LIVRE m, CHAPITRE XXII
volonté d'homme, mais de Dieu. S'ils répliquent qu'il y a un consentement mutuel entre la Parole et la foy, je respon que voire bien quand il y a foy ; mais ce n'est pas chose nouvelle, que la semence tombe entre des espines ou sur des pierres, non-seulement pource que la pluspart des hommes est rebelle à Dieu, et se monstre telle par eifect, mais d'autant que tous n'ont pas les yeux pour veoir, ny les aureilles pour ouyr. S'ils demandent. Quel propos y a-il que Dieu appelle à soy ceux lesquels il sçait qui n'y viendront point? Que sainct Augustin leur responde pour moy : Veux-lu, dit-il, disputer avec moy de ceste matière?
pluslost esmerveille-toy avec moy, et t'escrie, 0 hautesse? Accordons -nous tous deux en esbahissement, afin de ne point périr en erreur ^ Outreplus, si l'élection est mère de la foy, comme sainct Paul le tesmoigne, l'argument qu'ils font retourne contre eux, c'est que la foy n'est point générale, d'autant que l'élection dont elle vient est particulière. Car quand sainct Paul dit que les fidèles sont remplis de toutes bénédictions spirituelles, selon que Dieu les avoit esleus devant la création du monde ^, il est facile deconclurre selon l'ordre de la cause et de son effect, que ces richesses ne sont point communes à tous, pource que Dieu n'a esleu sinon ceux qu'il a voulu. Et voylà pourquoy en un autre lieu notamment il dit, La foy des esleus ^ : afin qu'il ne semble que chacun s'acquiert la foy de son propre mouvement, mais que ceste gloire çéside en Dieu, que ceux qu'il a esleus sont gratuitement illuminez par luy. Car sainct Bernard dit trèsbien,que ceux qu'il tient pour ses amis l'oyent à part, comme aussi il s'addresse spécialement à eux, en disant, Ne craignez point, petit troupeau, puis qu'il vous est donné de cognoistre le mystère du royaume des cieux ''. Puis il demande. Et qui sont ceuxlà? asçavoir ceux qu'il a cognus et prédestine» pour estre faits conformes à l'image de son Fils. Voyci un conseil haut et admirable, qui nous a esté publié.
i) Aagasl., De vcrhis Aposioli, serm. XI. 2) Ephés. I, 3, l>. 3) Tite 1, 1.
4) Luc XII, 32.
Dieu seul cognoist les siens : mais ce qui luy estoit cognu a esté manifesté aux honmies : et ne reçoit à la cognoissance de ce mystère, sinon ceux qu'il a prédestinez *; et lù-dessus il conclud : La miséricorde de Dieu d'éternité en éternité sur ceux qui le craignent. D'éternité à cause de la prédestination : En éternité, à cause de la béatitude qu'ils espèrent. L'une n'a point de principe, l'autre n'a point de lin ^ I\lais qu'est-ce que j'allègue sainct Bernard pour tesmoin, veu que nous oyons de la bouche du Maistre, (ju'il n'y a que ceux qui sont de Dieu qui puissent veoir ^? En quoy il signifie que tous ceux qui ne sont point régénérez d'en haut, sont esblouis et estourdis à son regard. Vray est que la- foy peust bien estre conjoincte avec l'élection, moyennant qu'elle soit mise en degré inférieur : selon que cest ordre nous est exprimé en un autre passage, où Jésus-Christ dit, C'est la volonté de mon Père, que je ne perde rien de tout ce qu'il m'a donné, car sa volonté est, que quiconques croit au Fils ne périsse point ^ Certes si Dieu vouloit que tous fussent sauvez, il ordonneroit Jésus-Christ à tous pour gardien, et les uniroit tous au corps d'iceluy par le lien de foy. Or il appert que la foy est un gage singulier de son amour paternelle, lequel il réserve comme caché à ses enfans qu'il a adoptez. Pourtant Jésus- Christ prononce ailleurs, que les brebis suyvent leur pasteur , pource qu'elles cognoissent sa voix : qu'elles ne suyvent point un estranger, pource qu'elles ne cognoissent point la voix des eslrangers-^ Et d'où vient ceste discrétion, sinon d'autant que les aureilles sont percées par le sainct Esprit ^ : car nul ne se fait brebis mais est formé et appresté de grâces célestes pour l'estre. Et c'est pourquoy nostre Seigneur Jésus dit, que nostre salut est bien asseuré et hors de danger pour tout jamais, d'autant qu'il est gardé par la vertu invincible de Dieu ''. Dont il conclud que les incrédules ne sont point de ses brebis, pource qu'ils ne sont point
1) Mallli. XIII, n ; Rom. VIII, 29.
2) Ad Tliomam praepositum JBer.erlae, cpisl. CVII.
3) Jean VI, 46. 4) Jean VI, 39, 40.
5)JeanX, 4, 5. 6) Ps. XL, 7 ; Jean X, 26. 7) Jean X, S9.
INSTITUTION CHRESTIENNÉ.
du nombre de ceux ausquels Dieu a promis par Isaïe de les faire ses disciples *. Au reste, puis qu'aux tesmoignages que j'ay alléguez il est l'ait notamment mention de persévérance, cela monstre que l'élection est constante et ferme sans varier aucunement.
M Traitions maintenant des réprouvez, desquels sainct Paul parle aussi bien en cepassage-là.Carcomnie Jacob n'ayant rien mérité par ses bonnes œuvres, est receu en grâce : aussi Esau n'ayant offensé, est rejette de Dieu^. Si nous dirigeons nostre cogitation aux œuvres, nous faisons injure à l'Apostre , comme s'il n'avoit point veu ce qui nous est évident. Or qu'il ne l'ait point veu il appert : veu que nommément il poursuyt cela, que comme ainsi soit qu'ils n'eussent fait ne bien ne mal, l'un a esté esleu, l'autre réprouvé : dont il conclud que le fondement de la prédestination ne gist point
aux œuvres. D'avantage ayant meu ceste question, asçavoir si Dieu est injuste, il n'allègue point que Dieu a rendu à Esaii selon sa malice (en quoy estoit la plus claire et certaine défense de l'équité de Dieu :) mais il ameine une solution toute diverse, c'est que Dieu suscite les réprouvez, afin d'exalter en eux sa gloire. Finalement il adjouste pour conclusion, que Dieu fait miséricorde à qui bon luy semble, et endurcit qui bon luy semble ^ Nous voyons comme il remet l'un et l'autre sur le bon plaisir de Dieu. Si nous ne pouvons doncques assigner autre raison pourquoy c'est que Dieu accepte ses esleus, sinon pource qu'il luy plaist, nous n'aurons aussi nulle raison pourquoy il rejette les autres, sinon sa volonté ; car quand il est dit que Dieu endurcit ou fait miséricorde selon son plaisir, c'est pour nous admonester de ne chercher cause aucune hors de sa volonté.