LIVRE III, CHAPITRE XXI
Quand nous adribuons une prpsrience à DioHi, nous siguilions que loutes choses ont lousjours esté ei demeurent éternellement en son regard, tellement (|u'il n'y a rien de futur ne de passé à sa eognoissanee : mais loutes choses luy sont présentes, et tellement présentes, qu'il ne les imagine point comme par quelques espèces, ainsi que les choses (lue nous avons en mémoire, nous vienent quasi au-devant des yeux par imaginations :
mais il lés voit et regarde à la vérité, comme si elles estoyeiit devant sa face. Nous disons (pie ceste prescience s'estend par tout le circuit du monde, et sur toutes créatures. Nous appelons Prédestination : le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce (ju'il vouloit faire d'un chacun homme. (^ir il ne les crée pas tous en pareille condition : mais ordonne les uns à vie éternelle, les aulres à éter'uelle damnation. Ainsi selon la tin à laquelle est créé l'homme, nous disons qu'il est préde.sliné ù mort ou à vie. Or Dieu a rendu lesmoignage de sa prédestination, non-seulement en chacune personne, mais en toute la lignée d'Abraham, laquelle il a mise pour exemple, que c'est à luy d'ordonner selon son bon plaisir quelle doit estre la condition d'un chacun peuple. Quand le Souverain divisoit les nations, dit Moyse, et parlissoit les enfans d'Adam, sa portion a esté le peuple d'Israël, et le cordeau de son héritage K L'élection est toute patente: c'est (ju'en la personne d'Abraham, comme en un tronc tout sec et mort, un peuple est choisi et ségrégé d'avec les autres qui sont rejetiez. La cause n'appert point, sinon que Moyse, alin d'abalre toute matière de gloire, remonstre aux successeurs, que toute leur dignité gist en l'amour gratuite de Dieu. Car il assigne ceste cause de leur rédemption , que Dieu a aimé leurs pères : et a esleu leur lignée après eux ^. Il parle plus expressément en un autre lieu, disant. Ce n'est pas que vous fussiez plus grans en nombieque les autres peuples, que Dieu a prins son plaisir en vous alin de vous choisir : mais d'autant qu'il vous a aimez ^. Cestadver-
)) Deul. XXXII, 8.
3) Deul. Vil, 8.
2) Deut. IV, 37.
tissemenf est plusieurs fois réitéré par luy : Vuyci, le ciel et la terre sont au Seigneur ton Dieu, touiesfois il a prins en amour les l*ères. et y a prins son plaisir, et t'a esleu, pouree (jue tu eslois leur semence '. item ailleurs, il leur commande de se tenir purs en saincfeié, pouree qu'ils sont esleiis en [leiiple péculier ^. En un antre lieu derechef, il renionstre que la dilection de Dieu est cause qu'il est leur protecteur. Ce que les lidèles aussi confessent d'une bouche. Il nous a choisi nosire héritage, la gloire de Jacob, leiiuel il a aimé ^ Car ils attribuent à ceste amour gratuite tous les ornemens desijuels Dieu les avoii douez : non-seulement pouree qu'ils sçavoyent bien iceux ne leur avoir esté acquis \.nr aucun mérite, mais aussi que le saiiicl Patriarche Jacob mesme n'avoit point eu telle vertu en soy, que pour acquérir tant à luy qu'à ses successeurs une si haute prérogative. Et pour rom|ire et abatre plus fort tout orgueil, il reproche souveiii aux Juifs, qu'ils n'ont rien mérité de l'honneur que Dieu leur a fait : veu qu'ils sont un peuple de dur col et revesche ^ Quelquesfois aussi les Prop-hèles mettenj en avant la mesme élection, pour faire himle aux Juifs de leur opprobre, entant qu'ils en estoyent vileneinent décheus par leur ingratitude. Quoy <ju'il soit, que ceux qui veulent attacher l'élection de Dieu à la dignité des hommes, ou aux mérites de leurs œuvres, respondent yci : Quand ils voyent qu'une seule lignée est préférée à tout le reste du monde, et (ju'ils entendent de la bouche de Dieu, qu'il n'a esté esmeu pour aucun regard d'esire plus enclin envers un troupeau petit et mespiisé, et puis malin et pervers, qu envers les autres: piaideront-ils contre luy, de ce qu'il luy a pieu d'establir un tel exemple de sa miséricorde? i\lais si est-ce qu'avec tous leurs murmures et contredits, ils n'empescheront |)oint son œuvre : et en ji ttant leurs despitemens contre le ciel ainsi que pierres, si ne frapperont-ils point ne blesseront sa juslice, mais le tout retombera sur leur teste. Ce principe aussi de l'élection gra-
1) Deut. X, 14, 15.
3) PS. XLVII, b.
