre foiblesse qui nous rend crainlils, il nous guide et pousse à prier hardiment par cest Esprit de magnanimité.

38 Or ce qu'il nous est point yci baillé

1) Luc XV, 20

2) Gril. IV, 6.

doctrine que chacun particulièrement l'appelle son Père, mais que plusfost tous en commun l'appelions nostre Père : en cela nous sommes admonestez combien doit estre fraternelle l'affection des uns envers les autres qui sommes tous enfans d'un mesme Père, et par un mesme droict et tiltre de sa pure libéralité. Car puis que celuy nous est à tous Père en commun, duquel vient tout le bien que nous pouvons avoir ^ : nous ne devons rien avoir tellement séparé et divisé entre nous, que ne soyons prests de bon courage et en toute libéralité de cœur, de le communiquer mutuellement les uns aux autres, d'autant que mestier en est. Or si nous sommes prests ainsi que nous devons estre, de nous subvenir et aider les uns aux autres, il n'y a rien en quoy nous puissions plus prouflter à nos frères, que s*i nous les recommandons à ce trèsbon Père : lequel quand il nous est propice, rien ne nous défaut. Et certes nous devons aussi cela à ce Père-ci. Car comme celuy qui vrayement et de bon cœur aime et désire le bien et honneur d'un père de famille, pareillement il aime et procure le bien de toute sa maison : en ceste manière si nous avons bonne affection à ce Père céleste , c'est bien raison que la monstrions envers son peuple, sa maison, et son héritage qu'il a tant honoré, qu'il l'appelle la plénitude de son Fils unique. Dont l'oraison du Chrestien doit estre ainsi reiglée et compassée, qu'elle soit commune , et comprene tous ceux qui luy sont frères en Jésus-Christ^ : et nonseulement ceux qu'il voit et cognoist aujourd'huy estre tels, mais tous les hommes qui vivent sur la terre, desquels nous ne sçavons point ce que nostre Seigneur a déterminé de faire : mais seulement leur devons désirer tout bien, et en espérer pour le mieux. Combien que nous devons avoir en singulière recommandation et affection sur tous les autres, les domestiques de la foy : lesquels en toutes choses sainct Paul spécialement nous recommande. Et ce sont ceux que cognoissons, d'autant qu'en pouvons juger, estre présentement des vrais fidèles

1) Mallh. XXIII, 9.

2) Ephés. I, 23.

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