‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 149 sur 346 · LIVRE 111, CHAPITRE XXIl · texte numérisé non relu

LIVRE 111, CHAPITRE XXIl

d'avaniage : que sainct Augustin a esté en la niesme opinion : mais après avoir mieux proulité en la cognoissance de l'Escrilure, non-seulement il la rétracte comme fausse, mais la réfute fort et ferme. Et raesmes en taxant les Pélagiens de ce qu'ils persistoyent en cest erreur, use de ces paroles : Qui est-ce qui ne s'esmerveilleroit , que ceste si grande subtilité a défailli à l'Apostre ? Car ayant mis en avant le cas qui estoit fort estrange, touchant Esaû et Jacob , et ayant formé ceste question, Ouoy doncques? Y a- il iniquité en Dieu? il avoit à respondre, que Dieu avoit préveu les mériles de l'un et de l'autre , s'il se fust voulu briefvement despesclier. Or il ne dit pas cela : mais il réduit tout au jugement et à la miséricorde de Dieu *. Et en un autre passage, après avoir monstréque l'homme n'a nul mérite devant l'élection, L'argument, dit-il, que font aucuns, de la prescience de Dieu contre sa grâce, est yci abatu comme frivole. Ils disent que nous sommes esleus devant la création du monde, pource que Dieu a préveu que nous serions bons, et non pas qu'il nous feroit tels. Mais luy ne dit pas ainsi, en disant, Vousnem'avez pas esleu,maisje vous ay esleus ; car s'il nous eust esleus pource qu'il prévoyoit que nous serions bons, il eust aussi préveu que nous l'eussions esleu^. Que le lesmoignage de sainct Augustin vaille quelque chose envers ceux qui s'arrestent volontiers à l'authorité des Pères; combien que sainct Augustin ne souffre pas d'estre desjoinct d'avec les autres Docteurs anciens, mais remonstre (jue les Pélagiens luy faisoyent tort en le chargeant d'estre seul de son opinion. Il allègue doncques au livre De la prédestination des Saincts, chap. XIX, le dire de sainct Ambroise, que Jésus- Christ appelle ceux ausquels il veut faire merci. Item , un autre , Si Dieu eust voulu, il eust rendu dévots ceux qui ne l'estoyent pas : mais il appelle ceux que bon luy semble, et convertit ceux qu'il veut. Si je vouloye composer un volume entier des sentences de sainct Augustin,

1) Relract., lib. 1. cap. XI; Epist. ad Sixtum, CVI; Rom. IX, U.

2) Homil. in Joan., VIII ; Jean XY, 16.

elles me sufliroyent pour trailter cest argument : mais je ne veux point charger les lecteurs de si grande prolixité. Mais posons le cas que sainct Augustin ne sainct Ambroise ne parlent point, et considérons la chose en soy. Sainct Paul avoit meu une question fort difficile : asçavoir si Dieu fait justement en ne faisant grâce sinon à qui bon luy semble.

Il la pouvoit soudre en un mot en prétendant que Dieu considère les œuvres.

Pourquoy doncques ne faisoil-il cela ?

pourquoy continue-il tellement son propos, qu'il nous laisse en une mesme difficulté ? Il n'y a autre raison , sinon qu'il ne le devoit pas faire. Car le sainct Esprit, qui parloit par sa bouche, n'eust rien laissé par oubli. Il respond doncques sans tergiversation, que Dieu accepte en grâce ses esleus, pource qu'il luy plaist, qu'il leur fait miséricorde, pource qu'il luy plaist. Car ce tesnioignage de Moyse qu'il allègue, J'auray pitié de celuy dont j'auray pitié, et feray miséricorde à celuy auquel je feray miséricorde ^ vaut autant comme s'il disoit, que Dieu n'est esmeu d'autre cause à pitié et bonté , sinon pource qu'il le veut. Pourtant ce que dit sainct Augustin en un autre lieu, demeure vray : que la grâce de Dieu ne trouve nul qu'elle doyve eslire, mais qu'elle fait les hommes propres à estre esleus'''.

9 Car je ne me soucie pas de ceste subtilité de Thomas d'Aquin : c'est que combien que la prescience des mérites ne puisse estre nommée Cause de la prédestination, du costé de Dieu, toutesfois qu'on la peut ainsi appelerde nostre part. Comme quand il est dit que Dieu a prédestiné ses esleus à recevoir gloire par leurs mérites, pource qu'il a voulu leur donner la grâce par laquelle ils méritent ceste gloire^. Au contraire puis que Dieu ne veut point que nous considérions rien en nostre élection, que sa pure bonté, c'est une affectation perverse de vouloir regarder quelque chose d'avaniage. Que si je vouloye contendre par subtilité, j'auroye bien de quoy rabatre ceste so-

i) Ej. XXXIII, 19.

