‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 16 sur 346 · LIVRE III, CIIAPiTRE II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CIIAPiTRE II

f> l'autre? Jo n';iy point honte de dire que c'est un secret prulond de la eroix, un secret des jugeniens de Dieu que je ne cognoy point, et dont il ne nous est pas licite de nous enquérir : et de là procède tout ce que nous pouvons, .le voy bien ce que je peux : dont c'est que je le peux je ne le voy point, sinon que je voy bien que c'est de Dieu. Mais pourquoy appelle-il l'un et non pas l'autre? Cela est trop haut pour nioy : c'est un abysme, c'est une profondité de la croix. Je me peux escrier en admiration, je ne le peux monstrer en dispute. La somme revient là, que Jésus- Christ en nous illuminant en la foy, nous ente en son corps pour nous faire participans de tous ses biens.

36 II reste en après, que ce que l'entendement a receu soit planté dedans le cœur. Car si la parole de Dieu voltige seulement au cerveau, elle n'est point encores receue par foy. Mais lors savraye réception est quand elle a prins racine au profond du cœur, pour estre une forteresse invincible à sousteiiir et repousser tous assauts des tentations. Or s'il est vray que la vraye intelligence de nostre esprit soit illumination de l'Esprit de Dieu, sa vertu apparoist beaucoup plus évidemment en une telle confirmation du cœur : asçavoir, d'autant qu'il y a plus de desfiance au cœur que d'aveuglement en l'esprit : et qu'il est plus difficile de donner asseurance au cœur, que d'instruire l'entendement. Parquoy le sainct Esprit sert comme d'un seau, pour sceller en nos cœurs les mesmes promesses lesquelles il a premièrement imprimées en nostre entendement : et comme d'un arre, pour les confermer et ratifier. Après que vous avez creu, dit l'Apostre, vous avezesté seeltez par l'Esprit de promesse, qui est l'arre de nostre héritage ^ Voyezvous comment il monstre que les cœurs des fidèles sont marquez du sainct Esprit comme d'un seau : et qu'il l'appelle Esprit de promesse, à cause qu'il nous rend l'Evangile indubitable ? Semblablement aux Corinthiens : Dieu, dit-il, qui nous a oincts, et nous a marquez et donné l'arre

1) Epbés. I, 13, U.

de son Esprit en nos cœurs. Kern en un autre lieu, parlant de la confiance et hardiesse de nostre espérance, met pour fondement d'icelle l'arre de son Esprit*.

37 Ce pendant je n'ay pas oublié ce que j'ay dit ci-dessus, et dont la mémoire nous est rafraischie sans fin et sans cesse par expérience : c'est que la foy est agitée de beaucoup de doutes, solicitudes et destresses, en sorte que les âmes des fidèles ne sont guères en repos : pour le moins elles ne se peuvent pas tousjours asseurer paisiblement.

Mais quelques rudes assauts et violences qu'elles ayent à soustenir, elles en vienent tousjours à bout, et en repoussant les tentations, demeurent en leur forteresse. Ceste seule asseurance suffit pour nourrir et garder la foy, quand nous sommes bien résolus de ce qui est dit au Pseaume, Le Seigneur est nostre protection et nostre aide au besoin : ainsi nous ne serons point estonnez, encores que la terre tremblast, et que les montagnes trébuschassent au profond de la mer *.

Et ailleurs il nous est monstre combien ce repos est amiable, quand David dit qu'il s'est couché et a dormi paisiblement et s'est levé, d'autant qu'il estoit en la garde de Dieu '. Non pas qu'il ait tousjours d'un train égual jouy de telle joye et seureté, qu'il ne sentist nul trouble : mais entant qu'il goustoit la grâce de Dieu selon la mesure de sa foy, il se glorifie qu'il mesprisera hardiment tout ce qui peut tormenter son esprit. Parquoy l'Escriture nous voulant exhorter à la foy, nous commande de nous reposer.

Comme en Isaïe, Vostre force sera en espoir et silence. Item au Pseaume, Taytoy, et alten le Seigneur. A quoy respond le dire de l'Apostre, Il est besoin de patience *, etc.

38 De là peut-on juger combien la doctrine des théologiens sophistes est pernicieuse : c'est que nous ne pouvons rien arrester en nous de la grâce de Dieu, sinon par conjecture morale, selon qu'un chacun se répute n'estre indigne d'icelle.

1) ïCor.I, 22; V, 5. î) Ps. XLVI, î, $.

î) Ps. III, 6.

i) Is. XIX, 15 ; Ps. XXXVII, 7 ; Ucl). X, S6.

