LIVRE 111, CHAPITRE XXII
;i son serviteur, n'a f;iit nulle doute de prendre argument de ce que Jacob avoit receu la priniogéuilure , pour prouver (lu'il a esté esleu de Dieu, il nous faut aussi avoir mémoire que la terre de Canaan a esté un gage de l'iiériiage des cieux. Parquoy il ne faut douter que Jacûlj n'ait esté incorporé en Jésus-Christ, pourestre compagnon des Anges en une mesme vie. Jacob doncques est esleu, Esaii estant répudié : et sont discernez par l'élection de Dieu, combien qu'ils ne différassent point en mérites. Si on demande la cause, sainci Paul la rend telle: c'est qu'il a esté dit en Moyse, J'auray pitié de celuy dont j'auray pitié, et feray miséricorde à celuy au(iuel je feray miséricorde ^ Et qu'est-ce que veut dire cela .^Certes le Seigneur prononce clairement qu'il ne trouve en nous nulle raison pour laquelle il nous doyve bien faire: mais qu'il prend tout de sa miséricorde, pourtant que c'est son œuvre propre que le salut des siens. Puis que Dieu establit ion salut en soy tant seulement, pour- ([uoy descendras-tu à toy ? Et puis qu'il t'assigne sa seule miséricorde pour toute cause, pourquoy te destourneras-tu à tes mérites ? Puis qu'il veut retenir toute la cogitation en sa seule bonté, pourquoy la converiiras-lu en partie à considérer tes œuvres? Parquoy il faut venir à ceste petite portion du peuple, laquelle sainct Paul dit en un autre passage avoir esté au paravant cognue de Dieu^ : non pas comme ces brouillons imaginent, qu'il prévoit tout estant oisif, et ne se meslant de rien : mais au sens que ce mot est souvent prins en l'Escriture. Car quand sainct Pierre dit aux Actes, que Jésus- Christ a esté livré à mort par le conseil déterminé et par la prescience de Dieu ^, il n'introduit pas Dieu comme spéculant en oisiveté, mais comme autheur de nostre salut. Dont il s'ensuyt que sa prescience emporte de mettre la main ù l'œuvre. Le rnesme Apostre disant que les tidèles ausquels il escrit sont esleus de Dieu selon sa prescience'*, exprime par ce mot la prédestination, par laquelle Dieu s-'est assigné tels enfans qu'il a
1) Rom. IX, 15; Es. XXXIII, 19.
3) Act. II, 23.
2) Rom. XI, 2.
4) 1 Pierre I,
voulu. Adjoustant le nom de Propos comme synonyme, il n'y a doute qu'il n'advertisse (jue Dieu ne sort point de soy-mesme pour chercher la cause de nostre salut, veu que ce mot exprime une détermination arrestée. Selon lequel sens il dit au mesme chapitre, (pie Jésus- Christ est l'Agneau qui a esté précognu devant la création du monde ^ Car il n'y auroit rien plus fade ne plus froid, que de dire que Dieu a seulement regardé d'en haut dont le salut devoit advenir au genre humain. Ainsi le peuple |)récognu, vaut autant comme une petite portion meslée parmi une grande troupe qui prétend faussement le nom de Dieu. Sainct Paul aussi en un autre lieu, pour rabatre la vanierie de ceux qui se couvrent du tillre extérieur comme d'une masque pour usurper lieu honorable en l'Eglise, dit que Dieu cognoist lesquels sont siens ^. Parquoy il nous marque double peuple; l'un est tout le ligriage d'Abraham : l'autre, une partie qui en est extraite, laquelle Dieu se réserve comme un thrésor caché, tellement qu'elle n'est point exposée à la veue des hommes. Et n'y a doute qu'il n'ait prins cela de !\Ioyse, lequel dit que Dieu fera miséricorde à qui il voudra, voire d'entre ce peuple esleu, cond)ienque leur condition fustégualeen apparence. Tout ainsi comme s'il disoit, que nonobstant que l'adoption fust commune en ce peuple-là, toutesfois qu'il s'estoit retenu une grâce à part comme un thrésor singulier envers ceux que bon luy sembleroit : et que l'alliance commune n'empesche pas qu'il ne sépare du rang commun un petit nombre d'esleus.
Et se voulant déclairer maistre et dispensateur en toute liberté, il dit précisément qu'il ne fera miséricorde à cestuyci plustost qu'à cestuy-là, sinon entant qu'il luy plaira d'ainsi faire. Car si la miséricorde ne se préstnte sinon à ceux qui le cherchent, vray est (ju'ils n'en sont point reboutez, mais ils prévienent ou acquièrent en partie ceste faveur de laquelle Dieu se réserve la louange.