2) Homii. in Joan, VIII ; Episl. CVI.

3) In primo Sent. Iraclatu, XXV, quaest. SXIII.

phisterie de Thomas. 11 argue que la gloire est aucunement préordonnée aux esleus pour leurs mérites, pource que Dieu leur donne premièrement la grâce pour la mériter. Mais que sera-ce si je réplique au contraire, que la grâce du sainct Esprit (jue donne nostre Seigneur aux siens, sert à leur élection, et la suyt plustost (|u'elle ne précède, veu (ju'elle est conférée à ccuxausquels l'iiéritage de vie estoit assigné au paravant? Car c'est l'ordre qu'e lient Dieu, de jusiilier après avoir esleii. De cela il s'ensuyvra ([ue la prédestination de Dieu, par laquelle il délibère d'appeler les siens à salut, est plustost cause de la délibération qu'il a de les justifier, qu'autrement. 31ais laissons là tous ces débats, comme ils sont superflus entre ceux qui pensent avoir assez de sagesse en la Parole de Dieu; car cela a esté trèsbien dit d'un docteur ancien, Que ceux qui assignent aux mérites la cause de l'élection, \eulent plus sçavoir qu'il n'est expédient ^

10 Aucuns objectent que Dieu seroit contraire à soy-mesme si en appelant généralement tous hommes à soy, il ne recevoit que peu d'esleus. Parquoy, si on les veut croire, la généralité des promesses anéantit la grâce spéciale, à ce que tout le monde soit en degré pareil. Je confesse bien que quelques-uns doctes et d'esprit modéré parlent ainsi : non pas tant pour opprimer la vérité, que pour rebouter beaucoup de questions entortillées, et refréner la curiosité de plusieurs; en quoy leur volonté est louable: mais leur conseil n'est guèresbon. pource que jamais la tergiversation n'est excusable. Quant à ceux qui se desbordent en abbayant comme chiens maslins, leur cavillation que j'ay récitée est trop frivole, ou ils errent trop vilenement. Comment ces deux choses s'accordent que tous soyent appelez à repentance et à foy par la prédication extérieure, et que toulesfois l'Esprit de repentance et de foy n'est pas donné à tous, je l'ay desjà expliqué ailleurs, et encores m'en faudrail tantost réitérer quelque chose. Je leur nie ce qu'ils prétendent, comme de faict

1) Ambr., De locaf. gent., lib. l, cap. II.

il est faux en double manière. Car Dieu en menaçant de plouvoir sur une ville, et envoyer seicheresse à l'autre, et dénotant qu'il y aura ailleurs fàmine de sa Parole *, ne s'astreint pas à certaine loy d'appeler tous égualement. Eten défendant à sainct Paul de prescher en Asie, et le destournant de Bilhynie pour le tirer en Macédoine, il démonstre cju'il luy est libre de distribuer le thrésor de saiul à qui bon luy semble. Toutesfois il déclaire encores plus ouvertement par Isaie, comment il assigne particulièrement les promesses de salut â ses esleus. Car c'est d'eux qu'il prononce qu'ils luy seront disciples, et non pas tout le genre humain ^. Dont il appert que ceux qui veulent (jue la doctrine de salut proulite à tous sans exception, s'abusent lourdement : veu (jue le fruit en est réservé à part aux en fans de l'Eglise. Que ceci nous suffise pour le présent : c'est quand Dieu convie tout le monde à luy obéir, que ceste généralité n'empesche pas que le don de foy ne soit bien rare. La cause pourquoy est assignée par Isaie, asçavoir (pie le bras de Dieu n'est point révélé à tous ^ S'il disoit que l'Evangile est nieschamment vilipendé, d'autant que plusieurs y résistent avec rébellion obstinée, ceux qui prétendent que le salut est commun à tous, auroyent quelque couleur : mais ils sont forclos de cela. Vray est que l'intention du Prophète n'est pas d'amoindrir la faute des hommes, en disant que la source de leur aveuglement est que Dieu ne leur a point manifesté sa vertu : seulement il advertit, d'autant que la foy est un don singulier de Dieu, que les aureilles sont batues en vain de la seule prédication extei'iie. 31ais je voudroye bien sçavoir de ces bons docteurs si la seule parole preschée nous fait enfans de Dieu, ou bien la foy. Certes quand il est dit au premier de sainct Jehan, que tous ceux qui croyenl en Jesus-Christ sont faits aussi enians de Dieu '* : il n'est pas fait là un amas confus de tous auditeurs , mais il y a un rang spécial assigné aux tidèles, asçavoir qu'ils ne sont point nais de sang, ny de volonté de chair, ny de

1) Am03 IV, 7 ; VIU, 8.

3) Is. LUI, 1.

2) Is. vni, 16.

4) Jean I, 12.

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