‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 153 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XXIII

seurs. Dieu ne sera-il point doncques injuste de se jouer ainsi cruellement de ses créatures ? Poiii' response je confesse que c'a esté par le vouloir de Dieu, que tous les enfans d'Adam sont clieus en ceste misère, en laquelle ils sont maintenant détenus. Et c'est ce que je disoye du commencement, (pi'il faut tousjours revenir au seul plaisir de Dieu, duquel il tient la cause cachée en soy-mesme : mais il ne s'eusuyt pas qu'on puisse ainsi rétracter de Dieu : car nous viendrons audevant avec sainct Paul en ceste manière, 0 homme? qui es-tu qui puisses plaider avec Dieu? Le pot dira-il à son potier qui l'a fait, pourquoy il l'a ainsi formé? Le potier n'a-il point puissance de faire d'une mesme masse de terre un vaisseau honorable, et l'autre sordide'? ils nieront que la justice de Dieu soit ainsi droictemenl défendue : mais que c'est un subterfuge, tel qu'ont coustume de chercher ceux qui n'ont point excuse suffisante; car il semble que cela n'est rien dire, sinon que la puissance de Dieu ne peut estre empeschée de faire tout ce que bon luy semble. Je di que c'est bien autre chose, car quelle raison peut-on amener plus ferme et solide, que de nous admonester à penser qui est Dieu? Car comment celuy qui est juge du monde ponrroit-il commettre quelque ini(juiié?

Si c'est le propre de sa nature de faire justice , il aime icelle justice naturellement, et hait toute initiuité. Pourtant l'Apostre n'a point cherché quelque cachette, comme s'il eust esté surprins au destroit : mais il a voulu monstrer que la justice de Dieu est plus haute et excellente que de devoir estre réduite à la mesure humaine , ou estre comprinse en la petitesse de l'entendement des hommes. Il confesse bien que les jugemens de Dieu ont une profondité, laquelle peut abysmer les entendemens de tout le monde, s'ils veulent entrer jusques-là; maisneseroit-ce pas chose trop desraisonnable, de vouloir submettre les œuvres de Dieu à ceste condition, que quand nous n'en pourrons entendre la raison, nous les osions vitupérer? Il y a à ce propos

1) Rom. IX, 20, 21.

une sentence notable en Solomnn, laquelle peu de gens entendent. Le Créateur de tous, dit-il, est grand : il rendra aux fols et aux transgresseurs leur loyer*. Il s'escrie, ayant en admiration la grandeur de Dieu, d'autant qu'il est en luy de punir les fols et les transgresseurs, combien qu'il ne les ait point faits participans de son Esprit. Et de faict, c'est une rage prodigieuse aux hommes, ([uand ils prétendent d'enclorre ce qui est inlini et incompréhensible, en une si petite mesure comme est leur entendement. Sainct Paul appelle les Anges qui sont demeurez en leur intégrité, Esleus^. Si leur constance et fermeté a esté fondée au bon plaisir de Dieu, la révolte des diables monstre qu'ils n'ont pas esté retenus, mais plustost délaissez. De laquelle chose on ne peut amener autre cause que la réprobation, la(}uelle est cachée au conseil estroit de Dieu.

5 Qu'il y viene doncques quelque Manichéen ou Céieslin, ou autre hérélifjue, pour calomnier la providence de Dieu :

je di avec, sainct Paul, qu'il n'est pas mestier d'en rendre la raison, veu que par sa grandeur elle surmonte du tout iiostre intelligence. Quelle absurdité y a-il en cela? Voudront- ils la puissance de Dieu estre tellement limitée, qu'il ne puisse rien faire d'avantage, que ce que nostre esprit pourra comprendre? Je di avec sainct Augustin, que Dieu en a créé d'aucuns lesquels il prévoyoil devoir aller en perdition éternelle : et que cela ;i esté fait, pource qu'il l'a voulu. Or pourquoy il l'a voulu, ce n'est pas à nous d'en demander la raison, veu (lue nous ne la pouvons comprendre. Et d'autre part, il ne convient pas que nous disputions si la volonté de Dieu est juste ou non : de laquelle quand on parle, il faut entendre sous le nom d'icelle, une reigle infaillible de justice ^. Qu'est-ce doncques qu'on fait doute s'il y a iniquité, là où justice apparoist clairement? Que nous n'ayons doncques point de honte de fermer la bouche des iniques à la manière de sainct Paul : et toutesfois et quantes qu'ils oseront abbayer comme chiens, de

I) Prov. XXVI, 10.

3) Episf. CVI.

