LIVRE III, CHAPITRE XXIII
Dieu allègue que par sa providence il ne leur impose nulle nécessité, mais que voyant de quelle perversité ils seront, il lea crée à ceste condition : cestuy-là dira bien quelque chose, mais ce ne sera pas tout. Les anciens Docteurs s'aidoyent bien aucunesfois de ceste solution : mais c'est comme en doutant. Les Sorboniques s'y arrestent entièrement, comme s'il n'y avoit que répliquer à rencontre. Or de ma part, je concéderoye bien que la prescience seule n'apporte nulle nécessité aux créatures, combien que tous ne l'accorderont pas : car il y en a qui la font cause de toutes choses. Mais il me semble que Laurent Valle, combien qu'il ne fust pas autrement homme fort exercé en l'Escriture, a plus subtilement distingué : lequel démonstre ceste contention estre vaine, d'autant que la vie et la mort sont actions de la volonté de Dieu, plustost que de sa prescience. Si Dieu prévoyoit seulement ce qui advient aux hommes, sans le disposer et ordonner par son bon plaisir, ceste question ne seroit pas agitée sans propos : Asçavoir quelle nécessité induiroit la prévidence de Dieu. Mais puis qu'il ne voit les choses advenir pour autre raison, sinon pource qu'il a déterminé qu'elles advinssent : c'est folie de disputer et débatre que fait sa prescience, quand il appert que le tout advient par son ordonnance et disposition.
7 Les adversaires allèguent qu'on ne trouvera point ceci exprimé de mot à mot, que Dieu eust déterminé qu'Adam deust trébuscher en ruine mortelle, voire comme si en se rendant tesmoignagepar l'Escriture qu'il fait toutes choses qu'il veut, il avoit créé la plus noble de toutes ses créatures, sans ordonner à quelle fin ne condition. Ils disent qu'Adam a esté créé avec son franc arbitre, pour se donner telle fortune qu'il voudroit: et que Dieu n'avoit rien déterminé de luy, sinon de le traitler selon ses mérites. Si une si froide invention est receue, où sera la puissance infinie de Dieu, par laquelle il dispose toutes choses selon son conseil secret : lequel ne dépend point d'ailleurs? Tant y a que maugré leurs dents la prédestination de Dieu se démonstre en toute la lignée d'Adam, car il n'est pas advenu
naturellement que tous déchcussent de leur salut par la faute d'un. Qu'est-ce qui les empesche de confesser du premier homme, ce qu'ils sont contraints en despit d'eux, accorder de tout le genre humain ? Car pourquoy perdroyent-ils leur peine à tergiverser ? L'Escriture prononce haut et clair que toutes créatures mortelles ont esté asservies à la mort en la personne d'un homme. Puis que cela ne peut estre attribué à nature, il faut bien (ju'il soit provenu du conseil admirable de Dieu. C'est une trop lourde inadvertance, que ces advocats qui s'ingèrent pour maintenir la justice de Dieu, s'arrestent tout court à un festu, et qu'ils sautent par-dessus des grosses trabes.
Je leur demande derechef, dont il est advenu que la cheute d'Adam ait enveloppé avec soy tant de peuples avec leurs enfans sans aucun remède, sinon qu'il a pieu ainsi à Dieu. Il faut que ces langues tant habiles à babiller devienent muettes en cest endroict. Je confesse que ce décret nous doit espovanter : toutesfois on ne peut nier que Dieu n'ait préveu devant que créer l'homme, à quelle fin il devoit venir : et ne l'ait, préveu, pource qu'il l'avoit ainsi ordonné en son conseil. Si quelqu'un accuse yci la prévidence de Dieu, il fait témérairement. Car à quel propos sera blasmé le Juge céleste, pour n'avoir point ignoré les choses qui devoyent estre ? S'il y a doncques plainte aucune ou juste, ou de quelque apparence, elle s'addresse plustost à son ordonnance. Or ce que je di ne doit sembler advis estre estrange ; c'est que Dieu non-seulement a préveu la cheute du premier homme, et en icellela ruine de toute sa postérité, mais qu'il l'a ainsi voulu. Car comme il appartient à sa sagesse d'avoir la prescience de toutes choses futures, ainsi il appartient à sa puissance de régir et gouverner tout par sa main. Et sainct Augustin décide et liquide trèsbien ceste question comme beaucoup d'autres. Nous confessons à salut ce que nous croyons droictement, que Dieu qui est Seigneur et Maistre de toutes choses, et qui a créé toutes choses bonnes, et a cognu que le mal proviendroit du bien, et aussi cognu qu'il appartenoit à sa bonté
toute-puissante de convertir le mal en bien, plustost que de ne permetlre point qu'il y eust nul mal : a disposé tellement la vie des Anges et des hommes, qu'il a voulu raonstrer en premier lieu ce que pouvoit le franc arbitre, et puis après ce que pouvoit le bénéfice de sa grâce, et son juste jugement ^
8 Aucuns recourent yci à la différence de Volonté et Permission, disant que les iniques périssent. Dieu le permettant, mais non pas le voulant. Mais pourquoy dirons-nous qu'il le permet, sinon pource qu'il le veut ? Combien que cela mesme ne soit point de soy vray-semblable, que c'est par la seule permission, et non par l'ordonnance de Dieu, que l'homme s'est acquis damnation : comme si Dieu n'avoit point ordonné de quelle condition il vouloit que fust la principale et plus noble de ses créatures. Je ne doute point doncques de simplement confesser avec sainct Augustin, que la volonté de Dieu est la nécessité de toutes choses, et qu'il faut nécessairement que ce qu'il a ordonné et voulu adviene, comme tout ce qu'il a préveu adviendra certainement^.
