‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 162 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XXIV

pas une crainte par laquelle nous vacillions avec esfonnement , mais laquelle nous instruisant à révérer humblement la grâce de Dieu, ne diminue rien de la liance que nous avons en luy comme il a esté dit autre part. Il y a d'avantage, qu'il n'addresse pas son propos à chacun à part, mais aux bandes qui estoyent pour lors. Car d'autant que l'Eglise estoit divisée en deux, et que l'envie avec la hautesse estoit cause du divorce, sainct Paul admoneste les Payens, que s'ils ont esté substituez au lieu du peuple sainct et héréditaire, que cela les doit induire à crainte et modestie : comme ainsi soit que plusieurs fussent pleins d'orgueil et de présomption, desquels il estoit expédient de rabatre la vaine flatterie. Au reste, nous avons desjà veu que nostre espérance se doit estendre à l'advenir, voire outre la mort : et qu'il n'y a rien plus contraire à sa nature que d'estre en bransle et en souci, comme si nous doutions de ce qui doit estre fait de nous.

8 Touchant de la sentence de Christ, que plusieurs sont appelez, et peu d'esleus : il n'y aura nulle ambiguïté, s'il nous souvient de ce qui nous doit estre assez liquide, asçavoir qu'il y a double espèce de vocation. Car il y a la vocation universelle, qui gist en la prédication extérieure de l'Evangile , par laquelle le Seigneur invite à soy tous hommes indifféremment : voire mesmes ceux ausquels il la propose en odeur de mort, et pour matière de plus griefve condamnation. Il y en a une autre spéciale, de laquelle il ne fait quasi que les fidèles parlicipans, quand par la lumière intérieure de son Esprit il fait que la doctrine soit enracinée en leurs cœurs; combien qu'aucunesfois il use aussi d'une telle vocation envers ceux qu'il illumine pour un temps : et puis après, à cause de leur ingratitude, il les délaisse et jette en plus grand aveuglement. Or le Seigneur Jésus voyant l'Evangile estre publié lors à beaucoup de gens, estre rejette de plusieurs, mesprisé des autres, et que peu de personnes l'avoyent en honneur, il nous ligure Dieu sous la personne d'un Roy, lequel voulant faire un banquet solennel

envoyé ses serviteurs çà et là, pour prier grande multitude : mais qu'il n'y en a guères qui promettent de venir, pource que chacun allègue ses empeschemens :

tellement qu'il est contraint à leur refus, de mander tous ceux qu'on peut rencontrer par les rues. Il n'y a nul qui ne voye bien que la parabole jusques yci se doit entendre de la vocation extérieure. Il adjouste conséquemment, que Dieu à la manière de ceux qui reçoivent des hostes, va de table en table, pour festoyer tous ceux qu'il a receus, de bonne chère. S'il en trouve quelqu'un qui n'ait point sa robbe d'honneur, il dit qu'il ne souffrira point déshonorer son banquet, mais qu'il le chassera hors ^ Je confesse que ce membre se doit entendre de ceux qui font profession de foy, et ainsi sont receus en l'Eglise, mais cependant ne sont point vestus de la sanctification de Christ. Il est donc dit que le Seigneur ne souffrira pas à la longue telles pestes, qui ne font que diffamer son Eglise : mais selon que mérite leur turpitude, les chassera hors. Il y en a doncques peu d'esleus d'un grand nombre qui aura esté appelé, mais non pas de ceste vocation dont nous enseignons que les fidèles doyvenl estimer leur élection. Car celle dont il est là parlé appartient aussi aux iniques : ceste seconde apporte avec soy l'Esprit de régénération, lequel est l'arre et seau de l'héritage futur, et par lequel nos cœurs sont signez jusques au jour de la résurrection 2. En somme, pource que les hypocrites se vantent d'estre aussi gens de bien que les vrays serviteurs de Dieu, Jésus-Christ prononce qu'en la fin ils seront déchassez du lieu qu'ils occupent à tort : suyvant ce qui est dit au Pseaume, Seigneur, qui habitera en ton sanctuaire ? celuy qui est innocent de ses mains, et pur de cœur ^. Item, Telle est la génération de ceux qui cherchent Dieu, qui cherchent la face du Dieu de Jacob *. Par ce moyen le sainct Esprit exhorte les fidèles à patience, à ce qu'il ne leur face mal que les Ismaélites soyent meslez parmi eux en l'Eglise : veu qu'en la fin

1) Mattli. XXII, 2-13.

3) Ps. XV, 1.

2) Ephés. 1,13,14.

4) Ps. XXIV, 6.

la masque leur sera ostée, et en seront exterminez avec honte.

