LIVRE III, CHAPITRE XXIV
luy défaloit plus rien, sinon une plus claire révélation de l'Evangile. Mais encores, qu'est-ce qu'ils obtiendront en la lin : quand nous leur accorderons d'une douzaine? conclurront-ils que tous les esleus de Dieu ont eu un mesme esprit ? C'est autant comme si quelqu'un ayant dénionslré l'intégrité de Socrates, Arislides, Xénocrates, Scipion, Curius, Camillus et autres Payens, vouloit inférer par cela, que tous ceux qui ont esté aveuglez en idolâtrie, ont esté de saincte vie et entière. Outre ce que leur argument ne vaut rien, l'Escriture leur contredit apertement en plusieurs lieux. Car Testât que descrit sainct Paul avoir esté entre les Ephésiens devant leur régénération, ne monstre pas un seul grain de ceste semence : Vous estiez, dit-il, morts en vices et péchez, esquels vous cheminiez selon ce monde, et selon le diable, lequel besongne maintenant aux rebelles, entre lesquels nous estions au paravant, suyvans les concupiscences de nostre chair, et faisans ce que bon nous sembloit, et estions tous naturellement héritiers de l'ire de Dieu comme les autres ^ Item, Qu'il vous souviene que vous avez esté quelquesfois sans espérance, et sans Dieu en ce monde ^, Item, Vous estiez quelquesfois ténèbres : maintenant estans lumière en Dieu, cheminez comme enfans de lumière*. Ils diront, possible, (lue cela se doit référer à l'ignorance de vérité : en laquelle iis confessent bien les esleus estre détenus devant leur voca-' tion; combien que cela est une calomnie impudente, veu que sainct Paul infère de ce propos, que les Ephésiens ne doyvent plus mentir ne desrober*. 31ais encores que nous leur concédions, que respondront-ils à d'autres passages ? comme quand ayant dénoncé aux Corinthiens, que les idolâtres, paillars, adultères, efféminez, bougres, larrons et avaricieux ne posséderont point le royaume de Dieu, il adjouste incontinent, qu'ils ont esté enveloppez en ces crimes devant qu'avoir cognu Christ : mais que maintenant ils en sont nettoyez par son sang, et déli-
1) Ephé». Il, 1-i.
3) Ephés. V, 8.
î) Ephés. II. 12.
*) Eplics. IV, 2o,
vrez par son Esprit*. Item aux Romains, Comme vous avez abandonné vos membres au service d'immondicité et iniquité, maintenant adonnez-les au service de justice ; car quel fruit avez-vous eu de vostre vie précédente, de laquelle vous avez honte^ ? etc.
11 Quelle semence d'élection, je vous prie, fructitioit en ceux lesquels menans une vie du tout meschante et vilene, quasi d'une malice désespérée s'estoyent abandonnez au vice le plus exécrable du monde? Si l'Apostre eust voulu parler à la manière de ces nouveaux docteurs, il devoit leur remonstrer combien ils estoyent redevables à Dieu, de ce qu'ils ne les avoit point laissez tomber en telle povrelé. Pareillement sainct Pierre devoit exhorter ceux ausquels il escrivoit son Epistre à rendre grâces à Dieu, de ce qu'il les avoit conservez, leur donnant dés le commencement une semence de saincteté. Mais au contraire, il les admoneste qu'il suffit bien que le temps passé ils eussent lasché la bride à toutes meschantes concupiscences*. Et que sera-ce si nous venons à produire des exemples ? Quelle semence y avoit-il en Raab paillarde, devant la foy*? Pareillement en Manassé, ce pendant qu'il espandoit le sang des Prophètes, jusques à en faire regorger la ville de Jérusalem^ Aussi bien au brigand, lequel vint à repentance en rendant l'Esprit^. Pourtant laissons là ces inventions légères, que se forgent hors l'Escriture je ne sçay quels entendemens curieux. Plustost que ce que contient l'Escriture nous demeure ferme : asçavoir que nous avons esté comme povres brebis esgarées, et qu'un chacun est décliné en sa voye'', c'est-à-dire perdition. Ainsi que de ce gouffre de perdition le Seigneur retire ceux que bon luy semble, non pas du premier coup : mais ditférant en son opportunité : ce pendant qu'il les conserve, de peur qu'ils ne trébuschent en blasphème irrémissible.
12 Comme le Seigneur par la vertu de sa vocation conduit ses esleus au salut,
1) 1 Cor. VI, 9-11.
3) I Pierre IV, 3.
6) 2 Rois XXI, 16.
7) Is. Llil, 6.
2) Rom. VI. 19-21.
'*) Josuc II, 1.
