LIVRE m, CHAPITRE XXI
avoit exaltez en si grande dignité, quand il leur disoit : J'ay beaucoup de choses à vous dire, que vous ne pouvez encores porter. Il nous faut cheminer, il nous faut proufiter, il nous faut croistre, atin que nos cœurs soyent capables des choses (jue nous ne pouvons encores comprendre ^ Si la mort nous surprend ce pendant que nous proufitons, noussçaurons hors de ce monde, ce que nous n'avons peu sçavoir yci. Si ceste cogitation a une fois lieu en nous : asçavoir que la Parole de Dieu est la voye unique pour nous conduire à enquérir tout ce qui est licite de cognoistre de luy : item la seule lumière, pour nous esclairer à contempler tout ce qui est licite d'en veoir : elle nous pourra facilement retenir et retirer de toute témérité. Car nous sçaurons qu'esians sortis des limites de l'Escriture, nous cheminerons hors du chemin et en ténèbres : et pourtant ne pourrons sinon errer, trébuscher, et nous achopper à chacun pas. Ayons doncques cela devant les yeux sur toutes choses, que ce n'est pas une moindre rage d'appéter autre cognoissance de la prédestination, que celle qui nous est donnée en la Parole de Dieu, que si quelqu'un vouloit cheminer par des rochers inaccessibles, ou veoir en ténèbres. Et que nous n'ayons point honte d'ignorer quelque chose en ceste matière, où il y a quelque ignorance plus docte que le sçavoir. Pluslost que nous soyons bien aises de nous abstenir d'appéter une science, de laquelle l'affectation est folle et dangereuse , voire mesmes pernicieuse. Si la curiosité de nostre entendement nous solicite, ayons tousjours ceste sentence en main pour la rabatre , Comme manger beaucoup de miel n'est pas bon : aussi que de chercher la gloire, ne tournera pas à gloire aux curieux ^. Car c'est bien pour nous déterrer de ceste audace , quand nous voyons qu'elle ne peut autre chose faire, que nous précipiter en ruine.
3 D'autre part il y en a d'autres, lesquels voulans remédier à ce mal, s'efforcent quasi de faire que toute mémoire de la prédestination soit ensevelie : pour le
1) Homil. in Joan., XSXV ; Jean XVI, 12.
2) Proï. XXV, 27.
moins ils admonestent qu'on se donne de garde de s'enquérir aucunement d'icclle, comme d'une chose périlleuse.
Combien que ceste modestie soit louable, de vouloir qu'on n'approche des mystères de Dieu, sinon avec grande sobriété : toutesfois en ce qu'ils descendent trop bas, cela n'est point pour proufiter envers les esprits humains, lesquels ne se hiissent point brider si facilement. Pourtant afin de tenir yci bonne mesure, il nous faut revenir à la Parole de Dieu, en laquelle nous avons bonne reigle de certaine intelligence. Car l'Escriture estl'escholedu sainct Esprit : en laquelle comme il n'y a rien omis qui fust salutaire et utile à cognoistre, ainsi il n'y a rien d'enseigné qu'il ne soit expédient de sçavoir. Il nous faut doncques garder d'empescher les fidèles d'enquérir ce qui est contenu en l'Escriture, de la prédestination : afin qu'il ne semble ou que nous les vueillons frauder du bien que Dieu leur a communiqué, ou que nous vueillons arguer le sainct Esprit, comme s'il avoit publié les choses qu'il estoit bon de supprimer. Permettons doncques à l'homme chrestien d'ouvrir les aureilles et l'entendement à toute la doctrine qui luy est adressée de Dieu : moyennant qu'il garde tousjours ceste tempérance, que quand il verra la sacrée bouche de Dieu fermée, il se ferme aussi le chemin d'enquérir. Ceste sera une bonne borne de sobriété, si en apprenant nous suyvons Dieu, l'ayans toujours devant nous : au contraire, quand il mettra fin à enseigner, que nous cessions de vouloir plus avant entendre. Le péril que craignent ces bonnes gens dont nous avons parlé, n'est pas de telle importance que nous devions pourtant laisser de prester audience à Dieu en tout ce qu'il dit. Ceste sentence de Salomon est bien notable, que la gloire de Dieu est de cacher la parole * : mais puis que la piété et le sens commun montrent qu'elle ne doit pas estre entendue en général de toutes choses, nous avons à chercher quelque distinction, de peur que sous couverture de modestie et sobriété, nous ne prenions plaisir, et nous
1) Prov, XXV, 2.
flattions en ignorance bruiale. Or Moyse nous distingue le tout en peu de paroles, disant, Nostre Dieu a ses see.rets vers soy: mais il nous a manifesté sa Loy à nous et à nos eiifans^ iNous voyons coiiimenf il exhorte le peuple d'appliquer son estude à la floetrine contenue eu la Loy : pourc.e (lu'il a pieu à Dieu la publier : et ce pendant il retient le mesme peuple sous les barres et limites de l'instruction qui luy est donnée, par ceste seule raison, qu'il n'est pas licite aux hommes mortels de se fourrer aux secrets de Dieu.
