LIVRE m, CHAPITRE XX
Dieu, en réprimant et met tant sous le pied tels sacrilèges, face que sa majesté croisse journellement en plus grand lustre.
a Là seconde requeste est, Que le Royaume de Dieu adviene : laquelle coml)ien qu'elle ne contiene rien de nouveau ou séparé d'avec la première, toutesfois elle n'en est pas distinguée sans raison. Car si nous pensons bien à nostre tardiveté et rudesse, il est besoin que nous ayons les aureilles batues souvent, de ce qui nous doit eslre tant et plus notoire. Après doncques qu'il nous a esté ordonné de prier Dieu qu'il abate , et finalement destruise tout ce qui souille son sacré Nom, une seconde demande pareille et du tout conforme est adjoustée, Que son règne adviene. Or combien que nous ayons exposé ailleurs et défini la nature de ce royaume, je répéteray yci en brief que Dieu est tenu pour Roy, quand les hommes renonçans à eux-mesmes , et mesprisans le monde et ceste vie terrestre, s'adonnent à la justice de Dieu pour aspirer à la vie céleste. Ainsi il y a deux parties de ce règne : c'est que Dieu corrige et abate par la vertu de son Esprit toutes cupiditez de la chair, lesquelles se dressent à grand foulle pour batailler contre luy. Secondement, qu'il pUe et forme tous nos sens, pour les assujetir à son empire. Pourtant, quiconques veut tenir bon ordre en ceste re~ queste, il faut qu'il commence par soy, désirant d'estre purgé de toutes corruptions qui troublent en son cœur Testât paisible du règne de Dieu, et en infectent la pureté. Au reste, pource que la Parole de Dieu est comme son sceptre royal, il nous est yci ordonné de prier qu'il assujetisse les esprits et les cœurs de tous à une obéissance volontaire d'icelle. Ce qui se fait, quand il les touche et esmeut d'une inspiration secrette, pour leur faire cognoistre quelle est la vertu de sa Parole, afin qu'elle ait sa prééminence, et soit tenue en tel degré d'honneur qu'elle mérite. Après, nous pourrons descendre aux meschans qui résistent à son empire avec obstination et fureur désespérée.
Dieu doncques dresse son Royaume en abbaissant tout le monde, mais en diverses sortes : c'est qu'il donte les ap-
pétis désordonnez des uns , et rompt et brise l'orgueil des autres, d'autant qu'il est indontable. Nous avons à désirer que cela se face chacun jour, afin que Dieu recueille des Eglises de toutes les parties du monde, qu'il les multiplie en nombre, qu'il les enrichisse de ses dons, qu'il y establisse bon ordre : et à l'opposite , qu'il renverse tous les ennemis de sa pure doctrine, qu'il dissipe leurs conseils, et abate leurs efforts. Dont il appert que non sans cause il nous est commandé d'avoir en recommandation l'accroissement continuel du règne de Dieu : veu que jamais Testât des hommes ne va si bien, que toutes souilleures de vices soyent bien purgées entre eux, et qu'il y florisse plene intégrité. Or la perfection s'estend au dernier advénement de Jésus-Christ, auquel Dieu sera tout en toutes choses, comme dit sainct Paul^ Ainsi ceste prière nous doit retirer de toutes les corruptions du monde, lesquelles nous séparent de Dieu, à ce que son règne n'ait sa vertu et vigueur en nous. Elle doit aussi enflamber en nous un désir et effort de mortifier nostre chair : finalement nous instruire à porter patiemment la croix : veu que Dieu veut que son Royaume soit advancé par tels moyens. Et ne nous doit fascher que l'homme extérieur soit corrompu, moyennant que l'intérieur soit renouvelé. Car la condition du Royaume de Dieu est telle, qu'en nous voyant assujelis à sa justice, il nous face participans de sa gloire. Cela se fait quand il donne journellement lustre à sa vérité, pour deschasser et faire esvanouir, voire abolir du tout les mensonges et ténèbres de Satan et de son règne : et puis quand il garde les siens, les addresse en toute droicture par son sainct Esprit, et les conferme à persévérer en bien : à Topposite, quand il ruine les meschantes conspirations de ses ennemis, escarte leurs embusches et fraudes, prévient leur malice et abat leur rébellion, jusques à ce qu'il desface du tout par l'Esprit de sa bouche TAntechrist, et qu'il extermine toute impiété par la clairté de son advénement,
1) 1 Cor. XV, 28.