2) « Tim. V, 21.

lôpliquer à rencontre, Qui estes-vous, jiovres misérables, qui inteniez accusation contre Dieu, n'ayans autre cause sinon pource qu'il n'a point abbaissé la grandeur de ses œuvres 'i vostre rudesse, comme si ce qu'il fait estoit inique d'autant qu'il nous est caché. La bautesse inestimable des jugemens de Dieu vous doit estre assez cognue par les expériences qu'il en donne. Vous sçavez qu'ils sont nommez Un abysme profond *; pensez maintenant à vostre petitesse pour sçavoir si elle comprendra ce que Dieu a décrété en soy. De quoy doncques vous prouflte-il de vous engouffrer par vostre curiosité enragée en cest abysme, lequel vous prévoyez par raison vous devoir estre mortel? Comment ce qui est escrit de la sagesse incomprébensible de Dieu et de sa vertu espovantable , tant en l'histoire de Joh que par tous les Prophètes, ne vous bride-i! de quelque crainte et frayeur? Si vos esprits s'escarmouchent en quelques questions , n'ayez point honte d'embrasser le conseil de sainct Augustin : Homme, dit-il, attens-tu response de moy ? Or je suis homme aussi bien ; et pourtant escoutons tous deux celuy qui nous dit, 0 homme qui es-tu? Certes l'ignorance fidèle est meilleure qu'une science téméraire :

Cherche des mérites : tu ne trouveras que punition. 0 hautesse! Pierre renonce Jésus-Christ : le brigand croit en luy. 0 hautesse! Cherches-tu la raison de ces choses ? Je m'estonneray de la hautesse. Argue tant que tu voudras, et je m'esmerveilleray. Dispute de ta part, et je croiray. Je voy la hautesse: je ne parvien point à la profondité. Paul a trouvé où se reposer, se mettant en admiration, il dit que ces jugemens de Dieu sont hors de toute cognoissance :

et tu les viens sonder! Il dit que ses voies ne se peuvent consuyvre : et tu les veux suyvre à la trace'. Nous ne proufiterons de rien en passant plus outre : car nous ne satisferons point à leur pétulance. Et d'autre part. Dieu n'a pas affaire d'autre défense, que de celle dont il a usé par son Esprit, parlant par la

1) Ps. XXXVI, 7.

2) Augusl., Ue verbis Àptstoli, serm. XX Rom. XI, 33

bouche de sainct Paul : et qui plus est, nous désapprenons de bien parler, quand nous ne parlons point selwi Dieu.

6 II y a une autre objection que fait l'impiété, laquelle toutesfois ne tend pas tant à biasmer Dieu qu'à excuser le pécheur; combien qu'à dire vray; le pécheur ne se puisse justifier sans ignominie du Juge. Toutesfois voyons quelle elle est. Pourquoy, disent-ils. Dieu imputeroit-il à vice aux hommes les choses desquelles il leur a imposé nécessité par sa prédestination ? Car que pourroyentils faire ? Résisteroyent-ils à ses décrets? Mais ce seroit en vain : et mesmes ils ne le peuvent faire du tout. Ce n'est point doncques à bon droict que Dieu punit les choses desquelles la principale cause gist en sa prédestination. Je n'useray point yci de la défense laquelle ameinent communément les Docteurs ecclésiastiques : c'est que la prescience de Dieu n'empesche pas que l'homme ne soit réputé pécheur, duquel Dieu prévoit les vices, et non pas les siens. Car les cavillateurs ne se contenteroyent point de cela, mais passeroyent plus avant, disans que Dieu, s'il eust voulu, pouvoit obvier aux maux qu'il a préveus. Puis qu'il ne l'a fait, que de conseil délibéré il a créé l'homme afin qu'il se portast en telle sorte. Or si l'homme a esté créé à telle condition, qu'il deust après faire tout ce qu'il fait, qu'on ne luy peut imputer à faute les choses lesquelles il ne peut éviter, et ausquelles il est astreint par le vouloir deDieu. Advisons doncques comment se pourra soudre ceste difficulté.

Premièrement, il faut que nous tenions tous pour résolu ce que dit Solomon :

que Dieu a créé toutes choses à cause de soy-mesme, voire l'inique au jour de sa perdition ^ Pourtant, comme ainsi soit que la disposition de toutes choses soit en la main de Dieu, et qu'il puisse envoyer la vie ou la mort à son plaisir : il dispense et ordonne par son conseil, qu'aucuns dés le ventre de leur mère soyent destinez certainement à mort éternelle, afin de glorifier son nom en leur perdition. Si quelqu'un pour excuser

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