Maintenant si les Pélagiens, ou Manichéens, ou Anabaptistes, ou Epicuriens (car nous avons affaire à ces quatre sectes, en traittant de ceste matière) allèguent pour leur excuse la nécessité, dont ils sont contraints par la prédestination de Dieu, ils n'ameinent rien de propre à la cause. Car si la prédestination n'est autre chose que l'ordre et dispensation de la justice divine, laquelle ne laisse point d'estre irrépréhensible combien qu'elle soit occulte : puis qu'il est certain qu'ils n'estoyent pas indignes d'estre prédestinez à telle lin, il est aussi certain que la ruine en laquelle ils tombent par la prédestination de Dieu, est juste et équitable. D'avantage, leur perdition procède tellement de la prédestination de Dieu, que la cause, et matière en sera trouvée en eux. Le premier homme est cheut, pource que Dieu avoit jugé cela estre expédient. Or pourquoy il l'a jugé, nous n'en sçavons rien. Si est-il néantmoins certain qu'il ne l'a pas jugé sinon
1) EncfiiriJ. ad Laur-inbvm.
3) De Oinns. ad lit., Mb. VI, cap. XV.
pource qu'il voyoit que cela faisoit à la gloire de son Nom. Or quand il est fait mention de la gloire de Dieu, pensons aussi bien à sa justice : car il faut que ce qui mérite louange soit équitable.
L'homme doncques trébusche selon qu'il avoit esté ordonné de Dieu : mais il trébusche par son vice. Le Seigneur avoit prononcé un peu au paravant, toutes les choses qu'il avoit faites estre fort bonnes* : dont vient doncques la perversité de l'homme, sinon qu'il s'est destourné de son Dieu ? Afin qu'on ne pensast qu'elle veinst de sa création, le Seigneur avoit approuvé par son tesmoignage tout ce qu'il avoit mis en luy. Il a doncques par sa propre malice corrompu la bonne nature qu'il avoit receue du Seigneur. Et ainsi par sa cheute a tiré avec soy en ruine tout son lignage. Parquoy contemplons plustost en la nature corrompue de l'homme la cause de sa damnation, laquelle luy est évidente, que de la chercher en la prédestination de Dieu, où elle est cachée et du tout incompréhensible. Et qu'il ne nous face point mal de submettre jusques-là nostre entendement à la sagesse infinie de Dieu, qu'il luy cède en beaucoup de secrets. Car des choses qu'il n'est pas licite ne possible de sçavoir, l'ignorance en est docte : l'appétit de les sçavoir, est une espèce de rage.
9 Quelqu'un possible dira que je n'ay pas encore amené raison pour refréner ceste excuse blasphématoire que je condamne. Je confesse que cela mesmes ne se peut faire, que l'impiété ne murmure et détracte tousjours : toutesfois il m'est advis que j'en ay dit ce qui doit suffire pour oster à l'homme non-seulement toute raison de murmurer, mais aussi toute couverture. Les réprouvez veulent estre veus excusables en péchant, pource qu'ils ne peuvent évader la nécessité de pécher, principalement veu qu'icelle procède de l'ordonnance et volonté de Dieu: je nie au contraire, que cela soit pour les excuser, pource que ceste ordonnance de Dieu, de laquelle ils se plaignent, est équitable. Et combien que l'é-
l)Gcn. I, 31.