LIVRE III, CHAPITRE XXIII
bres sacrez, sont ouvertement destinez à perdition. S'ils nient que cela ne soit signe de réprobation, il n'y aura rien si clair qui ne leur soit obscur. Mais s'ils ne cessent d'abbayer ou de gronder, que nostre foy se tiene en ceste sobriété, d'escouter Tadvertissement de sainct Paul :
Qu'il n'y a de quoy plaider contre Dieu, si d'un costé voulant monstrer son ire et manifester sa puissance, il supporte en grande patience et douceur les instrumens d'ire apprestez à perdition ' : et de l'autre costé, il dénionstre les richesses de sa gloire envers les vaisseaux de miséricorde , lesquels il a apprestez à sa gloire. Notons bien que sainct Paul pour couper broche à toutes détractions et murmures, donne à l'ire et à la puissance de Dieu un empire souverain : pource que c'est chose trop desraisonnable d'appeler à conte les jugemens profons de Dieu, qui engloutissent tous nos sens. La response qu'ils ameinent est frivole, que Dieu ne rejette point du tout ceux qu'il endure en douceur, mais qu'il suspend son affection envers eux, pour veoir si d'adventure ils se repentiront. Voire, comme si sainct Paul attribuoit à Dieu une patience, par laquelle il attende la conversion de ceux lesquels il dit estre apprestez à périr. Et sainct Augustin exposant ce passage, note prudemment que quand la patience est conjoincte avec sa puissance et vertu, que non-seulement il permet, mais qu'il gouverne actuellement*. Nos contredisans ameinent une autre réplique : c'est que sainct Paul, en disant que les vaisseaux d'ire sont apprestez à perdition, adjouste que Dieu a disposé à salut les vaisseaux de miséricorde : comme si par ces mots il entendoit que Dieu est aulheur du salut des fidèles, et que la louange luy en appartient, mais que ceux qui périssent s'apprestent d'eux-mesmes, et par leur franc arbitre, sans estre réprouvez de luy. Mais encores que je leur accorde que sainct Paul a voulu par telle façon de parler adoucir ce qui pouvoit estre trouvé rude de prime face, toutesfois il n'y a nul propos d'assigner ceste préparation par la-
1) Rom. IX, 22.
2) Contra Julianum, lib. V, cap. V.
quelle il est dit que les réprouvez sont destinez à périr, ailleurs qu'au conseil secret de Dieu; comme au mesme lieu sainct Paul l'avoit desjà exposé, disant que Dieu a suscité Pharaon : et puis qu'il endurcit ceux qu'il veut, dont il s'ensuyt que son conseil incompréhensible est cause de l'endurcissement. Pour le moins j'ay ce point gaigné avec sainct Augustin, des mots duquel j'useray : c'est que Dieu en faisant les loups brebis, les reforme d'une grâce plus forte, pour douter leur dureté : et par ainsi, que les obstinez ne se convertissent point, pource que Dieu ne desploye point pareille grâce envers eux, de laquelle il n'est pas destitué, s'il en vouloit user^
2 Cela suffira â toutes gens craignans Dieu et modestes, et qui se souvienent qu'ils sont hommes : mais pource que les chiens qui grondent à rencontre, vomissent plusieurs espèces de blasphçmes, il nous faudra respondre à chacun. Les hommes charnels, comme ils sont pleins de folie, playdent yci en plusieurs sortes contre Dieu, comme s'ils le tenoyent sujet à leurs répréhensions. Premièrement, ils demandent à quel propos Dieu se courrouce contre ses créatures, lesquelles ne l'ont provoqué par aucune offense; car de perdre et ruiner ceux que bon luy semble, c'est chose plus convenable à la cruauté d'un tyran , qu'à la droicture d'un juge. Ainsi il leur semble que les hommes ont bonne cause de se plaindre de Dieu, si par son pur vouloir, sans leur propre mérite, ils sont prédestinez à la mort éternelle. Si telles cogitations vienent quelquesfois en l'entendement des fidèles, ils seront assez armez pour les repousser, quand seulement ils réputeront quelle témérité c'est mesmes d'enquérir des causes de la volonté de Dieu, veu qu'icelle est, et à bon droict doit estre la cause de toutes les choses qui se font. Car si elle a quelque cause, il faut que ceste cause-là précède, et qu'elle soit comme attachée à icelle : ce qu'il n'est licite d'imaginer; car la volonté de Dieu est tellemenPla reigle suprême et souveraine de justice, que tout ce qu'il veut,
1) De Pruedcil. sonct., lib. I, cap. II.
