‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 15 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE II

contre. C'est la raison pourquoy Isaie voulant imprimer aux cœurs des Juifs la fiance de leur salut, exalte d'une façon tant magnilique la vertu infinie de Dieu. Il pourroit sembler quelquesfois que quand il a commencé à tenir propos que Dieu leur pardonnera leurs fautes et leur fera merci, en adjoustant combien les œuvres de Dieu sont merveilleuses au gouvernement du ciel et de la terre, il extravague par longs circuits et superflus : touiesfois il n'y a rien qui ne serve à la circonstance de ce qu'il traitte. Car si la vertu de Dieu ne nous vient devant les yeux, à grand'peinelesaureilles recevrontelles la Parole, ou elles ne l'estimeront pas selon qu'elle mérite. Nous avons aussi à noter, qu'en cest endroict l'Escriture nous parle d'une puissance de Dieu efîectuelle : pource que la foy, comme nous avons dit ailleurs, l'applique tousjours à son usage, et la met en œuvre pour en faire son proufit. Sur tout elle se propose les œuvres de Dieu, par lesquelles il s'est déclairé Père. De là vient que la mémoire de la rédemption est si souvent remémorée aux Juifs : dont ils pouvoyent apprendre, que Dieu ayant esté pour un coup aulheur de leur salut, le maintiendroit jusques en la fin. David aussi nous admoneste par son exemple, que les biens que Dieu a conférez à un chacun en particulier, luy doivent valoir pour confirmation de sa foy quant au temps à venir. Et niesmes s'il semble qu'il nous ait délaissez, nous devons estendrenostre pensée plus loing, à c^ que ses bénéfices anciens nous donnent bonne confiance :

comme il est dit en l'autre Pseaume, J'ay eu souvenance des jours anciens, j'ay médité en toutes tes œuvres. Item, J'auray mémoire des œuvres du Seigneur, et des merveilles qu'il a faites anciennement ^ Toutesfois pource que tout ce que nous concevons de la puissance de Dieu et de ses œuvres, est confus et de nulle fermeté sans sa Parole : nous ne disons pas sans cause qu'il n'y peut avoir nulle foy jusques à ce que Dieu nous esclaire par le tesmoignage de sa grâce.

Mais on pourroit yci esmouvoir question

quant à Sara et Rébecra, lesquelles estans poussées, comme il semble, d'un bon zèle de foy, sont néantmoins sorties hors des limites de la Parole. Car Sara pour le désir ardent qu'elle avoit de la lignée promise, a baillé à son mari sa chambrière pour femme ^ On ne peut nier qu'elle n'ait failli en plusieurs sortes : mais pour ceste heure je ne touche que ce vice , qu'estant ravie par son zèle, elle ne s'est point tenue entre les bornes de la Parole de Dieu. Néantmoins il est certain que ce désir-là luy est procédé de foy. Rébecca, après que Dieu luy a révélé l'élection de Jacob, procure par mauvais artifice et pervers qu'il soit bénit par Isaac 2, lequel estoit tesmoin et ministre de la grâce de Dieu : elle corrompt son fils à mentir : brief, elle corrompt la vérité de Dieu par plusieurs fraudes et mensonges, et en exposant à opprobre et mocquerie la promesse d'iceluy, elle l'anéantit tant qu'elle peut. Et toutesfois cest acte, quelque vicieux qu'il soit et digne de répréhension , n'a pas esté du tout vuide de foy. Car il luy a esté nécessaire de surmonter beaucoup de scandales, pour appéter si fort une chose plene d'horribles troubles, fascheries et périls, sans qu'il y eust aucun espoir de proufiter rien. Comme aussi nous ne pourrons pas despouiller plenement de foy le sainct patriarche Isaac, en ce qu'estant admonesté de Dieu que le droict de primogénilure estoit translaté à son fils puisné, il n'a pas laissé toutesfois d'estre plus enclin à son fils aisné Esaii. Certes tels exemples nous monstrent qu'il y a souvent des erreurs meslez parmi la foy : toutesfois en telle sorte, qu'elle obtient tousjours le degré souverain, quand elle est vraye et droicte. Car comme l'erreur particulier de Rébecca n'a pas rendu l'effect de la bénédiction inutile ou nul. aussi n'a-il point anéanty la foy laquelle dominoit en son cœur généralement, et laquelle a esté commencement et cause d'un tel acte. Toutesfois Rébecca a monstre combien l'entendement humain est sujet à glisser et se destourner du bon chemin, si tost qu'il se donne congé tant

I) Pi. CXLIII, 5; LXXVH, 11.

