LIVRE III, CHAPITRE XXIV
Seiiçneur n'envoyé sa parole à d'aucuns desquels il cognoit la cécité en devoir 2stre augmentée. Pourquoy est-ce qu'il l'aisoit faire tant de messages à Pharaon? Esloit-ce ponrce qu'il espérast pouvoir adoucir son cœur, envoyant ambassade sur ambassade? Mais devant que commencer il sçavoit quelle issue il en viendroit, et l'avoit prédit : Va, disoitil à Moyse, et expose-Iuy ma volonté : mais j'endurciray son cœur, alin qu'il n'obtempère pointa En telle sorte suscitant Ezéchicl , il l'adveriit qu'il l'envoyé à un peuple rebelle et obstiné, afin qu'il ne s'eslonne quand il trouvera leurs aureilles sourdes ^. Il prédit pareillement à Jérémie, que sa doctrine sera comme feu, pour perdre et dissiper le peuple comme paille ^. Mais la prophétie que nous avons en Isaïe, presse encores plus fort; car le Seigneur l'envoyé avec ce mandement.
Va, et di aux enfans d'Israël, Oyez en oyant, et n'entendez point : voyez et ne cognoissez point. Endurcy le cœur de ce peuple, estouppe ses aureilles et bande ses yeux, de peur qu'il ne voye, et escoute, et entende, et qu'il soit converty pour estre sauvée Voylà comment il leur addresse sa parole, mais c'est pour les faire plus sourds : il allume la clairté , mais c'est pour les rendre plus aveugles : il leur présente la doctrine, mais c'est pour les rendre plus estourdis : il leur donne remède, mais c'est afin qu'ils ne guairissent. Sainct Jehan alléguant ceste prophétie, dit que les Juifs n'ont peu croire à la doctrine de Christ :
pource que ceste malédiction de Dieu estoit sur eux^ Cela aussi ne se peut mettre en doute, que quand Dieu ne veut point illuminer quelqu'un, qu'il luy baille sa doctrine enveloppée afin qu'il n'y proufite, mais qu'il en viene en plus grand estonnement et stupidité. Car Christ tesraoigne qu'il expose à ses Apostres seulement les paraboles dont il avoit usé entre le populaire, pource que la grâce est faite aux Apostres, de cognoistre les mystères de son Royaume, et non aux autres ^ Qu'est-ce que veut le Seigneur,
1) Ex. IV, 2t.
3) Jér. 1,10.
S) Jean XII, 39.
2) Ezéch. IT, 3; XII.
4) Is. VI, 9, 10.
6) Mallh. XUl, U.
en enseignant ceux desquels il se donne garde de n'estre entendu? Considérons dont vient le vice, et nous laisserons là ceste question ; car quelque obscurité qu'il y ait en la doctrine, il y a tousjours assez de clairté pour convaincre les consciences des mescbans.
1 4 Mais il reste encores de vcoir pourquoy c'est que le Seigneur fait cela : veu qu'il est certain qu'il le fait. Si on respond que cela se fait à cause que les hommes l'ont mérité pour leur perversité et ingratitude, ce sera bien et véritablement parlé. Mais pource que la raison de ceste diversité n'apparoist point , pourquoy il fleschit les uns en obéissance, et fait persister les autres en dureté, pour la bien résoudre, il faut venir à ce que sainct Paul a noté du tesmoignage de Moyse : c'est que Dieu dés le commencement les a suscitez, afin de monstrer sonJXom en toute la terrée Parquoy ce que les réprouvez, ayans le Royaume de Dieu ouvert n'obtempèrent point, cela sera droictement rejette sur leur perversité et malice : moyennant qu'on adjouste conséquemment, qu'ils ont esté asservis à ceste perversité, d'autant que par le, jugement équitable, mais incompréhensible de Dieu, ils ont esté suscitez pour illustrer sa gloire en leur damnation. En ceste manière quand il est dit des fils d'Hély, qu'ils n'ont point escouté les admonitions salutaires de leur père, pource que le Seigneur les vouloit perdre^, il n'est pas signifié que ceste contumace ne soit venue de leur propre malice, mais il est pareillement noté pourquoy c'est qu'ils ont esté délaissez en ceste contumace, veu que Dieu pouvoit amollir leurs cœurs : asçavoir pource que le décret immuable de Dieu les avoit une fois destinez à perdition. A quoy aussi tend le dire de sainct Jehan : c'est, combien que Jésus-Christ eust fait beaucoup de miracles, que nul ne creut en luy, afin que la parole d'Isaïe fust accomplie : Seigneur, qui a creu à nostre prédication'? Car combien qu'il nevueille absoudre les incrédules, comme s'ils n'estoyent point coulpables : il se contente toutesfois de ceste raison, que
i) Rom. IX, n.
i) Jean XII, 3i8.