Certes s'il faut estimer par les œuvres quelle affection a Dieu envers nous, je confesse que nous ne le pouvons pas comprendre, voire par la moindre conjecture du monde : mais d'autant que la foy doit respondre à la simple et gratuite promesse de Dieu, il ne reste plus de lieu à aucune doute. Car de quelle fiance serons-nous armez contre le diable, si nous pensons seulement sous ceste condition Dieu nous estre propice, si nous méritons qu'il nous le soit? Mais d'autant que nous avons destiné à ceste matière son traitlé à part, nous ne la poursuyvrons d'avantage pour le présent : veu principalement que c'est une chose manifeste, qu'il n'y a rien plus contraire à la foy, que conjecture ou autre sentiment prochain à doute et ambiguïté. Pour confermer cest erreur, ils ont tousjours en la bouche un passage de l'Ecclésiaste, lequel ils corrompei^t meschamment : asçavoir, que nul ne sçait s'il est digne de haine ou d'amour K Encores que je laisse à dire que ceste sentence a esté mal rendue en la translation commune : toutesfois les petis enfans peuvent veoir ce que Salomon a voulu dire : c'est que si quelqu'un veut estimer par les choses présentes, lesquels sont aimez, et lesquels sont hays de Dieu, qu'il travaillera en vain : veu que -prospérité et adversité sont communes tant au juste qu'à l'inique : tant à celuy qui sert à Dieu, qu'à celuy qui n'en tient conte. Dont il s'ensuyt que Dieu ne testifie point tousjours son amour envers ceux qu'il fait fructifier lemporellement : et aussi ne déclaire sa haine envers ceux qu'il afflige. Laquelle chose il dit pour rédarguer la vanité de l'entendement humain : veu qu'il est si hébété à considérer les choses tant nécessaires. Comme un peu devant il avoit dit, qu'on ne peut pas discerner en quoy diffère l'âme de l'homme d'une âme brutale : pource qu'il semble advis que l'une et l'autre meurt d'une mesme mort ^. Si quelqu'un vouloit de cela inférer, la sentence que nous tenons de l'immortalité des âmes n'estre fondée que sur conjecture, ne le jugerions-nous pas à bon

OEcclés.IX, J.

2) Ecclés.III, 9.

droict estre enragé? Ceux-ci doncques sont-ils de sain entendement, en arguant qu'il n'y a nulle certitude de la grâce de Dieu entre les hommes, d'autant qu'elle ne se peut comprendre par le regard charnel des choses présentes.

39 Mais ils allèguent que cela est une présomption téméraire, de s'aitribuer une cognoissance indubitable de la volonté divine. Ce que je leur concéderoye, si nous entreprenions de vouloir assujetir cl la petitesse de nostre entendement le conseil incompréhensible de Dieu. Mais quand nous disons simplement avec sainct Paul, que nous avons receu un Esprit qui n'est point de ce monde, ains procédant de Dieu, par lequel nous cognoissonsles biens que Dieu nous a donnez *, qu'estce qu'ils preuvent murmurer à rencontre, qu'ils ne facent injure à l'Esprit de Dieu? Or si c'est un sacrilège horrible, de souspeçonner ou de mensonge, ou d'incertitude, ou d'ambiguïté, aucune révélation venant de luy, qu'est-ce que nous ftiillons, affermans la certitude de ce qu'il nous a révélé ? Mais ils prétendent derechef, que c'est témérairement fait à nous de nous oser ainsi glorifier de l'Esprit de Christ. En quoy ils démonstrent grandement leur besiise. Qui penseroit qu'il y eust une telle ignorance en ceux qui se veulent faire Docteurs de tout le monde, de faillir si lourdement aux premiers élémens de la Chrestienté? Certes ce me seroit une chose incrédible, sinon que leurs escritures en feissent foy. Sainct Paul dénonce qu'il n'y a point d'autres enfans de Dieu, sinon ceux qui sont menez par l'Esprit d'iceluy "-^ : ceux-ci veulent que les enfans de Dieu soyent conduits par leurs propres esprits, esfans vuides de celuy de Dieu. Sainct Paul enseigne que nous ne pouvons appeler Dieu, nostre Père, sinon que l'Esprit imprime ceste appellation en nous, lequel seul peut rendre tesmoignage à nostre âme, que nous sommes enfans de Dieu^:

ceux-ci combien qu'ils ne nous défendent point rinvocalion de Dieu, néantmoins nousravissenU'Esprit, par la conduite duquel il le faloit invoquer. Sainct

1) 1 Cor. 11,12.

3) Rom. VIII, 16.

2) Rom. Vin, H.

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