7 Oyons maintenant ce que prononce de toute ceste question le souverain
1) 1 Pierre I, 20; Gai. I, IS, 16.
2 Tira. 11,19.
Maistre et Juge. Voyant une si grande dureté en ses auditeurs qu'il ne proufitoit quasi rien, et que sa doctrine esloit presque inutile, pour remédier au scandale qui en pouvoit eslre conceu par les infirmes, il s'escrie, Tout ce que le Père me donne, viendra à moy. Car la volonté du Père est telle, que de tout ce qu'il m'aura donné, je n'en perde rien '. Notons bien que quand nous sommes commis en la protection de nostre Seigneur Jésus, cela procède de la donation du Père : ainsi c'en est le vray principe. Quelqu'un possible renversera yci le <;ercle., en répliquant que Dieu recognoist du nombre des siens ceux qui se donnent à luy de leur bon gré par foy. Or Jésus-Christ insiste seulement sur ce point : asçavoir quand tout le monde seroit esbranlé de révoltes infinies, toutesfois le conseil de Dieu demeure ferme, voire mieux que les cieux, je di quant à l'élection. Il est dit que les esleus appartenoyent au Père céleste, devant qu'il les eust donnez à son Fils unique. Il est question de sçavoir si c'est de nature. Mais au contraire il fait sujets ceux qui estoyent estranges de luy, en les attirant. 11 y a trop grande clairté en ces paroles, pour les vouloir desguiser par quelque tergiversation que ce soit : Nul dit-il, ne peut venir à moy si le Père ne l'y attire^ ; maisceluy qui a ouy et apprins du Père, vient ù moy*. Si tous indilîéremment plioyent le genouil devant Jésus-Christ, l'élection seroit commune; maintenant il appert une grande diversité au petit nombre des croyans. Parquoy le mesme Seigneur Jésus, après avoir dit que les disciples qui luy avoyent esté donnez estoyent la possession de son Père, adjouste peu après, Je ne prie point pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnez: car ils sont tiens **. De là advient que tout le monde n'appartient point à son Créateur, sinon d'autant que la grâce retire de la malédiction et ire de Dieu quelque petite poignée de gens, qui autrement fussent péris , et laisse le monde en la perdition à laquelle il a esté destiné. Au reste, com-
1) Jean VI, 37, 39.
3) Jean VI, U.
2) Jean VI, 65.
4) Jean XVII, 9.
bien que Christ se mette comme au milieu entre le Père et nous, si ne laisse-il pas de s'attribuer aussi le droict d'eslire en commun avec le Père : Je ne parle point de tous, dit-il, je sçay ceux que j'ay esleus ^ Si on demande dont c'est qu'il les a esleus : il respond, Du monde : lequel il exclud de ses prières, quand il recommande au Père ses disciples. Cependant notons bien qu'en di.^ant qu'il sçait ceux qu'il a esleus, il marque quelque partie du genre humain : et ne la distingue pas d'avec le commun , pour regard des vertus qui y soyent, mais à cause qu'elle est séparée par décret céleste : dont il s'ensuyt que tous ceux de l'élection, desquels Jésus-Christ se t^it autheur, ne sont point excellens pardessus les autres de leur propre industrie. Quand en un autre passage il met Judas au nombre des esleus, combien qu'il fust diable, cela se rapporte à l'office d'Apostre , lequel combien qu'il soit comme un miroir de la faveur de Dieu, (selon que sainct Paul le recognoist souvent en sa personne) toutesfois si n'eraporte-il pas avec soy l'espérance du salut éternel. Judas doncques se portant desloyaument en sa charge, a peu estre pire qu'un diable : mais de ceux que Jésus-Christ a unis à son corps, il ne souffrira point que nul périsse "'■ : veu que pour maintenir leur salut il desployera la puissance de Dieu, laquelle est plus forte que toutes choses : selon qu'il a promis. Quant à ce qu'il dit ailleurs, Père, rien de tout ce que tu m'as donné n'est péri , sinon le lils de perdition ^ : combien que ce soit une locution impropre, toutesfois elle n'a nulle ambiguïté. La somme est, que Dieu crée par adoption gratuite ceux qu'il veut avoir pour enfans : et que la cause intrinsèque (comme on dit) de l'élection gist en luy, veu qu'il n'a regard qu'à son bon plaisir.
8 Mais quelqu'un me dira que sainct Ambroise, Hiérosme, Origène ont escrit que Dieu distribue sa grâce entre les hommes, selon qu'il cognoist qu'un chacun en usera bien. Je concède encores
1) Jean XIII, 18; XV, 19 ; XVII, 9.
2) Jean X, 28. 3) Jean XVII, 12.