LIVRE III, CHAPITRE XX
de sa propre miséricorde en Jésus-Christ, lequel s'est une fois livré pour nous en récompense de nos forfaits. Pourtant tous ceux qui se confient d'appaiser Dieu par leurs mérites, ou ceux qui cuident acquérir pardon d'ailleurs, et qui veulent se racheter par telles satisfactions, ne peuvent communiquer à ceste rémission gratuite * : et en priant en ceste façon ne font que soussigner à leur accusation, mesmes ratifier leur condamnation par leur tesmoignage propre. Ils se confessent estre debteurs s'ils ne sont acquittez par rémission gratuite : laquelle toutesfois ils n'acceptent pas , niais plustost la rejettent en ingérant leurs mérites et satisfactions, car en ce faisant , ils n'implorent pas sa miséricorde, mais se veulent acquitter en son jugement. Quant à ceux qui se forgent par songes une telle perfection, qui nous exempte de ceste nécessité de supplier pour obtenir pardon, qu'ils ayent tels disciples qu'ils voudront, moyennant qu'on sache qu'ils arrachent à Jésus- Christ tous ceux qu'ils acquièrent à eux : veu que luy en induisant les siens à confesser leur coulpe, ne reçoit ny advoue que les pécheurs; non pas qu'il nourrisse les fautes par flatteries, mais pource qu'il sçait que les fidèles ne sont jamais tellement despouillez des infirmitez de leur cliair, qu'ils ne soyent tousjours redevables au jugement de Dieu. Il est bien à souhaiter qu'en nous estant acquittez de tous devoirs, nous puissions vrayement nous congratuler devant Dieu, que nous sommes purs de toutes macules :
et nous y faut travailler tant qu'il est possible. Mais puis qu'il plaist à Dieu de reformer petit à petit son image en nous, en sorte qu'il demeure tousjours quelque contagion en nostre chair, il n'a pas falu laisser ce remède. Or si Jésus-Christ, selon l'authorité à luy donnée, par le Père, nous commande d'avoir tout le cours de nostre vie refuge à demander l)ardon de nos défauts, qui est-ce qui pourra porter ces nouveaux docteurs et loUels, qui sous ombre d'un fantosme de saincteté parfaite, s'efforcent d'esblouir
1} Rom. III, ii.
les yeux des simples, leur faisans à croire qu'ils sont purs de toute offense? ce qui n'est autre chose (lesmoin sainct Jehan) que faire Dieu menteur *. Ces brouillons par un mesme moyen deschirent par pièces l'alliance de Dieu, en la(}uelle nostre salut est contenu : car de deux articles ils en raclent l'un ; et en ce faisant la renversent du tout, estans non-seulement sacrilèges en ce qu'ils séparent des choses tant conjoinctes, mais aussi meschans et cruels, accablans les povres âmes de désespoir : qui plus est, estans desloyaux à eux-mesmes et à leurs semblables, d'autant qu'ils cherchent à s'endormir en une stupidité, laquelle contrarie directement à la miséricorde de Dieu. Quant à ce qu'ils objectent , qu'en désirant l'advénement du royaume de Dieu, nous requérons aussi l'abolition des péchez, c'est une sophisterie trop puérile: pource qu'en la première table de l'oraison nous sommes induits à chercher la perfection souveraine : yci nostre infirmité nous est proposée. Ainsi les deux s'accordent trèsbien : c'est qu'en aspirant où nous prétendons, nous ne mesprisions point les remèdes que nécessité requiert. Et nous demandons finalement ceste rémission nous estre faite , comme nous remettons à nos debteurs : c'est-àdire, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont fait aucun tort ou injure : et nous ont offensez ou en faits ou en dits. Non pas que nous pardonnions et remettions la coulpe du péché, ce qui appartient à Dieu seul ^ : mais le pardon et la rémission qu'il nous faut faire, est d'oster volontairement de nostre cœur toute ire, haine, désir de vengence : et de mettre en oubli toute injure et offense qui nous ait esté faite , sans garder aucune malvueillance contre personne. Parquoy nous ne devons demander à Dieu rémission de nos péc:hez, si aussi de nostre part nous ne remettons, en la manière que dit a esté, à tous ceux qui nous ont offensez, ou qui nous offensent. Et si nous retenons quelque haine en nostre courage, gardons aucune affection de vengence, ou pensons comment
1) 1 Jean I, 10.
Is. XLIIl, S5.