0 Gen. XVI, !

S) Gen. XXVn,9.

peu que ce soit de rien attenter de son mouvement propre. Or combien que le défaut et imbécillité qui est en la foy ne l'esteind pas du tout, si est-ce que nous en sommes advertis combien nous devons escouter Dieu songneusement, pour estre comme attachez à sa bouche. Ce pendant ce que nous avons dit est confermé, c'est que la foy, si elle n'est appuyée sur la Parole , s'escoule bientost : comme les esprits de Sara, d'Isaac et Rébecca, s'estansesgarez en leurs destours, se fussent incontinent esvanouis , s'ils n'eussent esté retenus d'une bride secrète enl'obéissance de la Parole.

32 D'avantage, ce n'est pas sans cause que nous encloons toutes promesses en Christ, veu que l'Apostre enclost tout l'Evangile en la cognoissance d'iceluy : et en un autre passage il enseigne que tant qu'il y a de promesses de Dieu, elles sont en luy Ouy et Amen : c'est-à-dire ratifiées ^ De laquelle chose la raison est évidente. Car quelque bien que promette le Seigneur, en cela il testifie sa bénévolence : tellement qu'il n'y a nulles promesses de luy, qui ne soyenttesmoignages de sa dilection. Et à cela ne contrevient point que les iniques, d'autant plus qu'ils reçoyvent de bénéfices de sa main , se rendentcoulpables de plus grief jugement. Car d'autant qu'ils ne pensent et ne recognoissent que les biens qu'ils ont leur vienent de la main de Dieu, ou bien s'ils le recognoissent, ne répulent point sa bonté en leurs cœurs : par cela ils ne peuvent non plus comprendre sa bonté que les bestes brutes, lesquelles selon la qualité de leur nature, reçoyvent mesme fruit de sa largesse , sans toutesfois en rien recognoistre. Pareillement ne répugne point à nostre dire, qu'en rejettant les promesses qui leur sont addressées, ils amassent sur leurs testes par telle occasion plus griefve vengence. Car combien que lors finalement se déclaire l'efficace des promesses quand elles sont receues de nous, toutesfois leur vérité et propriété n'est jamais esteinte par nostre infidélité ou ingratitude. Pourtant puis qu'ainsi est que le Seigneur par ses pro-

t) Rom, I, 17 ; îCor. I, M.

messes invite et convie les hommes nonseulement à recevoir les fruits de sa bénignité , mais aussi à les réputer et estimer, pareillement il leur déclaire sa dilection. Pourtant il faut revenir à ce point, que toute promesse est tesmoignage de l'amour de Dieu, envers nous. Or il est indubitable, que nul n'est aimé de Dieu hors de Christ : veu qu'il est le Fils bien-aimé auquel repose l'affection du Père, et de luy s'espand sur nous : comme sainct Paul enseigne, que nous avons esté rendus agréables en ce bien-aimé. Il faut doncques que par son moyen ceste amitié parviene jusques à nous. Pour laquelle raison l'Apostre l'appelle nostre paix, et en un autre passage le propose comme lien , par lequel la volonté du Père est conjoincte à nous : De là s'ensuyt que nous devons tousjours regarder en luy, quand quelque promesse nous est offerte : et que sainct Paul ne dit point mal, enseignant que toutes les promesses de Dieu sont en luy confermées et accomplies ^ 11 semble bien qu'aucuns exemples répugnent à cecy. Car il n'est pas vray-semblable que Naaman Syrien, quand il s'enquit du Prophète comment il serviroit deuement à Dieu , fust enseigné touchant le Médiateur ^ Il est aussi difficile à croire que Cornille, homme Payen et Romain entendist ce qui n'estoit pas cognu à tous les Juifs, voire obscurément; et toutesfois ses aumosnes ont esté agréables à Dieu^, comme le sacrifice de Naaman approuvé : ce que l'un ne l'autre n'ont peu obtenir qu^ par foy. Il y a semblable raison à l'Eunuque auquel Philippe fut addressé : car estant homme de pais lointain , jamais n'eust entreprins un voyage si pénible et de si grand coust pour adorer en Jérusalem, s'il n'eust eu quelque foy en son cœur*. Nous voyons néantmoins comme estant interrogué par Philippe touchant le Médiateur, il confesse son ignorance. Or je confesse bien que leur foy a esté enveloppée en partie, non-seulement quant à la personne de Jésus-Christ, mais aussi quant à sa vertu,

1) Malth. m, 17 ; XVUI, 8 ; Ephés. I, 6 ; II, 14 ; Rom. VIII, 3; XV, 8.

ï) 2 Rois V, n-19. 3) Act. X, 31 .

i AcL VUI,17. 31.