4 Je confesse quelesmeschanset blasphémateurs trouvent incontinent en cesie matière de prédestination, à taxer, caviller, abba\er ou se niocqiier. ftlais si nous craignons leur pélulance, il se faudra taire des prmcipaux articles de nostre foy : des(iuels ils n'en laissent quasi pas un qu'ils ne contaminent de leurs blasphèmes. Un esprit rebelle ne se jettera pas moins aux champs, quand il orra dire qu'en une seule essence de Dieu il y a trois per>onnes, (lue quand on luy dira que Dieu a préveu en créant l'homme, ce qui luy devoil advenir. Pareillement ces meschaus ne s'abstiendront point de risée, quand on li ur dira qu'il n'y a guères plus de cinq mille ans que le monde est créé : car i,s demanderont conunent c'e.-t que la vertu de Dieu a si longtemps esté oisive. Pour réprimer tels sacrilèges, nous faudroit-il laisser de parler de la divinité de Christ, et ou sainct Esprit? nous faudroil-il taire de la création du monde? Plu.itost au contraire, la vérité de Dieu est si puissante tant en cest endroici comme par tout, qu'elle ne craint point la malédicence des ini(}ues: comme aussi sainct Augustin renionslre trèsbien au livret (|u'il a intiiulé, Du bien de persévérance ^. Car ni)us voyous {jue les taux apostres, en blasmant et ditfamant la doctrine de sainct Paul, n'ont peu faire qu'il en ait eu honte. Ce (lu'auruus estiment toute cesle di.-puteestre périlleuse, mesmes entre les lidèles, d'autant qu'e.le est coniraire à exhortaiions, qu'elle esbranle la foy, qu'elle trouble les cœurs
)) Deul. XXIX, 29. 2) Cliap. XV, u,-qu"au XX.
et les abat, c'est une allégation frivole- Sainct Augustin ne dissimule pas (ju'on le reprenoit par ces raisons, qu'il preschoit troi» librement la prédestination : mais comme il luy estoit facile, il les réfute suflisamment ^. Touchant de nous, pource qu'on objecte plusieurs et diverses absurditez contre la doctrine que nous baillerons, il vaut mieux différer de soudre une chacune en son ordre.
Pour le présent je désire d'impétrer de tous hommes en général, que nous ne chechioiis point les choses que Dieu a voulu estre cachées, et aussi que nous ne négligions point celles qu'il a manifestées : de peur que d'une part il ne nous condamne de trop grande curiosité, ou de l'autre, d'ingratitude. Car ceste sentence de sainct Augustin est trèsbonne : (jue nous pouvons seurement suyvre l'Escriture, laquelle condescend à nosire petitesse, comme une mère à l'intirmité de son enfant, quand elle le veut apprendre d'aller^. Quant à ceux qui sont si prouvoyables ou timides, qu'ils voudroyent que la prédestination fual du tout abolie, atin de ne point troubler les cames débiles, de quelle couleur, je vous prie, desguiseront-ils leur orgueil, veu qu"obli(iuement ils taxent Dieu d'une sotte iuconsidération, comme s'il n'avoil point préveu le péril auquel ces outrecuidez pensent sagement remédier?
i'arquoy quiconque rend la doctrine de la prédestination odieuse, détracte ou mesdit de Dieu ouvertement: comme s'il luy estoit eschappé par inadvertance de publier ce qui ne peut estre que nuisible à l'Eglise.
5 Quiconques voudra estre tenu pour homme craignant Dieu, n'osera pas simplement nier la prédestination, par laquelle Dieu en a ordonné aucuns à salut, et assigné les autres à damnation éternelle, mais plusieurs l'enveloppent par diverses cavillalions, et sur tous, ceux qui la veulent fonder sur sa prescience. Or nous disons bien qu'il prévoit toutes choses comme il les dispose : mais c'est tout confondre, de dire que Dieu eslit ou rejette selon qu'il prévoit ceci et cela.
\) De liono persrver., cap. XIV.
2) De Gants, ad liUrani, lib. V.