9 C'est aussi la cause pourquoy Christ fait ceste exception dont il a esté parlé, quand il dit que nulle de ses brebis n'est périe, sinon Judas ^ Car il n'estoit pas réputé entre les brebis de Christ pource qu'il en fust vrayement, mais pource qu'il y avoit lieu. Ce qu'en un autre passage le Seigneur dit qu'il l'avoit esleu avec les autres Apostres, cela ce doit seulement rapporter à l'office. Je vous ay, dit-il, esleus douze, et l'un est diable ^ : c'est qu'il l'avoit constitué Apostre. Mais quand il parle de l'élection à salut, il le sépare du nombre des esleus, comme quand il dit, Je ne parle pas de tous, je sçay lesquels j'ay esleus ^ Si quelqu'un confond ce vocable d'Election en ces passages, il s'enveloppera povremenl: s'il le sçait distinguer, il n'y a rien plus facile. C'a esté doncques très mal parlé à sainct Grégoire, de dire que nous sçavons bien de nostre vocation, mais que de nostre élection nous en sommes incertains. Et de cela il nous exhorte à terreur et tremblement, usant de ceste raison, que nous sçavons bien quels nous sommes aujourd'huy, mais que nous sommes ignorans quels nous serons demain*. Mais par la procédure de son oraison on voit bien comment il s'est ainsi abusé. Car pource qu'il fondoit l'élection sur le mérite des œuvres, il avoit assez de matière à espovanter les hommes, et les metttre en desfiance : de les confermer il ne pouvoit, pource qu'il ne les renvoyoit point à la fiance de la bonté de Dieu. Par cela les fidèles peuvent avoir quelque goust de ce que nous avons dit au commencement :

asçavoir que la prédication, si elle est bien méditée, n'est pas pour troubler ou esbranler la foy, mais plustost pour la confermer trèsbien. Toutesfois je ne nie pas que le sainct Esprit n'approprie quelquesfois les mots à la rudesse de nostre sens : comme quand il dit. Ils ne seront point au conseil de mon peuple, ils ne seront point escrits au rolle de mes serviteurs^: car c'est comme s'il commen-

1) Jean XVIt, 12.

3) Jean XUI, 18.

5) Ezéch.XIlI, 9.

2) Jan VI, 70.

4) Uomil. XXXVm.

çoit d'escrire au livre de vie ceux qu'il veut advouer pour siens : comme ainsi soit que selon le tesmoignage de Jésus- Christ, les noms des enfans de Dieu ayent esté dés le commencement enregistrez au livre de vie. Mais par ces mots est signifiée la réjection des Juifs, qu'on avoit estimez pour un temps estre les pilliers de l'Eglise : suyvant ce qui est dit au Pseaume, Qu'ils soyent effacez du livre de vie, et ne soyent escrits avec les justes ^

10 Or les esleus ne sont point tous assemblez par la vocation du Seigneur au troupeau de Christ, ne dés le ventre de leur mère, ny en un mesme temps, mais comme il plaist à Dieu de leur dispenser sa grâce. Devant doncques qu'ils soyent convertis à ce souverain Pasteur, ils errent comme les autres, et sont dispersez en la dissipation universelle de ce monde, et ne diffèrent en rien des autres, sinon que Dieu par une miséricorde singulière les conserve, de peur qu'ils ne trébuschent en ruine éternelle. Si nous regardons doncques en eux, nous verrons la race d'Adam, laquelle ne peut sentir que la perversité de son origine. De ce qu'ils ne tombent point en impiété désespérée , cela ne se fait point par quelque bonté naturelle : mais pource que l'œil du Seigneur veille sur leur salut, et sa main est estendue pour les y conduire. Car ceux qui imaginent qu'ils ont je ne say quelle semence d'élection enracinée en leurs cœurs dés la nativité, et que par cela ils sont enclins toujours à la crainte de Dieu, n'ont nulle authorité de l'Escriture pour prouver leur opinion : et l'expérience mesme les rédargue. Ils produisent bien quelques exemples, pour prouver qu'aucuns des esleus n'ont point du tout esté sans religion devant qu'estre droictement illuminez ; car ils allèguent que sainct Paul a esté irrépréhensible en son Pharisaïsme^ : que Cornille le Centenier a esté agréable à Dieu par ses prières et oraisons^. De sainct Paul, je leur concède ce qu'ils disent : de Cornille, je di qu'ils s'abusent: car il estoit desjà lors régénéré et illuminé, tellement qu'il ne

)) Ps. LXIX, 29.

3) Acl. X,2.

2) Pliil. m, 5, 6.

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