‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 134 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XX

et serviteurs de Dieu '. En somme, toutes nos oraisons doyvent estre tellement communes, qu'elles regardent tousjours la communauté que nostre Seigneur a mise en son règne et en sa maison.

39 Et toutesfdis cela n'empesche que ne puissions particulièrement prier et pour nous et pour autres, moyennant que nostre alîcction ne s'escarte et destourne de la considération du proulit et conservation de ceste communauté, mais s'y rapporte entièrement. Car coml)ien qu'en soy telles oraisons soyent formées particulièrement : toulesfois pource qu'elles tendent à ce but, elles ne laissent d'estre communes. Tout ceci facilement se peut entendre par une similitude : Le commandement de Dieu de subvenir à l'indigence de tous povres, est général : et loutesfois ceux qui à ceste tin font miséricorde, et eslargissent de leur bien à ceux qu'ils voyent ou sçavent en avoir nécessité, y obéissent : nonobstant qu'ils ne donnent pas à tous ceux qui n'en ont pas moindre besoin, ou pource qu'ils ne les peuvent tous cognoistre , ou pource qu'ils ne peuvent suffire à tous. En ceste manière, ceux ne contrevienent point à la volonté de Dieu, qui regardans et pensans à ceste commune société de l'Eglise, usent de telles particulières oraisons, par lesquelles en particulières paroles, mais de courage publique et commune affection, ils recommandent à Dieu ou eux ou autres, desquels il leur a voulu de plus près donner à cognoistre la nécessité.

Combien que tout ne soit semblable en oraison et en aumosne. Car nous ne pouvons subvenir de nos biens sinon à ceux desquels nous sçavons la povrelé : mais nous pouvons et devons aider par oraison ceux mesmes desquels nous n'avons point la cognoissance, et qui sont eslongnez de nous par quelque distance et intervalle que ce soit. Ce qui se fait par la généralité des oraisons, en laquelle sont comprins tous les enfans de Dieu, au nombre desquels aussi ceux-là sont. A quoy on peut rapporter ce que sainct Paul exhorte les fidèles de son temps de lever les mains pures au ciel ^ Car en les

I) G;il. VI, 10.

2) 1 Tim. 11,8.

adverlissant que la porte seroit fermée à leurs prières par divorce, il leur commande de se conjoindre et unir en vray accord.

40 Après il est dit. Qui es es cieiix. De quoy nous ne devons entendre ne penser qu'il soit enclos ou contenu au circuit du ciel. Car Salomon confesse que les cieux ne le peuvent comprendre '. Et luy par son Prophète dit, que le ciel est son siège, et la terre son marchepied^. En quoy il déclaire et donne à cognoistre qu'il n'est point contenu en quelque cerlain lieu, ains qu'il est partout, et remplit toutes choses. Mais pour autant que nostre ignorance et imbécillité d'esprit ne peut autrement comprendre ne concevoir sa gloire , puissance , sublimité et haulesse, il nous la signifie par le ciel , qui est la chose la plus haute et plene de gloire et majesté que nous pouvons contempler. Parquoy, à cause que par tout où nos sens ont appréhendé quelque chose, ils ont accoustumé de la tenir comme liée: Dieu nous est colloque pardessus tout lieu, afin que quand nous le voulons chercher nous nous eslevions par-dessus tout le sens de nostre âme et de nostre corps. D'avantage, par ceste manière de parler, il est exempté de toute corruption ou mutation. Finalement , il nous est signifié qu'il contient et modère tout le monde par sa puissance. Parquoy, Qui es es cieux, est autant à dire, comme s'il estoit nommé de grandeur et hautesse infinie, d'essence incompréhensible, de puissance inénarrable, d'immortalité éternelle. A ceste cause ce mot nous doit esmouvoir à eslever nos cœurs et nos esprits quand nous pensons à Dieu, pour ne rien imaginer de luy charnel ou terrien , et ne le vouloir reigler selon nostre raison mondaine , ni assujelir à nos atfections. Semblablement il nous doit servir à coufermer en luy nostre fiance , entant qu'il nous signifie qu'il gouverne par sa providence le ciel et la terre. La somme est, que sous le nom de Père, ce Dieu qui nous est apparu en l'image de son Fils, nous est mis en avant, afin que nous l'invoquions en certitude de foy : et

1) 1 Rois VIII. 27.

