‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 139 sur 346 · LIVRE m, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE XX

sous icelle. Tiercement, ils ne seront point exaucez, d'autant qu'ils ne prient point en foy. Or qu'ils ne puissent point ainsi prier en foy, il est trèseertain ; car en cela ils n'ont nulle parole de Dieu pour eux, sur laquelle si la t'oy ne s'appuye, elle ne peut nullement estre. Or ceux qui en délaissant la reigle du Hlaistre, se donnent congé en leurs souhaits et prières d'ensuyvre ce que leur fantasie porte, non-seulement n'ont point de Parole de Dieu, mais tant qu'ils peuvent ils y contrevienent. Tertulian doncques a parlé bien vray et trèsproprement, l'appelant l'Oraison légitime^ : signifiant tacitement que toutes autres sont irrégulières et illicites,

49 Nous ne voulons pourtant ceci estre ainsi prins et entendu , comme si nous devions tellement estre astreints à ceste oraison et formulaire de prier, qu'il ne fust licite d'en ciianger une syllabe, ne d'user d'autres paroles en priant. Car nous avons beaucoup d'oraisons par tout en l'Escriture bien diverses en paroles de ceste-ci, escrites toutesfois d'un mesme esprit, et desquelles l'usage nous est grandement utile. Plusieurs aussi sont suggérées assiduellement aux lidèles par un mesme Esprit : lesquelles ne convienent pas du tout en similitude de paroles. Seulement nous voulons enseigner, qu'entièrement nul ne cherche, n'attende et ne requière autre chose, que ce gui est sommairement comprins en ceste-ci. Et combien qu'il face demande bien diverse en paroles, toutesfois que de sens elle ne varie nullement. Comme il est certain que toutes autres oraisons de l'Escriture, et celles dont usent les fidèles, se rapportent à ceste-ci. Vrayement il ne s'en peut trouver nulle autre, qu'on puisse non pas préférer, mais aussi équiparer à la perfection de ceste-ci. Car il n'y a rien esté laissé de tout ce qu'on peut penser pour les louanges de Dieu, ne de tout ce que l'homme doit désirer pour son proulit et commodité. Et tout ce y est si bien et si parfaitement comprins, qu'à tous toute espérance est bien ostée de pouvoir inventer autre meilleur formulaire d'orai-

De fuga m perfect.

son. En somme, ayons souvenance que ceste est la doctrine de la Sapience de Dieu, (jui a enseigné ce qu'elle a voulu, et a voulu ce qui estoit besoin.

50 Et combien que (comme devant a esté dit) il nous ftiut tousjours souspirer et prier sans cesse, ayans nos cœurs eslevez à Dieu : pource toutesfois que nostre fragilité est telle, qu'elle a afiaire de beaucoup d'aides, et que nostre paresse a grand besoin d'estre esveillée, il est bon qu'un chacuin pour plus grand exercice de prier, se constitue en son particulier certaines heures , lesquelles ne passent point sans oraison, et qu'en icelles toute l'affection de nostre cœur y soit entièrement appliquée. Comme quand nous nous levons au matin, devant que commencer nostre ouvrage, et ce qu'avons à faire au jour : quand l'heure est de prendre nostre repas et réfection des biens de Dieu, et après que l'avons prinse, quand tout nostre ouvrage du jour fini, le temps est de prendre nostre repos.

Pourveu aussi que ce ne soit point une superstitieuse observation des heures, et que comme nous estans acquittez en icelles de nostre devoir envers Dieu, nous pensions bien avoir satisfait pour tout le reste du temps : mais que ce soit pour une discipline et instruction de nostre imbécillité, laquelle en soit ainsi exercée et aiguillonnée le plus souvent qu'il sera possible. Principalement nous devons avoir une grande solicilude, que toutesfois et quantes que nous sommes affligez de quelque perplexité ou accident, ou que voyons qu'autres le sont, incontinent nous courions de cœur à Dieu, en invoquant son aide. Aussi que ne laissions passer nulle prospérité qui nous adviene, ou que sçachions estre advenue à autres, que par louange et action de grâces : ne nous déclairions recognoistre sa puissance et sa bonté. Finalement, en toute oraison il nous faut songneusement garder de ne vouloir assujeiir ne lier Dieu à aucunes certaines circonstances, ne luy déterminer, constituer, ou limiter ne temps, ne lieu, ne façon ou manière de faire et accomplir ce que requérons.

