‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 136 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XX

qu'il nous eslargit, sa gloire soit tant mieux estlarcie : veu qu'il n'y a rien plus équitable que de vivre et mourir à luy. Au reste, en ceste requeste nous demandons à Dieu les choses qui nous concernent, et qui subvienent à nos nécessitez. Et par icelles nous demandons de Dieu généralement, tout ce dont nostre corps a besoin pour son usage, sous les élémens de ce monde. Non pas ce seulement dont nous soyons nourris et veslus, mais tout entièrement ce que Dieu sçait et cognoist nous estre bon et utile, alin que nous puissions user des biens qu'il nous donne, en bonne paix et tranquillité. En somme par ceste pétition nous nous baillons à luy comme en charge, et nous mettons en sa providence, pour estre de luy nourris, entretenus et conservez. Car ce trèsbon Père n'a point en desdain de prendre mesmes nostre corps en sa protection et sauvegarde : afin d'exercer nostre foy en ces basses et pelites choses, quand nous attendons de luy tout ce qu'il nous faut, jusques à une miette de pain, et une goutte d'eau. Certes nostre perversité est telle, que nous nous soucions tousjours beaucoup plus de nostre corps que de nostre âme. Et pourtant, plusieurs qui s'osent bien lier à Dieu pour leur âme, ne laissent point d'avoir solicitude pour leur corps, et tousjours doutent de quoy ils vivront, et de quoy ils seront vestus, et s'ils n'ont tousjours en main abondance de blé, de vin, et d'autre provision, ils tremblent de peur d'avoir faute. C'est ce que nous avons dit, que ceste ombre de nostre vie corruptible nous est en beaucoup plus grande estime que l'immortalité éternelle. D'autre part ceux qui par certaine fiance en Dieu, se sont desmis de toute solicitude de leurs corps, pareillement ils attendent de luy en asseurance les choses plus grandes, mesmes salut et vie éternelle. Ce n'est pas doncques une légère exercilation et de petite importance pour nostre foy, qu'espérer de Dieu les choses qui ont accoustumé de nous faire tant soucier et tormenter.

Et avons beaucoup proufité, quand nous sommes délivrez de ceste infidélité, laquelle est quasi enracinée jusques aux os

de tous les hommes. Ce qu'aucuns transfèrent ceci au pain supersubslanciel, il ne me semble pas fort convenable à la sentence de Jésus-Christ : et mesmes si en ceste vie fragile et cadiuiue nous n'attribuyons à Dieu office de Père nourricier,l'oraison manqueroit et seroit comme rompue en partie. La raison qu'ils ameinent est trop profane : c'est qu'il n'est point convenable que les enfans de Dieu, qui doyvent estre spirituels, non-seulement appliquent leurs désirs aux choses terrestres, mais y enveloppent aussi Dieu avec eux. Voire, comme si sa bénédiction et faveur paternelle ne reluisoit pas mesmes au boire et manger, qu'il nous donne : ou qu'il fust escrit en vain, que le service que nous luy rendons, a les promesses tant de la vie présente que de celle qui est à venir*. Or combien que la rémission des péchez soit plus précieuse que la nourriture des corps, toutesfois Jésus-Christ a mis en premier lieu ce qui estoit le moindre, pour nous eslever petit à petit aux deux requestes suyvantes, lesquelles sont spéciales pour !a vie céleste. En quoy il a supporté nostre tardiveté. Or il nous ordonne de prier pour nostre pain quotidien, afin que nous soyons contens de la portion que le Père céleste distribue à chacun : et que nous ne pourchassions nul gain par artifices ou finesses illicites. Cependant, nous avons à noter que le pain est fait nostre par filtre de donation : veu qu'il n'y a ny industrie, ne labeur (comme dit IMoyse) qui nous puisse rien acquérir, si la bénédiction de Dieu ne s'eslargit sur nous^: mesmes que nulle quantité de vivres ne nous proufiteroit rien, si elle ne nous estoit tournée en aliment par la bonté de Dieu. Dont il s'ensuyt que ceste siene libéralité n'est pas moins nécessaire aux riches qu'aux povres : veu qu'ayans leurs greniers et caves bien remplies, ils défaudroyent comme secs et vuides, si sa grâce ne leur donnoit à jouir de leur pain. Ce mot d'Aujourd'huy ou Journellement (comme il est en l'autre Evangéliste) item, ce mot de Quotidien, doyvent servir à brider toute cupidité désordonnée des

1) I Tim. IV, 8.