2) 1 Si
les hommes ne trouveront ne goust ne saveur en la Parole de Dieu, jusques à ce qu'il leur soit donné de la bien gouster. Et Jésus-Christ alléguant la prophétie d'Isaïe, que tous seront enseignez de Dieu*, ne tend à autre fin, sinon de monstrer que les Juifs sont réprouvez et estrangez de l'Eglise, pource qu'ils ne sont point capables d'estre enseignez : n'amenant autre raison que ceste-ci, que la promesse ne leur appartient point. Ce que sainct Paul conferme, en disant que Jésus- Christ, qui est scandale aux Juifs, et folie aux Payens, est néantmoins la vertu et sagesse de Dieu à ceux qui sont appelez^. Car après avoir récité ce qui advient ordinairement quand l'Evangile se presche, c'est qu'il envenime les uns, et est vilipendé des autres, il adjouste qu'il n'est prisé que de ceux qui sont appelez. Il les avoit bien un peu au paravant nommez Fidèles ; mais pas pour déroguer à la grâce de l'élection de Dieu, laquelle précède en degré : plustost il a adjouste ce membre second pour déclaration plus certaine : afin que ceux qui avoyent receu l'Evangile attribuassent la louange de leur foy à la vocation de Dieu, comme aussi il l'exprime puis après. Quand les raeschans oyent cela, ils se plaignent que Dieu abuse de ses povres créatures, s'en jouant cruellement d'une puissance désordonnée, mais nous qui sçavons les hommes estre coulpables en tant de manières devant le throne de Dieu, que quand il les interrogueroit de mille points, ils ne pourroyent respondre à un, confessons que les réprouvez n'endurent rien qui ne conviene à son juste jugement. Ce que nous n'en comprenons point la raison, il nous faut prendre cela patiemment : et ne refuser point d'ignorer quelque chose : où la sapience de Dieu eslève sa hautesse. 4 5 Mais pource qu'on a accoustumé d'objecter quelques passages de l'Escrilure, où il semble que Dieu n'accorde pas que les iniques périssent par son décret, sinon entant que contre son vouloir et quasi maugré luy ils se jettent à perdition, il nous les faut briefvement expliquer, pour monstrer qu'ils ne contrarient
1) Jean VI, *5.
2) 1 Cor.I, Î3, 24.
point à nostre doctrine. On allègue le passage d'Ezéchiel, où il est dit que Dieu ne veut point la mort du pécheur, mais plustost qu'il se convertisse et vive^ Si on veut estendre cela à tout le genre humain, je demande doncques pourquoy il ne solicite beaucoup de gens à repentance, desquels les cœurs seroyent plus ployables à obéir, que de ceux qui s'endurcissent de plus en plus quand il les convie journellement. Jésus-Christ testifie que sa prédication et ses miracles, qui eussent plus apporté de fruit en Ninive et Sodome qu'en Judée 2 : comment doncques cela s'est-il fait, si Dieu veut que tout le monde soit sauvé, qu'il n'ait point ouvert la porte à ces povres misérables, qui eussent esté mieux disposez à recevoir la grâce, si elle leureust esté offerte? Nous voyons doncques que ce passage est pcrverty et comme tiré par les cheveux , si sous ombre des mots du Prophète on veut anéantir le conseil éternel de Dieu, par lequel il a discerné les réprouvez d'avec les esleus. Maintenant cherchons le sens naturel. Son intention est de donner bonne espérance à ceux qui se repentiront, qu'ils seront receus à merci. La somme est telle, que les pécheurs ne doyvent douter que Dieu ne leur pardonne si tost qu'ils sont convertis. 11 ne veut doncques point leur mort, entant qu'il veut leur conversion. Or l'expérience monstre comment il veut que plusieurs qu'il convie à soy se repentent : c'est en telle sorte, que ce pendant il ne touche point leur cœur, Toutesfois ce n'est pas à dire qu'il use de fallace pour les abuser; car combien que la voix externe ne serve qu'à rendre inexcusables ceux qui l'oyent sans y obéir, toutesfois si doit-elle estre tenue vrayement pour tesmoignage de la grâce de Dieu, par lequel il réconcilie les hommes à soy. Notons bien doncques l'intention du Prophète, quand il dit, que Dieu ne prend point plaisir à la mort du pécheur : c'est afin que les fidèles se confient que Dieu sera prest de leur pardonner leurs fautes, si tost qu'ils seront venus à repentance : et que les contempteurs sçachent à l'opposite, que leur crime est
1) Eiéch. XXXIII, 11.
2) Matlli. XI, 23.