2) Deul. XXIII, 5. 4) Deut. IX, 6.
tuite, est réduit en mémoire au peuple d'Israël, quand il est question de rendre grâces à Dieu, ou de se confermer en bonne confiance pour l'advenir. C'est luy, dit le Prophète, qui nous a faits, et ne nous sommes pas faits nous-mesmes :
nous sommes son peuple et les brebis de sa pasture ^ La négative qu'il met n"est pas superflue : mais est adjoustée pour nous exclurre, afin que non-seulement nous apprenions en confus que Dieu est autheur de tous les biens qui neus rendent excellens, mais aussi qu'il a esté induit de soy-mesme à nous les faire, pource qu'il n'eust rien trouvé en nous digne d'un tel honneur. Il leur monstre aussi ailleurs, qu'ils se doyvent tenir cachez sous l'ombre du bon plaisir de Dieu, en disant qu'ils sont semence d'Abraham serviteur d'iceluy,et enfansde Jacob son esleu 2. Et après avoir raconté les bénéfices continuels qu'ils avoyent receus comme fruits de leur élection, il conclud qu'il les a ainsi libéralement trailtez, pource qu'il s'est souvenu de son alliance. A laquelle doctrine respond le Cantique de toute l'Eglise, Seigneur, c'est la dextre et la clairté de ton visage, qui a donné ceste terre à nos Pères, pource que tu as prins ton plaisir en eux *. Or il est à noter que quand il est fait mention de la terre, c'est un mereau visible de l'élection secrette de Dieu, par laquelle ils ont esté adoptez. L'exhortation que fait ailleurs David, tend à un mesme but, Bienheureux est le peuple duquel l'Eternel est Dieu, et la lignée qu'il s'est esleue pour héritage '*. Samuel tend à la seconde fin gn disant, Vostre Dieu ne vous délaissera point à cause de son grand nom, puis qu'il luy a pieu de vous créer à soy pour peuple "". David fait le semblable quant à soy. Car voyant sa foy assaillie, il prend ces armes pour résister au combat : Bienheureux eslceluy que tu as esleu, Seigneur : il habitera en tes parvis ^. Or pource que l'élection qui autrement est cachée en Dieu, a esté jadis ratifiée tant en la première rédemption des Juifs, qu'en la seconde,
1) Ps. C, 3.
3) Ps. XLIV.
5) 1 Sam. X
2) Ps. CV, 6.
4) Ps. XXXni, 12.
6) Pi. LXV, 5.
et autres bénéfices, le mot d'Eslire s'applique quelquesfois à ces tesmoignages patens, qui toutesfois sont au-dessous de l'élection. Comme en Isaïe, Dieu aura pitié de Jacob, et eslira encores Israël '. Car en 'parlant du temps à venir, il dit que le recueil que Dieu fera du résidu de son peuple, lequel il avoit comme déshérité, sera un signe que son élection demeurera tousjours ferme et stable :
combien qu'il sembloit qu'elle fust quant et quant décheute. Et en disant ailleurs. Je t'ay esleu, et ne t'ay point rejette ^ : il magnifie le cours continuel de son amour paternelle en tant de bienfaits qui en estoyeni tesmoignages. L'Ange parle encores plus ouvertement en Zacharie, J'esliray encores Jérusalem ^ : comme si en la chastiant si rudement il l'eust réprouvée: ou bien que la captivité eust interrompu l'élection du peuple : laquelle toutesfois est inviolable, combien que les signes n'en apparoissent pas tousjours.
6 Adjoustons maintenant un second degré d'élection, qui ne s'est pas estendu tant au large, afin que la grâce spéciale de Dieu y eust tant plus de lustre : c'est que Dieu en a répudié aucuns de la lignée d'Abraham : et d'icelle mesme il en a entretenu les autres en son Eglise, afin de monstrer qu'il les retenoit pour siens. Ismaël du commencement cstoit égual à son frère Isaac, veu que l'alliance spirituelle avoit aussi bien esté scellée en son corps par le sacrement de Circoncision.
Ismaël est retranché, puis Esaii, finalement une multitude infinie, et quasi toutes les dix lignées d'Israël. La semence a esté suscitée en Isaac*. La mesme vocation a duré en Jacob : Dieu a donné un semblable exemple en réprouvant SaiiP.
Ce qui est bien magnifié aussi au Pseaume, quand il est dit qu'il a débouté la lignée de Joseph, et n'a point esleu la lignée d'Ephraim : mais a esleu la lignée deJuda^ Ce qui est plusieurs fois réitéré en l'Histoire saincle, pour mieux donner à cognoistre en tel changement le secret admirable de la grâce de Dieu. Je confesse qu'Ismaël, Esaii et leurs semblables
1) Is. XIV, I.
3) Zacli.n, 12.
5) 1 Sam. XV, 2J; XVI, 1.
2) l3. XLI,9.
4) Gen. XXI, 12.
6) Ps. LXXVUI, 67, 6».