LIVRE [II, CHAPITRE II
Paul nie que celuy qui n'est mené par l'Esprit de Christ, soit serviteur d'iceluy : ceux-ci forgent une Chrestienté, laquelle n'ait que faire de l'Esprit de Christ. Sainct Paul ne nous fait nulle espérance de la résurrection bienheureuse, sinon que nous sentions le sainct Esprit résidant en nous * : ceux-ci imaginent une espérance vuide d'un tel sentiment.
Ils respondront possible, qu'ils ne nient point que le sainct Esprit ne nous soit nécessaire, mais que par humilité et modestie nous devons penser que nous ne l'avons point. Si ainsi est, qu'est-ce doncques que veut dire l'Apostre, quand il commande aux Corinthiens de s'examiner et esprouver s'ils ont Jésus-Christ habitant en eux, adjoustant que quiconques n'a ceste cognoissance est réprouvé ^?
Or nous cognoissons par l'Esprit qu'il nous a donné, qu'il demeure en nous, ainsi que dit sainct Jehan ^. Et qu'est-ce que nous faisons autre chose, que révoquer les promesses de Jésus-Christ en doute, quand nous voulons estre serviteurs de Dieu sans son Esprit, veu qu'il a dénoncé qu'il l'espaiidroil sur tous les siens*? Que faisons-nous autre chose que desrober au sainct Esprit sa gloire en séparant de luy la Foy, qui est œuvre prop-ement venant de luy? Veu que ces choses sont les premières leçons que nous devons apprendre en nostre religion, c'est un grand aveuglement, de noter les Chresliens d'arrogance, quand ils se glorilient de la présence du sainct Esprit, sans laquelle il n'y a nulle Chreslienté. Certes ils démonstrent par leur exemple combien est vray ce que dit le Seigneur ; que son Esprit est incognu au^ monde : et qu'il n'y a que ceux-là dedans lesquels il habite, qui le cognoissent ^,
40 Et alin de renverser de toutes parts les fondemens de la Foy, ils les assaillent encore d'un autre costé : c'est combien que nous puissions asseoir jugement de la grâce de Dieu selon la justice en laquelle nous consistons présentement , toutesfois que la certitude de nostre persévérance demeure en suspens.
1) Rom.vm, 11.
3) 1 Jean 111, 24.
5) Jean XIV, (7.
2) 2 Cor. XIII, 5, 6.
*)Is.XUV, 3. .
Mais il nous resteroit une belle confiance de salut, si nous ne pouvions autre chose que réputer par conjecture, qu'ils appellent Morale, que nous sommes à présent en la grâce de Dieu, ne sçachans ce qui doit demain advenir. L'Apostre parle bien autrement, disant qu'il est certain que ny Anges, ne puissances, ne principautez, ne mort, ne vie, ne les choses présentes, ne les futures ne nous pourront séparer de la dilection de laquelle Dieu nous embrasse en Jésus-Christ*.
Ils s'efforcent d'eschapper par une solution frivole, disans que l'Apostre avoit cela de révélation spéciale : mais ils sont de trop près tenus, pour pouvoir si facilement eschapper : car là il Iraitte quels biens provienent de la foy généralement à tous fidèles, non point ce qu'il expérimentoit particulièrement en soy. Voire mais luy-mesme, disent-ils, tasche de nous faire craindre, en nous remonstrant nostre imbécillité et inconstance, quand il dit que celuy qui est debout se doit garder qu'il ne tombe ^ Il est bien vray : toutesfois il ne nous baille point une crainte pour nous estonner, ains seulement pour nous apprendre de nous humilier sous la main puissante de Dieu, comme sainct Pierre le déclaire ^. D'avantage, quelle resverie est-ce de limiter la certitude de foy à un petit de temps , à laquelle il convient proprement d'outrepasser la vie présente, pour s'estendre à l'immortalité future? Pourtant quand les fidèles recognoissent cela venir de la grâce de Dieu, qu'estans illuminez de son Esprit ils jouissent par foy de la contemplation de la vie future : tant s'en faut que telle gloire doy ve estre accusée d'arrogance : que si quelqu'un a honte de confesser cela, il démonstre une extrême ingratitude , plustost que modestie ou humilité : d'autant qu'il supprime et obscurcit la bonté de Dieu, laquelle il devoit magnifier.
41 Pource qu'à mon advis la nature de la foy ne se pouvoil mieux ne plus clairement exprimer que par la substance des promesses, où elle a son propre fondement pour s'appuyer, sans lequel elle
1) Kom. VIII, 3S, 39.
3) 1 Pierre V, 6.
