‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 138 sur 346 · LIVRE ÎI!, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE ÎI!, CHAPITRE XX

nous ne prions pas yci que nous ne sentions aucunes lenlalions, desquelles il nous est grandement besoin que nous soyons plustost esveillez, picquez et stimulez, alin que ne soyons pas trop paresseux et endormis. Car David pour néant ne souhaitoit pas d'estre tenté de nostre Seigneur; et nostre Seigneur ne tente pas tous les jours les siens sans cause, les chasliant pour leur enseignement, par ignominie, povreté, tribulations et antres espèces de croix. ^ 3Iais Dieu tente en une sorte, et le diable en une autre. Car le diable tente pour perdre, pour damner, pour confondre , et pour abysmer : au contraire, Dieu tente pour prendre l'expérience de la sincérité de ses serviteurs, en les esprouvant : et pour augmenter leur force spirituelle , pour mortifier, purger et brusler leur chair en l'exerçant : laquelle si elle n'estoit en ceste manière réprimée, s'escarmoucheroit et se rebelleroit outre mesure. D'avantage, le diable assaut en trahison et au desprouveu, pour opprimer devant qu'on y pense ; mais Dieu ne nous laisse point tenter outre ce que nous pouvons : ains fait bonne issue avec la tentation , alin que nous puissions soustenir et porter tout ce qu'il nous envoyé. Il n'y a pas grand intérest, d'entendre par le nom du malin, le diable ou le péché : car Satan est l'adversaire qui machine nostre ruine : le péché est les armeures, desquelles il use pour nous opprimer et meurtrir^.

Nostre requeste est doncques telle, que nous ne soyons point vaincus ni opprimez par aucunes tentations : mais que par la vertu de nostre Seigneur, nous consistions forts et fermes contre toutes puissances contraires, qui est ne succomber point aux tentations : afin qu'estans receus en sa sauvegarde et asseurez par sa protection et défense, nous soyons vainqueurs par-dessus le péché, la mort, les portes d'enfer, et tout le règne du diable, ce qui est estre délivré du malin. Parquoy il faut yci diligemment noter, qu'il n'est point en nostre puissance de venir en combat contre le diable, si fort et si grand batailleur, ne de soustenir ses

1) Ps. XXVI, 2; Gen. XXU, 1 ; Deul. VUI, 2 ; XIII, 3 ; 1 Cor. X, 13. 2) 2 Pierre II, 9 ; 1 Pierre V, S.

assauts, et résister à sa violence. Car autrement en vain, ou par mocquerie nous demanderions à Dieu ce que nous aurions de nous-mesnies. Certes ceux qui en fiance d'eux-mesmes se préparent à batailler contre luy, n'entendent pas bien à quel ennemi ils ont affaire, ne combien il est fort et rusé à la guerre, ne comment il est bien armé de toutes pièces. Maintenant nous demandons estre délivrez de sa puissance, comme de la gueule d'un lion furieux et affamé, estans prests d'estre inconlinent desmembrez par ses ongles et par ses dents, et finalement engloutis par luy, si nostre Seigneur est quehiue peu eslongné de nous : estans néantmoins certains, que si le Seigneur est présent à nostre aide, et combat pour nous sans nostre force, en sa vertu nous ferons vertu'. Que les autres se confient comme ils voudront de leur franc et libéral arbitre, et de la puissance qu'ils pensent avoir d'eux-mesmes : de nostre costé il nous doit bien sufifire que par la seule vertu de Dieu nous consistons, et pouvons tout ce que nous pouvons. En ceste requeste sont comprinses plus de choses qu'il ne semble en apparence. Car si l'Esprit de Dieu est nostre vertu pour batailler contre Satan, nous ne pourrons jamais obtenir victoire, que premièrement nous ne soyons à délivre de l'infirmité de nostre chair, estans remplis de la force d'iceluy. Parquoy en demandant d'estre délivrez de Satan et de pécl.é, nous requérons que nouvelles grâces de Dieu nous soyent augmentées assiduellement jusques à ce qu'estans parvenus à la perfection, nous puissions triompher contre tout mal. Il semble à d'aucuns qu'il n'y ait nul propos de requérir à Dieu qu'il ne nous induise point en tentation, veu que c'est chose contraire à sa nature, tesmoin sainct Jaques, de tenter personne^; mais desjà la question a esté solue en partie : c'est qu'à proprement parler, nostre cupidité est cause de toutes tentations desquelles nous sommes vaincus : et pourtant que la coulpe nous en doit estre imputée. Et de faict saint Jaques ne veut autre chose, sinon monstrer

1) Ps. LX, li.