LIVUE lîl, CHAPITRE 11.

et l'office qui luy a esté enjoinct de Dieu son Père. Ce pendant c'est cliose certaine qu'ils ont esté embus de quelques principes, lesquels leur donnoyent quelque petit gousl de Jésus-Clirist. Ce qui ne doit estre trouvé nouveau. Car l'Eunuque ne fust jamais venu d'un pais si lointain pour adorer un Dieu incognu en Jérusalem. Et Cornille s'estant adonné à la religion des Juifs, n'eust pas lu vescu sans s'accoustumer aux rudimens de la pure doctrine de la Loy. Quant est de Naaman, il ne seroit pas convenable qu'Elisée luy ordonnant ce qu'ilavoit à faire en choses petites et légères, eust oublié le principal. Combien doncques que la cognoissance de Jésus-Christ ait esté obscure enlre eux, il n'y a nul propos de la faire du tout nulle : mesmes d'autant qu'ils s'exerçoyent aux sacrifices de la Loy, lesquels devoyent estre discernez d'avec les cérémonies des Payens par leur lin, c'està-dire par Jésus-Christ.

33 Or ceste simple déclaration que nous avons en la Parole de Dieu , devoit bien suffire à engendrer la foy en nous, n'estoit que nostre aveuglement et obstination y donnast empeschement. Mais comme nostre esprit est enclin à vanité, il ne peut jamais adhérer à la vérité de Dieu : et comme il est hébété il ne peut veoir la lumière d'iceluy. Pourtant la Parole nue ne proufite de rien sans illumination du sainct Esprit. Dont il appert que la foy est par-dessus toute intelligence humaine. Et encores ne suflit-il point que l'entendement soit illuminé par l'Esprit de Dieu, sinon que le cœur soit confermé par sa vertu. En laquelle c^hose lesThéologienssorboniques faillent trop lourdement, qui pensent que la foy soit un simple consentement de la Parole de Dieu, lequel consiste en intelligence, laissans derrière la fiance et certitude du cœur. C'est doncques un singulier don de Dieu que la foy, en deux manières.

Premièrement entant que l'entendement de l'homme est illuminé pour entendre la vérité de Dieu : puis après que le cœur est en icelle fortifié. Car le saincl Esprit ne commence pas seulement la foy, mais l'augmente par degrez, jusques à ce qu'il nous ait menez jusques au royaume des j

cieux. Voylà pourquoy sainct Paul admoneste Timolhée, de garder le dépost excellent qu'il avoit receu par le sainct Esprit qui habite en nous ^ Si quelqu'un allègue au contraire, que l'Esprit nous est donné par la prédication de foy *: ceste objection se peut soudre aisément. S'il n'y avoit qu'un seul don de l'Esprit, ce seroit mal parler de dire que l'Esprit procède de la foy, veu qu'il est autheur d'icelle et cause: mais d'autant que sainct Paul traitte là des dons que Dieu confère à son Eglise, pour la mener par divers accroissemens à sa perfection, il ne se faut esbahir s'il les attribue à la foy, laquelle nous prépare et dispose à les recevoir. Il est bien vray que c'est une opinion fort estrange au monde, quand on dit que nul ne peut croire en Christ, sinon celuy auquel il est donné particulièrement : mais c'est en partie à cause que les hommes ne considèrent point comment, ne (;ombien est haute et difficile à comprendre la sapience céleste, ne quelle est leur rudesse et imbécillité à comprendre les mystères de Dieu : en partie aussi, pource qu'ils n'ont point esgard à ceste fermeté de cœur, qui est la principale partie de la foy.

34 Lequel erreur est facile à convaincre. Car comme dit sainct Paul, Si nul ne peut estre tesmoin de la volonté de l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en luy ^ : comment la créature seroitelle certaine de la volonté de Dieu? Et si la vérité de Dieu nous est douteuse es choses mesmes que nous voyons présentement à l'œil : comment nous seroltelle ferme et indubitable, quand le Seigneur nous promet les choses que l'œil ne voit point, et l'entendement ne peut comprendre? Et tellement la prudence humaine est yci hébétée et eslourdie, que le premier degré pour proutiter en l'eschole du Seigneur, est d'y renoncer. Car par icelle comme par un voile interposé, nous sommes empeschez de comprendre les mystères de Dieu, lesquels ne sont point révélez sinon aux petis. Mesmes ce n'est point la chair et le sang qui les révèle** : et l'homme naturel n'est point ca-

l)2Tim. I, 14. 2)0*1.111,2. 3)lCor. H, 11.