2) l<. LXVl, 1 ; Act.VlI, 49; XVll,2'..

que non-seulement ce nom de Père, selon qu'il est familier, doit servir à confermer nostre fiance , mais aussi à retenir nos esprits , afm qu'ils ne soyent point distraits à aucuns dieux incognus ou controuvez : mais plustost qu'estans conduits par le Fils unique ils montent tout droit à celuy qui est seul Père des Anges et des hommes. Secondement , quand son throne luy est establi au ciel, nous sommes advertis puis qu'il gouverne le monde, que nous ne venons pas à luy en vain, veu que de son bon gré il a soin de ses créatures. Ceux qui se présentent à luy, dit l'Apostre , doyvent croire qu'il est Dieu : et puis , qu'il est rémunérateur à tous ceux qui le cherchent'. Jésus-Christ approprie yci l'un et l'autre à son Père, afin que nostre foy soit arrestée en luy: et secondement, que nous soyons persuadez qu'il ne met pas en oubli nostre salut : veu qu'il daigne bien estendre sa providence jusques à nous. Ce sont les principes par lesquels sainct Paul nous dispose à bien prier.

Car devant que nous exhorter de descouvrir nos requestes à Dieu, il met ceste préface , Ne soyez en souci de rien , le Seigneur est prochain ^. Dont il appert que ceux qui n'ont point cest article bien résolu, que l'œil de Dieu est sur les justes ^, ne font qu'entortiller leurs prières en eux-mesmes, estans en doute et perplexité.

41 La première requeste est. Que le nom de Dieu soit sanctifié : la nécessité de laquelle nous doit bien faire grand'honte. Car que sçauroit-on penser plus vilein, que de veoir la grâce de Dieu estre obscurcie, partie par nostre ingratitude, partie par nostre malice ? qui pis est , que par nostre orgueil et furies desbordées elle soit abolie, entant qu'en nous est ? Vray est que la saincteté du nom de Dieu reluit en despit des iniques, voire et deussent-ils crever avec leurs desbordemens pleins de sacrilèges. Et ce n'est point sans cause que le Prophète s'escrie, 0 Dieu, selon que ton nom est cognu , aussi la louange est estendue sur toutes les fins de la terre*! Car par tout où

1) Héb. XI, 6.

3) PS. XXXIIl, 18.

2) Phi1.IV, 5, 6.

4) Ps. XLVIII, 11.

Dieu se manifeste , il est impossible que ses vertus ne vienent en avant : asçavoir, puissance bonté, sagesse, justice, miséricorde, vérité, lesquelles nous ravissent en admiration, et incitent à célébrer sa louange. Parquoy, d'autant qu'on ravit ainsi outrageusement à Dieu sa saincteté en terre, si nous ne la pouvons maintenir comme il seroit à désirer, c'est pour le moins que nous ayons soin de prier Dieu qu'il la maintiene. La somme est, que nous demandions que l'honneur soit rendu à Dieu tel qu'il en est digne , que les hommes ne parlent et ne pensent jamais de luy qu'avec une singulière révérence : à laquelle s'oppose le mespris, qui emporte profanation : lequel vice a tousjours esté par trop commun au monde , comme encores aujourd'huy il a trop la vogue. Et c'est dont vient la nécessité de faire ceste requeste : laquelle seroit superflue s'il y avoil en nous quelque piété. Or si le nom de Dieu est deuement sanctifié, lors qu'estant séparé de tous les autres il est exalté en gloire: non-seulement il nous est yci commandé de prier Dieu qu'il le conserve entier de toute ignominie et mespris , mais qu'il donte et abaisse tout le monde à l'honorer et vénérer comme il appartient. Car comme ainsi soit qiie Dieu se déclaire à nous, partie en sa Parole, partie en ses œuvres, il n'est pas deuement sanctifié de nous, si nous ne luy rendons en tous les deux ce qui est sien : et ainsi, que nous embrassions tout ce qui procède de luy, et que sa rigueur ne soit pas moins prisée et louée entre nous que sa clémence : veu qu'en la diversité de ses œuvres il a par tout imprimé certaines marques de sa gloire, lesquelles à bon droict doyvent tirer louange de toutes langues. En ce faisant l'Escriiure obtiendra plene authorité envers nous : et quoy qu'il adviene, rien n'empeschera que Dieu ne soit bénit comme il mérite, en tout le cours du gouvernement du monde. La requeste aussi tend à ce but , que toute impiété laquelle pollue ce sainct et sacré Nom, périsse : que toutes détractions et murmures, et aussi les mocqueries qui obscurcissent ou diminuent ceste sanctification, soyent exterminées : et que

Page 1