6) Luc XXllI.W.
auquel il les avolt préordonnez en son conseil éternel : aussi d'autre part il a ses jugemens sur les réprouvez, par lesquels il exécute ce qu'il a déterminé d'en faire. Pourtant ceux qu'il a créez à damnation et mort éternelle, afin qu'ils soyentinstrumens de son ire, et exemples de sa sévérité, pour les faire venir à leur tin, ou il les prive de la faculté d'ouyr sa Parole, ou par la prédication d'icelleil les aveugle et endurcit d'avantage. Du premier membre nous en avons exemples infinis : mais nous en eslirons un qui est notable par-dessus les autres. Il s'est passé plus de quatre mille ans devant l'advénement de Christ, que le Seigneur a tousjours caché à toutes gens la lumière de sa doctrine salutaire. Si quelqu'un allègue qu'il n'a point fait les hommes de ce temps-là participans d'un tel bien, pource qu'il les en eslimoit indignes : les successeurs n'en sont non plus dignes. De laquelle chose le Prophète Malachie, outre l'expérience est trèscertain tesmoin, lequel après avoir rédargué l'incrédulité, les blasphèmes énormes, et autres crimes de son peuple, dit que néantmoins le Rédempteur ne laissera pas de venir ^ Pourquoy doncques a-il fait ceste grâce aux uns plustost qu'aux autres? Si quelqu'un veut yci chercher raison plus haute que le conseil secret et occulte de Dieu, il se tormentera en vain. Et ne faut craindre que quelque disciple de Porphyre, ou autre blasphémateur, ait licence de détracter contre la justice de Dieu, si nous ne respondons rien. Car quand nous affermons que nul ne périt sans l'avoir mérité, et que c'est de la bénéficence gratuite de Dieu qu'aucuns sont délivrez de damnation cela suffit pour maintenir sa gloire, sans ce qu'elle ait mestier de nos tergiversations pour estre défendue. Parquoy le souverain Juge, en privant de la lumière de sa vérité, et délaissant en aveuglement ceux qu'il a réprouvez, fait ainsi voye à sa prédestination. Quant est du second membre, nous en avons l'expérience journellement, et y en a beaucoup d'exemples en l'Escriture. 11 y aura cent hommes qui escouteront un mesme ser-
1) Malach. IV, 1,2.
mon : vingt le recevront en obéissance de foy, les autres ou n'en tiendront conte, ou s'en mocqueronl, ou le rejetteront et condamneront. Si quelqu'un allègue que ceste diversité vient de leur propre malice et perversité, cela ne satisfera pas. Car une mesme malice occuperoit les entendemens de tous, si le Seigneur n'en corrigeoit d'aucuns par sa grâce. Ainsi nous demeurerions tousjours enveloppez , si nous n'avions nostre recours à ce dire de sainct Paul, Qui est-ce qui te discerne * ? En quoy il signifie que si l'un est plus excellent^que l'autre, ce n'est point de sa vertu propre, mais de la seule grâce de Dieu.
1 3 Pourquoy doncques en faisant grâce à l'un laisse-il l'autre derrière? Sainct Luc rend la raison de ceux qu'il appelle, disant qu'il les avoit préordonnez à vie*. Que penserons-nous doncques des autres, sinon qu'ils sont instrumens de son ire en opprobre ? Pourtant, que nous n'ayons point honle de parler ainsi avec sainct Augustin : Dieupourroit bien, dit-il, convertir en bien la volonté des meschans, veu qu'il est tout-puissant. De cela il n'y a doute. Pourquoy doncques ne le fait-il? Pource qu'il ne le veut pas. Pourquoy c'est qu'il ne le veut, cela est caché en luy. Car nous ne devons pas plus sçavoir que de raison^? Cela sera beaucoup meilleur, que de tergiverser avec Chrysostome, en disant qu'il attire celuy qui l'invoque et tend la main pour avoir aide * : et ainsi que la différence n'est point au jugement de Dieu, mais au vouloir des hommes. Brief, tant s'en faut qu'il gise au propre mouvement des hommes d'approcher, que mesmes les enfans de Dieu ont besoin d'estre poussez par inspiration singulière. Lydie, marchande de pourpre, craignoit Dieu : toutesfois il a falu que son cœur fust ouvert d'en haut, pour la rendre attentive à la doctrine de sainct Paul, et faire qu'elle y proufitast'. Cela n'est pas dit d'une femme seule, mais afin que nous sçachions que tout advancement en foy et en piété est œuvre admirable du sainct Esprit. Certes cela ne se peut révoquer en doute, que le
0 1 for. IV, 7. 2) Act.XIII, <t8.
3) De Gencs. ad lileram, lib. II, cap. X.
4) Homil. de corners. Pavti. 5) Acl. XVr, U.