4) Mallb. Xt, 23 ; Luc X, 21 ; Malth.XVI, 27.

pable d'entendre les choses spirituelles : mais au contraire ce luy est folie de la doctrine de Dieu, d'autant qu'elle ne peut estre cognueque spirituellement*. Pourtant l'aide du sainct Esprit nous est en cest endroict nécessaire, ou plustost il n'y a que sa seule vertu qui règne yci. Il n'y a nul homme qui ait cognu le secret de Dieu, ou ait esté son conseiller : mais l'Esprit enquiert de tout jusques aux clioses cachées, par lequel nouscognoissons la volonté de Christ ^. Nul ne peut venir à moy, dit le Seigneur Jésus, sinon que le Père qui m'a envoyé, l'attire. Ouiconques doncques, dit-il, a escouté mon Père, et a apprins de luy, il vient à moy : non pas que personne ait veu le Père, sinon celuy qui est envoyé de Dieu^.

Comme doncques nous ne pouvons approcher de Christ, sinon estans tirez par l'Esprit de Dieu : aussi quand nous sommes tirez, nous sommes totalement ravis par-dessus nostre intelligence. Car l'âme estant par luy illuminée, reçoit quasi un œil nouveau pour contempler les secrets célestes, de la lueur desquels elle estoit au paravant esblouye. Par ainsi l'entendement de l'homme estant esclarci par la lumière du sainct Esprit, commence lors à gouster les choses qui appartienent au royaume de Dieu, desquelles il ne pouvoit au paravant avoir aucun sentiment.

Parquoy nostre Seigneur Jésus-Christ, combien qu'il déclaire les mystères de son royaume trèsbien et proprement aux deux disciples, dont fait mention sainct Luc : toutesfois il ne proulite de rien, jusques à ce qu'il leur ouvre le sens pour entendre les Escritures •*. En ceste manière, après que les Apostres ont esté instruits de sa bouche divine, encores est-il besoin que l'Esprit de vérité leur soit envoyé, lequel donne entrée en leurs entendemens à la doctrine qu'ils avoyent receue des aureilles au paravant. La Parole de Dieu est semblable au soleil : car elle reluit à tous ceux ausquels elle est annoncée, mais c'est sans efficace entre les aveugles. Or nous sommes tous aveugles naturellement en cest endroict :

1) 1 Cor. 11,14.

2) Koin. XI. 3V ; 1 Cor. Il, 10. 3) Jean VI, 44, 45. 4) Luc XIIV, 27, 45 ; Jean XVI, 13.

pourtant elle ne peut entrer en nostre esprit, sinon que l'Esprit de Dieu, qui est le maistre intérieur, luy donne accès par son illumination.

35 Quand il nous a par ci-devant falu traitter de la corruption de nostre nature, nous avons monstre plus au long combien les hommes sont insuffisans d'eux-mesmes à croire : parquoy je n'ennuiray point les lecteurs en réitérant ce qui a esté dit. Qu'il nous suffise quand sainct Paul nomme Esprit de foy \ qu'il entend la foy mesme laquelle nous est donnée, et que nous n'avons point naturellement. Parquoy il prie Dieu, qu'il accomplisse son bon plaisir aux Thessaloniciens, et l'œuvre de leur foy en vertu'. Or en nommant la foy Œuvre de Dieu, et l'intitulant de ce motdeBon plaisir ou faveur gratuite, il déclaire qu'elle n'est point du propre mouvement de l'homme.

Qui plus est, ne se contentant point de cela, il adjouste que c'est un chef-d'œuvre où Dieu desploye sa vertu. Aux Corinthiens quand il dit que la foy ne dépend point de la sagesse des hommes, mais est fondée en la vertu de l'Esprit : combien qu'il parle des miracles extérieurs, toutesfois pource que les réprouvez n'en sçavent faire leur proufit, et n'y voyent goutte il comprend aussi ce cachet intérieur que scelle la vérité de Dieu en nos cœurs, comme il en fait mention ailleurs. Dieu aussi pour magnifier tant plus et esclarcir sa libéralité en ce don tant excellent, ne l'eslargit pas indilïéremment à tous, mais le distribue d'un privilège singulier à ceux que bon luy semble. Laquelle chose nous avons ci-dessus prouvée par bons tesmoignages. Et sainct Augustin, qui en est fidèle expositeur, parle ainsi , Nostre Sauveur, pour monstrer que Croire est de don, non point de mérite : Nul, dit-il, ne vient à moy, si mon Père ne l'y attire, et s'il ne luy a esté donné de mon Père. C'est merveille que deux oyent : l'un mesprise, et l'auire monte. Que celuy qui mesprise, s'impute la faute : que celuy qui monte, n'usurpe point l'honneur à soy. En un autre lieu, Pourquoy est-il donné à l'un, et non

1) 2 Cor. IV, 15.

2) îThess.I, 11.

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