43 La troisième requeste esl, que la volonté de Dieu soit faite en la terre comme au ciel ; ce qui dépend bien de son règne, et n'en peut estre séparé : toutesfois si n'est-il pasadjousté en vain, à cause de nostre rudesse, laquelle n'appréhende pas aisément ne si tost, qu'emporte ce mot, que Dieu règne au monde.
Parquoy i! n'y aura point de mal de prendre ceci comme par forme d'exposition, que lors Dieu sera Roy du monde, quand tous seront rangez sous sa volonté. Or il n'est pas icy question de sa volonté secrette, par laquelle il dispose toutes choses, et les ameine à telle fin que bon luy semble. Car quoy que Satan et les iniques s'esearmouchent et se dressent impétueusement contre luy, toutesfois il a son conseil incompréhensible, par lequel non-seulement il sçait destourner tous leurs efforts, mais les amener au joug, et faire par eux ce qu'il a décrété. Or yci il nous faut entendre une autre volonté de Dieu : asçavoir celle qui nous appelle à une obéissance volontaire. Pourtant le ciel est notamment accomparé à la terre, pource que les Anges servent de leur bon gré à Dieu, et sont attentifs à exécuter ses comniandemens, selon qu'il est dit au Pseaume^ 11 nous est doncques commandé de prier, que comme il ne se fait rien au ciel sinon ce que Dieu a ordonné, et que les Anges se reiglent paisiblement à toute droicture, aussi que la terre soit mattée, et que toute contumace et perversité y soit abalue, à ce qu'elle soit sujette à l'empire de Dieu. En demandant ceci nous avons à renoncer à tous désirs de nostre chair : car quiconques ne résigne et submet du tout ses affections à Dieu, il s'oppose entant qu'en luy est, à la volonté d'iceluy, veu que tout ce qui procède de nous est vicieux. Ainsi par ceste prière nous sommes induits à renoncer à nous-mesmes, à ce que Dieu nous gouverne selon son bon plaisir. Et non-seulement cela, mais aussi qu'en réduisant à néant nostre naturel pervers, il crée en nous esprits et courages nouveaux, à ce que nous ne sentions nul mouvement de cupidité qui
i] vs. cm, 20.
luy soit rebelle, mais que nous ayons un consentement entier avec sa volonté. En somme, que nous ne vueillons rien de nous-mesmes: mais que son esprit conduise nos cœurs, et qu'il nous enseigne au dedans d'aymer ce qui luy plaist, et hayr ce qui luy desplaist : dont il s'ensuyt aussi, qu'il casse et anéantisse tous appétis qui répugnent à sa volonté. Yoylk les trois premiers articles de l'Oraison, ausquels il nous convient avoir la seule gloire de Dieu devant les yeux, oublians tout regard de nous-mesmes, et ne pensans point à nostre proufit, lequel nous en revient trèsample : mais si ne le fautil point chercher. Or combien que toutes ces choses adviendront indubitablement en leur temps, encores que nous n'y pensions point, et que ne les désirions ne demandions, si nous les faut-il toutesfois souhaiter et requérir. Et il nous est grand besoin d'en faire ainsi pour déclairer et attester par ce moyen que nous sommes serviteurs à Dieu, servans à son honneur comme de nostre Maislre et Père, entant qu'en nous est, et y estans adonnez.
Parquoy tous ceux qui ne sont point touchez d'une telle affection d'advancer la gloire de Dieu, pour prier que son Nom soit sanctifié, que son Règne adviene, et sa volonté soit faite, ne méritent pas d'estre tenus du nombre des enfans et serviteurs de Dieu. Et comme ces choses adviendront maugré qu'ils en ayent, aussi ce sera à leur ruine et confusion. 44 S'ensuyt la seconde partie de l'Oraison, en laquelle nous descendons à ce qui nous est utile ; non pas qu'en laissant la gloire de Dieu à part, ou la mettant sous le pied (à laquelle, tesmoin sainct Paul nous devons rapporter nostre boire et manger *) nous demandions seulement ce qui nous est proulitable : mais selon que desjà nous avons adverty, la diversité est telle, qu'aux trois premières requestes il nous ravit du tout à soy, pour mieux esprouver l'honneur que nous luy portons : puis il nous oltroye de penser aussi à ce qui nous est expédient : toutesfois avec tel si, que nous ne désirions rien sinon afin qu'en tous les bénéfices
1) 1 Cor. X, 31.