2) 1 Cor. X, 12.
trébuscheroit incontinent , ou plustost s'esvanouiroil: voylà pourquoy j'ay tiré des promesses la détinition que j'ay mise, laquelle toutesfois ne discorde point d'avec la description qu'en fait l'Apostre selon l'argument qu'il traitte. Il dit que la foy est un soustenement des choses qu'on espère, et une démonstrance des choses qui n'apparoissent point ^ Car par le mot d'Hypostase, il entend la fermeté sur laquelle les âmes fidèles s'appuyent.
Comme s'il disoit que la foy est une possession certaine et infallible des choses que Dieu nous a promises. Sinon que quelqu'un aimast mieux prendre le mot d'Hypostase pour confiance, ce qui ne me desplaist pas, combien que j'aime mieux me tenir à la première exposition laquelle est plus receue. Derechef, pour signifier que jusques au dernier jour, auquel les livres seront ouverts^, les choses appartenantes à nostre salut sont trop hautes pour estre comprinses de nostre sens, ou veues de nos yeux, ou touchées de nos mains : et par ainsi que nous ne les possédons autrement, qu'en surmontant la capacité de nos entendemens, et eslevant nostre regard par-dessus tout ce qui se voit au monde, brief , en nous surmontant nous-mesmes : pour ceste cause il adjouste , que telle certitude de posséder, est des choses qui sont situées en espérance : et pourtant ne s'apperçoyvent point. Car l'évidence, comme dit sainct Paul, est diverse d'espoir : et nous n'espérons pas les choses que nous voyons*. En la nommant Monstre ou Probation des choses non apparentes, ou comme sainct Augustin souvent l'interprète , Tesmoignage par lequel nous sommes convaincus : il parle tout ainsi comme s'il disoit, que c'est une évidencede ce qui n'apparoist, une vision de ce qui ne se voit, une perspicuité des choses obscures, une présence des choses absentes , une démonstrance des choses cachées*. Car les mystères de Dieu, et principalement ceux qui appartienent à nostre salut, ne se peuvent contempler
1) Héh. XI, 1. 2) Dan. VlI, 10.
3) Rom. VUI, n.
4) August., Homil. in Joan., LXXIX, XCY. De peccat. merit. et remiss., lib. H, cap. XXXL
en leur nature : mais nous les regardons seulement en la Parole de Dieu , de laquelle la vérité nous doit estre tellement persuadée , que nous tenions pour fait et accompli tout ce qu'il dit. Comment doncques se lèvera un courage à recognoistre et gouster une telle bonté de Dieu, qu'il ne soit pareillement enflambé à l'aimer? Car une telle abondance de douceur, comme est celle que Dieu a cachée à ceux qui le craignent, ne se peut vrayement entendre, qu'elle n'esmeuvele cœur. D'avantage, elle ne le peut esmouvoir, qu'elle ne l'attire et eslève à soy. Pourtant ce n'est point de merveilles si ceste affection n'entre jamais en un cœur pervers et oblique, veu qu'elle nous ouvre les yeux pour nous doimer accès à tous les thrésors de Dieu, et les saincts secrets de son Royaume, lesquels ne se doyvent point pollUer par l'entrée d'un cœur immonde. Or ce que les Sorboniques enseignent, que la charité précède la foy et l'espérance, n'est que pure resverie : veu qu'il n'y a que la seule foy laquelle premièrement engendre charité en nous. Sainct Bernard parle bien mieux ^: Je croy, dit-il, que le tesmoignage de la conscience, lequel sainct Paul nomme La gloire des fidèles ^, consiste en trois points. Car en premier lieu et devant toutes choses, il est requis de croire que tu ne peux avoir rémission des péchez, sinon de la pure gratuité de Dieu: secondement, que tu ne peux avoir nulle bonne œuvre, si liiy-mesme ne la te donne : tiercement, que tu ne peux mériter par œuvres la vie éternelle, si elle ne t'est aussi bien donnée gratuitement, Tantost après il adjouste. Ces choses ne suffiroyent pas, sinon pour faire le commencement: pource qu'en croyant que les péchez ne nous peuvent estre remis que de Dieu, il nous faut quant et quant estre résolus qu'il nous les a remis, jusques à tant que nous soyons persuadez par le tesmoignage du sainct Esprit, que nostre salut nous est bien asseuré. D'autant que Dieu nous pardonne nos péchez, luy-mesme nous donne les mérites, et nous redonne le loyer, nous ne pour-
1) Seni., lib. UI, dist. XXY, et s,Tpius ; sermo I, In Annunlialione. 2) 2 Cor. I, 12.