2) JiCq. I, 13.

que c'est en vain et injustement que nous taschons de rejetter sur Dieu les vices desquels nous nous sentons coulpables.

Au reste, cela n'empesche pas que Dieu, quand bon luy semble , ne nous assujetisse à Satan, qui nous précipite en sens réprouvé et en cupidilez énormes, et par ce moyen nous pousse en tentation d'un jugement juste, mais occulte et caché : pource que souvent la cause de ce que Dieu fait, est incognue aux hommes, laquelle luy est certaine. Dont je conclu que ceste façon de parler n'est pas impropre, si nous sommes bien persuadez que ce ne sont pas menaces de petis enfans, quand il dénonce tant de fois qu'il exerce son ire et sa vengence sur les réprouvez, en les frappant d'aveuglement et de dureté de cœur.

47 Ces trois dernières requestes, par lesquelles nous recommandons à Dieu nous et toutes les choses qui nous con^ cernent, monstrent évidemment ce que nous avons devant dit , que les oraisons des Chrestiens doyvent estre communes et tendantes à l'édification et proutit général de l'Eglise, et à l'advancement publique de la communion des fidèles. Car par icelles requestes nul ne demande qu'il luy soit donné à part : mais tous en commun nous requérons nostre pain, que nos péchez nous soyent remis, que ne soyons induits en tentation, mais que soyons délivrez du malin. Après toutes les requestes est adjoustée la cause dont procède si grande audace de demander, et fiance d'obtenir. Laquelle cause combien qu'elle ne soit point exprimée aux livres latins, néantmoins est tellement convenable à ce lieu, qu'elle ne doit point estre omise : c'est que le règne, la puissance et la gloire appartienent à Dieu es siècles des siècles , et en ceci nous avons un ferme et tranquille repos pour nostre foy. Car si nos oraisons devoyent estre recommandées à Dieu pour nostre dignité, qui seroit celuy qui oseroit seulement ouvrir la bouche devant luy?

Maintenant, combien que soyons plus que misérables , plus qu'indignes , et n'ayons du tout rien pour nous priser envers Dieu, touteslois nous aurons tousjours cause de prier, et ne perdrons ja-

mais nostre confiance, puis qu'à nosire Père ne peut estre osté le règne, la puissance et la gloire. Finalement pour conclurre l'oraison, est mis Amen. En quoy il est exprimé l'ardeur du désir que nous avons d'obtenir toutes les demandes qu'avons faites à Dieu. Et aussi est confermée nosire espérance, que tout ce que nous avons prié nous est accordé, et certainement sera parfait : car il nous est promis de Dieu, qui ne peut mentir en ses promesses. Et cela convient à ce que nous avons ci-dessus allégué : Seigneur, fay ce que nous demandons à cause de ton nom, et non pas pour l'amour de nous ou de nostre justice. Car les saincts parlans ainsi, non-seulement monstrent à quelle fin ils prient, mais aussi se confessent estre indignes de rien impétrer, si Dieu ne prenoit la raison d'y estre induit en soy-mesme : et pourtant que toute leur fiance est en la seule bonté de Dieu, laquelle il a de nature.

48 Nous voyons tout ce que nous devons, et qu'entièrement aussi nous pouvons demander à Dieu, estre descrit et contenu en ceste oraison, reigle et formulaire de prier qui nous a esté baillé par nostre bon maistre Jésus-Christ, lequel par le Père nous a esté ordonné Docteur : et lequel il veut estre seul escouté et obéy^ Car il a tousjours esté sa sapience éternelle, entant qu'il est Dieu : et entant qu'il a esté fait homme, il a esté son grand ambassadeur et messager donné auxhommes. Et tellement est ceste oraison parfaite, que toute autre chose qu'on y adjouste, laquelle ne s'y peut rapporter, est contre Dieu, et ne nous sera jamais ottroyée de luy. Car yci il nous a déclairé tout ce qui luy est agréable, tout ce qui nous est nécessaire, et tout ce qu'il nous veut donner^. Parquoy tous ceux qui veulent aller plus avant, et qui présument de requérir autre chose à Dieu qui ne soit comprinse et entendue en ceste oraison, premièrement ils veulent adjûuster du leur à la sapience de Dieu (qui est un grand blasphème :) secondement, ils ne se contentent point de la volonté de Dieu, et ne se contienent

1) Mallli. XVII, 5.

2) Vide Augusl., Ve oralion., ad Probam.

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