Lév. XXVI, 20.

choses transitoires, à laquelle nous sommes trop bouillans : et surtout d'autant qu'elle attire d'autres maux avec soy; c'est que si nous avons abondance, nous la jetions à l'abandon en volupté, délices, parades, et autres espèces de superfluité et dissolution. Parquoy il nous est ordonné de requérir seulement ce qui suffit à nostre nécessité, comme au jour la journée : et avec telle fiance que quand le Père céleste nous aura aujourd'huy nourris, il ne nous oubliera non plus demain. Parquoy, quelque affluence de biens, ou grande provision et félicité que nous ayons, encores que tous nos greniers et celliers soyent pleins, il nous faut tousjours néantmoins demander nostre pain quotidien, pensans et estans plenement persuadez que toute substance n'est rien, sinon d'autant que nostre Seigneur la rend fertile et vertueuse en espandant sa bénédiction dessus : et que celle mesme qui est en nostre main, n'est point nostre, sinon d'autant qu'il plaist à Dieu d'heure en heure nous en départir et donner l'usage. Et pource que l'arrogance des hommes ne se laisse point aisément persuader cela, le Seigneur tesnioigne qu'il en a baillé un exemple notable pour tout jamais, en repaissant au désert son peuple de la Manne, afin de nous adverjir que l'homme ne vit pas du pain seulement, maisplustost de la parole sortant de sa bouche K Par laquelle sentence il signifie que c'est sa seule vertu, par laquelle sont soustenues et la vie, et les forces : combien qu'icelle nous soit dispensée sous élémens corporels. Comme aussi par le contraire il nous le démonstre, quand il brise la force du pain, tellement que ceux qui mangent languissent de famine 2; et oste la substance à l'eau, tellement que ceux qui boyvent desseichent de soif. Et ceux qui non contens de leur pain quotidien, mais ayans le cœur à cupidité et avarice, et désirans infinité, ou ceux qui se reposans en leur abondance, et se confians en leurs richesses, font néantmoins ceste demande à Dieu, ils ne font que se mocquer de luy. Car les premiers luy demandent ce

1) Deul. Vm, 3 ; Mallh. IV, 4. 2} Lé». XXVI, 26.

qu'ils ne voudroyent point avoir obtenu, et qu'ils ont en abomination, c'est-à-dire leur pain quotidien seulement, et tant qu'ils peuvent ils luy cèJent et dissimulent leur avarice et convoitise, au lieu que la vraye oraison luy doit déclairer et ouvrir tout le cœur. Et les seconds luy demandent ce qu'ils n'attendent ny espèrent de luy: car ils le pensent avoir desjà chez eux. En ce que nous disons le pain Nostre, apparoist et se donne à cognoistre plus amplement la grâce et bénignité de Dieu : laquelle fait nostre ce qui ne nous estoit nullement deu. Combien que je ne répugne pas fort à ceux qui pensent que par ce mot est signifié le pain qui soit gaigné par nostre juste labeur, sans détrimentd'autruy,etsans aucune fraude:

pource que tout ce qui est acquis iniquement, n'est jamais nostre. En ce qu'il est dit. Donne-nous, c'est pour nous signifier, que de quelque part, ou par quelque moyen que nous l'ayons, c'est tousjours le pur et gratuit don de Dieu : combien qu'il nous soit advenu par le travail de nos mains, ou par nostre art et industrie, ou par quelconque autre forme que ce soit.

45 II s'ensuyt : Quitte-nous nos offenses, ou nos debtes: en laquelle requeste et en la prochaine, Jésus-Christ a comprins tout ce qui concerne le salut de nos âmes; comme aussi l'alliance spirituelle que Dieu a traittée avec son Eglise, consiste du tout en ces deux membres : c'est d'escrire sa Loy en nos cœurs : et d'estre propice à nos iniquitez^ Yci nostre Seigneur Jésus commence par le pardon : puis il adjoustera la seconde grâce, que Dieu nous défende par la vertu de son Esprit , et nous soustiene par le secours d'iceluy, à ce que nous persistions invincibles contre toutes tentations. Or en nommant les péchez Debtes, il signifie que nous en devons la peine : et nous seroit impossible d'en satisfaire, si nous n'en estions délivrez par ceste rémission , qui est un pardon de gratuité, en ce qu'il iuy plaist libéralement effacer nos debtes, n'en recevant aucun payement, mais en se satisfaisant

1) Jér. XXXI, 33; XXXIIl, 8.

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