Comme en ceste oraison nous sommes enseignez de ne luy mettre aucune loy,

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ou imposer quelque condition mais de tout laisser et submettre à son bon plaisir, afin que ce qu'il fera soit fait par telle manière, en tel temps et en tel lieu qu'il luy semblera bon. Pour laquelle cause au paravant que luy faire aucune prière pour nous et nos nécessitez, nous luy requérons premièrement que sa volonté soit faite. En quoy desjà nous luy assujetissons la nostre : afin que comme par une bride estant arrestée et retenue, elle ne présume de le vouloir ranger sous soy : mais le constitue maistre et directeur de toutes ses affections.

51 Si ayans ainsi nos cœurs formez en ceste obéissance, nous permettons que soyons gouvernez par les loix de sa providence divine, facilement nous apprendrons de persévérer en oraison, et d'attendre en patience le Seigneur, en ditférant nos désirs à l'heure de sa volonté: estans de luy asseurez, qu'encores qu'il ne nous apparoisse, toutesfois il nous est tousjours présent, et qu'en son temps il déclairera qu'il n'aura jamais eu les aureilles sourdes à nos prières, qui sembloyent aux hommes eslre de luy rejettées et mesprisées. Ce qui nous servira d'une merveilleuse consolation, afin que ne nous désolions et désespérions, encores que quelquesfois Dieu ne nous satisface pas à nos premiers souhaits, comme ont accoustumé de faire ceux lesquels estans transportez d'une ardeur véhémente, invoquent tellement Dieu, que si dés le premier coup il ne les visite et présentement ne leur donne aide, incontinent ils imaginent qu'il est courroucé et indigné contre eux : et ayans perdu toute espérance d'estre exaucez, cessent de l'invoquer : mais plustost qu'en différant nostre espérance par bonne modération, poursuyvions ceste persévérance, laquelle nous est tant recommandée en l'Escriture. Car on peut souvent veoir aux Pseaumes, que David et les autres fidèles, quand il semble qu'ils n'ayent fait que batre l'eau en priant, et que Dieu ait fait le sourd, ne désistent pas pour cela de prier ^ Et de faict on n'attribue point à la Parole de

() Ps. XXU 2.

Dieu j'authorité qu'elle mérite : sinon qu'on y adjouste foy, encores que tout ce qu'on voit y soit contraire. D'avantage ce nous sera un bon remède pour nous garder de tenter Dieu, et de ne le provoquer et irriter contre nous par nostre impatience et importunité, comme font ceux qui ne veulent convenir avec luy, sinon en marchandant par certaines pactions et conditions et comme s'il estoit serf et sujet à leurs cupiditez, le voulant réduire sous les loix de leur demande : ausquelles si incontinent il n'obéit ils se courroucent, grondent, mesdisent, murmurent et tempestent : ausquels bien souvent en sa fureur et indignation il accorde et donne ce qu'en sa miséricorde et faveur il desnie et refuse aux autres. Nous en avons l'exemple aux enfans d'Israël, ausquels il eust esté beaucoup meilleur de n'eslre point exaucez de Dieu, que d'avoir les chairs et volailles qu'il leur donna en son ire ^

52 Et si en lafinmesme, encores après longue attente, nostre sens ne peut comprendre que nous aurons proufilé en nos prières, et n'en sent point aucun émolument, ce néantmoins nostre foy nous certifiera ce que nostre sens n'aura peu appercevoir, c'est que nous aurons obtenu de Dieu tout ce que bon aura esté, veu que tant souvent nostre Seigneur promet d'avoir la solicilude de nos fascheries qui nous grèvent, après que nous les luy aurons une fois exposées : et ainsi fera que nous posséderons en povreté toute abondance : en affliction, toute consolation. Car encores que tout nous défaille, toutesfois le Seigneur Dieu jamais ne nous délaissera, d'autant qu'il ne peut point frustrer raitenie et patience des siens. Et il nous sera seul assez pour toutes choses : d'autant qu'en soy il contient tous biens, lesquels après il nous révélera au jour de son jugement, auquel il manifestera plenement son règne. Il y a outreplus à noter, encores que Dieu nous accorde du premier coup nos prières, que toutesfois il ne respond pas à la forme expresse : mais en nous tenant en suspens quant à l'apparence,

1) Nomb. XI, 18, 33.

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