il le faut tenir pour juste, d'autant qu'il le veut'. Pourtant quand on demande, Pourquoy est-ce que Dieu a fait ainsi? Il faut respondre, Pource qu'il l'a .voulu. Si on passe outre, en demandant, Pourquoy l'a-il voulu? c'est demander une chose plus grande et plus haute que la volonté de Dieu : ce qui ne se peut trouver. Pourtant, que la témérité humaine se modère, et qu'elle ne cherche ce qui n'est point, de peur de ne trouver point ce qui est. Geste bride sera bien pour retenir tous ceux qui voudront méditer les secrets de Dieu en révérence. Contre les iniques, qui ne se soucient de mesdire de Dieu apertement, le Seigneur se défendra assez par sa justice, sans que nous luy servions d'advocats, quand en ostant toutes tergiversations à leurs consciences, il les pressera et convaincra jusques-là, qu'elles ne pourront eschapper, Toutesfois en parlant ainsi, nous n'approuvons pas la resverie des Théologiens papistes, touchant la puissance absolue de Dieu : car ce qu'ils en gergonnent est profane, et pourtant nous doit estre en détestation. Nous n'imaginons point aussi un Dieu qui n'ait nulle loy, veu qu'il est loy à soy-mesme. Et de faict, comme dit Platon, les hommes estans sujets à mauvaises cupiditez ont besoin de loy : mais la volonté de Dieu, entant qu'elle est pure de tous vices, et mesmes est la reigle souveraine de perfection, est la loy de toutes loix. Mais nous disons ce pendant, que Dieu n'est point contable envers nous, pour rendre raison de ce qu'il fait : et d'autre part, nous ne sommes pas juges idoines ne compétens pour prononcer de ceste matière selon nostre sens. Parquoy si nous attentons plus qu'il ne nous est licite , ceste menace du Pseaume nous doit effrayer, que Dieu demeurera vainqueur quand il sera jugé par les hommes mortels^.
3 Voylà comment Dieu peut réprimer ses ennemis en se taisant. Mais afin que nous n'endurions qu'ils ayent son sainct Nom en mocquerie, il nous donne armures en sa Parole, pour résilier à leur fureur. Pourtant-si quelqu'un nous assaut
1) Hoc ex Augiisl. sumptum, lib. De Gènes., conlra Manich., cap. UI. 2) Ps. LI, 6.
de ce propos, pourquoy c'est que Dieu en a prédestiné aucuns à (iamnalion lesquels ne l'avoyent point mérité, veu qu'ils n'estoient pas encores : nous luy demanderons d'autre part, en quoy c'est qu'il pense Dieu estre redevable à l'homme s'il l'estime en sa] nature. Puis que nous sommes tous corrompus et contaminez de vices, il ne se peut faire que Dieu ne nous ait en haine : et ce non pas d'une cruauté tyrannique, mais par une équité raisonnable. Si ainsi est que tous hommes, de leur condition naturelle, soyent coulpables de condamnation mortelle , de quelle iniquité, je vous prie, se plaindront ceux lesquels Dieu a prédestinez à mort? Que tous les enfans d'Adam vienent en avant pour contendre et débatre contre leur Créateur, de ce que par sa Providence éternelle devant leur nativité ils ont esté dévouez à calamité perpétuelle : quand Dieu au contraire, les aura amenez à se recognoislre, que pourrontils murmurer contre cela? S'ils sont tous prins d'une niasse corrompue, ce n'est point de merveilles s'ils sont assujetis à damnation. Qu'ils n'accusent point doncques Dieu d'iniquité, d'autant que par son jugement éternel ils sont ordonnez à damnation, à laquelle leur nature mesme les meine , ce qu'ils sentent maugré qu'ils en ayent. Dont il appert combien leur appétit de se rebecquer est pervers, veu qu'à leur escient ils suppriment ce qu'ils sont contraints de recognoistre : c'est qu'ils trouvent la cause de leur damnation en eux. Ainsi, quoy qu'ils pallient, ils ne se peuvent absoudre. Quand doncques je leur confesseray cent fois ce qui est trèsvray, que Dieu est auiheur de leur damnation, ils n'effaceront point pourtant leur crime, lequel est engravé en leur conscience, et leur vient devant les yeux à chacune fois.
i Ils répliquent derechef, asçavoir s'ils n'avoyent point esté prédestinez par l'ordonnance de Dieu à ceste corruption, laquelle nous disons estre cause de leur ruine. Car si ainsi est, quand ils périssent en leur corruption, ce n'est autre chose sinon qu'ils portent la calamité en laquelle Adam par le vouloir de Dieu est trébusché et a précipité tous ses succès-