CHAPITRE XXL
De l'élection éternelle : par laquelle Dieu en a prédestiné les uns à salut, et les autres à condamnation.
1 Or ce que l'alliance de vie n'est pas égualementpreschée à tout le monde : et mesmes où elle est preschée, n'est pas également receue de tous, en ceste diversité il apparoist un secret admirable du jugement de Dieu : car il n'y a nulle doute que ceste variété ne serve à son bon plaisir. Or si c'est chose évidente que cela se fait par le vouloir de Dieu, que le salut soit offert aux uns, et les autres en soyent forclos : de cela sortent grandes et hautes questions, lesquelles ne se peuvent autrement résoudre, qu'en enseignant les fidèles de ce qu'ils doyvent tenir de l'élection et prédestination de Dieu. Laquelle matière semble fort entortillée à plusieurs, pource qu'ils ne trouvent nulle raison, que Dieu en prédestine les uns à salut, les autres à la mort. Or il apperra par la procédure, qu'eux-mesmes s'enveloppent par faute de bon sens et discrétion. Oui plus est, en ceste obscu-
reté qui les effraye, nous verrons combien ceste doctrine non-seulement est utile, mais aussi douce et savoureuse au fruit qui en revient. Jamais nous ne serons clairement persuadez comme il est requis, que la source de nostre salut soit la miséricorde gratuite dé Dieu, jusques à ce que son élection éternelle nous soit quant et quant liquide, pource qu'elle nous esclarcit par comparaison la grâce de Dieu, en ce qu'il n'adopte pas indifféremment tout le monde en l'espérance de salut, mais donne aux uns ce qu'il desnie aux autres. Chacun confesse combien l'ignorance de ce principe diminue de la gloire de Dieu, et combien aussi elle retranche de la vraye humilité : c'est de ne point mettre toute la cause de nostre salut en Dieu seul. Or puis que cela est tant nécessaire à cognoistre, notons bien ce que dit sainct Paul : asçavoir qu'il n'est pas bien cognu, sinon que Dieu sans avoir
1) 1 JeauV, 13.
1) I Sam. m, 6.
esgarcl à aucunes œuvres , eslise ceux qu'il a décrétez en soy. Le résidu, dit-il, a esté sauvé en ce temps selon l'élection gratuite ^ Si c'est par grâce, ce n'est plus des œuvres : car grâce ne seroit plus grâce. Si c'est des œuvres, ce n'est plus de grâce : car l'œuvre ne seroit plus œuvre. S'il faut que nous soyons ramenez à l'élection de Dieu, pour sçavoir que nous n'obtenons point salut que par la pure libéralité de Dieu, ceux qui taschent d'amortir ceste doctrine, obscurcissent entant qu'en eux est, comme gens ingrats, ce qui devoit estre célébré et magnitié à plene bouche, et arraclient la racine d'humilité. Sainct Paul testitle clairement, que quand le salut du peuple est attribué à l'élection gratuite de Dieu : lors il appert qu'il sauve de son bon plaisir ceux que bon luy semble : et que ce n'est pas pour rendre salaire, lequel ne peut estre deu. Ceux qui ferment la porte, à ce qu'on n'ose point approcher pour gouster ceste doctrine, ne (ont pas moins d'injure aux hommes qu'à Dieu : pource que rien ne suffira sans ce point à nous humilier deuement, et ne sentirons point assez de cœur combien nous sommes obligez à Dieu. Et de faict. Christ nous est tesmoin que nous n'avons nulle droicte fermeté ne tiance ailleurs. Car pour .nous asseurer et délivrer de crainte entre tant de périls, embusches et assauts mortels, brief, pour nous rendre invincibles, il promet que tout ce qui luy a esté donné en garde par le Père, ne périra point ^. Dont nous avons à recueillir, que tous ceux qui ne se cognoissent point estre du peuple péculier de Dieu, sont misérables, d'autant qu'ils sont en tremblement continuel : et ainsi, que tous ceux qui ferment les yeux à ces trois utilitez que nous avons notées, et voudroyenl renverser ce fondement, pensent trèsmal à leur proulit et à celuy de tous lidèles. Il y a aussi, que c'est de là que l'Eglise nous vient en avant : laquelle (comme sainct Bernard dit trèsbien) ne se pourroit trouver ny estre cognue entre les créatures, d'autant que d'une façon admirable elle est cachée au giron de la pré-
1) Rom. Il, 5.
2) Jean X,
destination bienheureuse , et sous la masse de la malheureuse damnation des hommes *. Mais devant qu'entrer plus avant à traitter cest argument, il me faut faire une préface à deux manières de gens. Comme ainsi soit que (;este dispute de prédestination soit de soy-mesme aucunement obscure, elle est par la curiosité des hommes rendue enveloppée et perplexe, et mesmes périlleuse : pource que l'entendement humain ne se peut refréner ne restreindre, qu'il ne s'esgare en grans destours et s'eslève par trop haut, désirant s'il luy estoit possible, de ne rien laisser de secret à Dieu, qu'il n'enquière et espluche. Puis que nous en vo^'ons beaucoup tomber en ceste audace et outrecuidance, et mesmes plusieurs, qui autrement ne sont point mauvais, il nous les faut admonester comment ils ont à se gouverner en cest endroict. Premièrement doncques qu'û leur souviene que quand ils enquièrent de la prédestination, ils entrent au sanctuaire de la sagesse divine : auquel si quelqu'un se fourre et ingère en trop grande confiance et hardiesse, il n'atteindra jamais là de pouvoir rassasier sa curiosité : et entrera en un labyrinthe où il ne trouvera nulle issue. Car ce n'est pas raison que les choses que Dieu a voulu estre cachées, et dont il s'est retenu la cognoissance, soyent ainsi espluchées des hommes : et que la hautesse de sa sapience, laquelle il a voulu estre plustost adorée de nous qu'estre comprinse, (afin de se rendre admirable en icelle) soit assujetie au sens humain, pour la chercher jusques à son éternité. Les secrets de sa volonté, qu'il a pensé estre bon de ne nous communiquer, il nous les a testifiez en sa Parole. Or il a pensé estre bon de nous communiquer tout ce qu'il voyoit nous appartenir et estre proulitable.
2 Nous sommes parvenus en la voye de la foy, dit sainct Augustin, tenons-nous y constamment : icelle nous mènera jusques en la chambre du Roy céleste, où tous les thrésors de science et sagesse sont cachez. Car le Seigneur Jésus ne portoit point d'envie à ses Apostres, qu'il
i) Serm. in Canlic, LXXVIII.