INSTITUTION CHIIESTIENNE
nous pourrons nuire h nos ennemis, malfaiteurs ou malvueillans : et mesmes si nous ne nous efforçons de tout noslre pouvoir de revenir en grâce avec eux , nous réconcilier à eux, avoir paix, amour et charité avec eux , leur faire tout service et plaisir : nous requérons à Dieu en ceste prière, qu'il ne nous face point rémission de nos péchez. Car nous requérons qu'il nous la face, comme aussi nous la faisons aux autres. Et cela est demander qu'il ne la nous face point, si nous ne la faisons. Ceux doncques qui sont tels, qu'oblienent-ils par leur demande, sinon plus griefve damnation?
Finalement, il nous faut noter que cesie condition , Qu'il nous remette , comme nous remettons à nos debteurs, n'est pas mise et adjoustée, pourtant que par la rémission que nous faisons aux autres ; nous méritions aussi que nostre Seigneur nous remette : mais en ce mot il a seulement voulu soulager l'imbécillité de nostre foy. Car il a adjousté cela comme un signe, par lequel nous fussions confirmez, qu'aussi certainement de luy nous est faite rémission des péchez, comme nous sçavons certainement qu'elle est de nous faite aux autres , quand nostre cœur est entièrement vuide et purgé de toute haine, envie, malvueillance et vengence.
El d'avantage il a voulu monstrer par ce mot, qu'il rejette du nombre de ses enfans, ceux qui enclins à se venger et difficiles à pardonner, sont obstinez en leurs iuimitiez : et qui gardans leur mauvais cœurs et indignation contre leur prochain, prient à Dieu qu'il vueille laisser et oublier la siene envers eux : afin que ceux-là ne soyent si hardis de l'invoquer pour leur Père. Comme aussi Jésus-Christ l'a notamment exprimé en sainct Luc.
46 La sixième requeste, comme nous avons dit, rcspond à la promesse que Dieu nous a donnée et faite, d'imprimer sa Loy en nos cœurs. Mais pource que nous ne pouvons pas servir Dieu sans batailler continuellement , voire avec grans efforts et difficiles, nous requérons yci qu'il nous munisse d'armes fortes, et défende de son secours , à ce que nous soyons suffisans pour obtenir victoire. En
quoy nous sommes adverlis, que nonseulement nous avons besoin d'estre amollis, pliez et formez par la grâce du sainct Esprit à l'obéissance de Dieu, mais aussi d'estre fortifiez par son aide, pour estre rendus invincibles tant contre les embusches de Satan que contre ses alarmes. Or il y a plusieurs et diverses manières de tentations. Car toutes les mauvaises conceptions de nostre entendement, nous induisantes à transgresser la Loy, lesquelles ou nostre concupiscence nous suscite, ou le diable esmeut en nous, sont tentations. Et les choses qui de leur nature ne sont point mauvaises, toulesfois par l'astuce du diable nous sont faites tentations, quand elles nous sont mises devant les yeux, afin que par leur objet nous soyons retirez et déclinions de Dieu ^ Et de ces dernières tentations, les unes sont à dextre, les autres à seneslre. A dextre, comme richesses, puissance, honneurs, et autres telles : lesquelles bien souvent par l'apparence du bien et clairté qu'elles se monstrent avoir, esblouissent la veue des hommes : et par leur douceur les enyvrent, pour leur faire oublier Dieu. Âsenestre, comme povreté, ignominie, mesprisenient, afflictions, et autres semblables : pour la dureté et difficulté desquelles ils se desconfortent , perdent tout courage, laissent toute fiance et espérance, et finalement soyent du tout aliénez de Dieu. Or par ceste sixième demande, nous requérons à Dieu nostre Père, qu'il ne nous permette point succomber en ces tentations, lesquelles bataillent contre nous : tant celles que nostre concupiscence produit en nous, que celles qui nous sont proposées du diable : mais que plustost de sa main il nous soustiene et fortifie, afin qu'en sa vertu nous puissions estre fermes, et consister contre tous les assauts du malin ennemi, quelques pensées qu'il induise en nos entendemens: et que nous tournions à 'bien tout ce qu'il nous propose d'une part et d'autre : c'est-à-dire, que ne nous eslevions point pour aucune prospérité , et que ne nous desconforiions ne désespérions pour aucune adversité. Toutesfois
1) Jacq. 1, 2, H ; Mallli. IV, 3 ; 1 Thess. Hl, 5.