LIVRE III, CHAPITRE XXIV
tant plus aggravé, quand ils ne rcspondent pas à une telle humanité et clémence de Dieu. Ainsi Dieu viendra tousjours audevant de ceux qui se convertissent, leur présentant sa merci : mais que la conversion ne soit pas donnée à tous, il nous est clairement monstre tant par Ezéchiel, que par tous les Prophètes et Apostres. Secondement, on ameine le passage de sainct Paul , où il dit que Dieu veut que tous soyent sauvez ^ Or combien qu'il ait quelque chose diverse d'avec le dire du Prophète, si est-ce qu'il y a quelque similitude. Je respon qu'en premier lieu il est notoire par le fil du texte, comment Dieu veut le salut de tous. Car sainct Paul conjoinct ces deux choses, qu'il veut que tous soyent sauvez, et qu'ils vionent à la cognoissance de vérité. S'il a esté conclu et establi par le conseil éternel de Dieu, que tous fussent faits parlicipans de la doctrine de salut, que deviendra ceste sentence de Moyse, qu'il n'y a eu peuple au monde tant noble, duquel Dieu se soit approché comme des Juifs ^? Comment cela s'est-il fait, que Dieu ait privé tant de nations delà clairtéde son Evangile, de laquelle il a fait jouir les autres ? Comment est-il advenu que la pure cognoissance de la vérité céleste ne soit jamais parvenue à beaucoup de gens, et les autres à grand'peine en ont gousté quelques petis rudimens? Maintenant il est aisé de recueillir à quoy tend sainct Paul. Il avoit commandé à Timothée de faire prières solennelles pour les Rois et Princes. Or pource qu'il sembloit advis aucunement estrange, de faire prières à Dieu pour une manière de gens tant désespérée , veu que non-seulement ils estoyent hors de la compagnie des fidèles, mais s'efForçoyent de leur pouvoir d'opprimer le règne de Christ : il adjouste, que cela est agréable à Dieu, lequel veut tous hommes estre sauvez. En quoy certes il ne signifie autre chose, sinon qu'il n'a forclos la voye de salut à aucun estât : mais que plustost il a espandu sa miséricorde en telle sorte, qu'il en veut faire tous estais participans. Les autres tesmoignages ne dèclairent point ce que le
i) ITim.lI, *.
Deut. IV, 7.
Seigneur a déterminé en son jugement occulte : mais seulement dénoncent que le pardon est appareillé à tous pécheurs qui le requerront en vraye pénitence. Car si quelqu'un s'opiniastre sur ce mot, où il est dit qu'il veut faire merci à tous : je répliqueray au contraire, qu'il est dit autre part que nostre Dieu est au ciel, dont il fait tout ce que bon luy semble*. Il faut doncques tellement exposer ce mot, qu'il conviene avec l'autre sentence : c'est qu'il fera merci à celuy à qui il fera merci : et qu'il aura pitié de celuy de qui il aura pitié*. Puis qu'il choisit ceux à qui il doit faire miséricorde, il ne la fait pas à tous. Mais puis qu'il appert que sainct Paul ne traitte pas de chacun homme, ains des eslats et conditions, je me déporte de plus longue dispute, combien qu'il est aussi à noter, que sainct Paul ne prononce pas que c'est que Dieu fait tousjours, et par tout, et en tous : mais advertit qu'il nous luy faut laisser en sa liberté d'attirer les Rois, Princes et Magistrats à obéir à sa doctrine : combien que pour un temps ils soyent comme enragez contre icelle, pource qu'ils sont aveugles errans en ténèbres. Il sembleroit bien de prime face, que le passage de sainct Pierre nous fust contraire ?
c'est que Dieu ne veut point que personne périsse, mais qu'il reçoit tous à pénitence * : sinon qu'en ce dernier mot le nœud est solu, veu qu'on ne peut dire que Dieu vueille recevoir à repentance, sinon à la façon qui est monstrée par toute l'Escriture. Certes la conversion des hommes est en sa main. Qu'on l'interrogue s'il les veut tous convertir, veu qu'il promet seurement à un petit nombre de leur donner un cœur de chair, laissant les autres avec leur cœur de pierre*. Vray est que s'il n'estoit prest et appareillé de recevoir ceux qui ont leur refuge à sa miséricorde, ceste sentence ne consisteroit pas. Convertissez-vous à moy, et je me convertiray à vous^. Mais je di que nul n'approche jam.ais de Dieu, sans estre prévenu et attiré de luy. Et de faict, si la pénitence estoit au propre
1) Ps. CXV, 3.
3) 2 Pierre III, 9.
5) Zach. I, 3.
t} Ex. XXXIU, 19.
4) Eiéch. XXXVI, ÎS
mouvement et arbitre de l'homme, sainct Paul ne dirolt pas qu'il faut essayer si Dieu donnera repentance à ceux qui ont esté endurcis'? Mesmessi cen'estoitDieu qui atlirast par secrette inspiration ses e.sleus à repentance, à laquelle il convie tout le monde, Jérémie ne diroit pas, Seigneur, converti-moy, et je seray converty. Car depuis que tu m'as converti, je me suis amendé ^-
16 Mais quelqu'un me dira, Si ainsi est, il y aura peu de certitude aux promesses évangéliques, lesquelles en teslifiant de la volonté de Dieu déchirent qu'il veut ce qui répugne à ce qu'il a déterminé en secret. Je respon que non.
Car combien que les promesses de salut soyent universelles, toutesfois elles ne contrarient nullement à la prédestination des réprouvez, moyennant que nous regardions l'accomplissement d'icelles.
Nous sçavons que les promesses de Dieu nous sont lorsvallables, quand nous les recevons par foy: au contraire, quand la foy est anéantie, qu'elles sont abolies. Si la nature des promesses est telle, regardons maintenant si elles contrevienent à la prédestinaiion de Dieu : c'est qu'il est dit que Dieu a déterminé dés le commencement, lesquels il vouloit prendre en grâce, et lesquels il vouloit rejetler : et néantmoins qu'il promet indifféremment salut à tous. Je di que cela convient trèsbien. Car le Seigneur en promettant ainsi, ne signifie autre chose sinon que sa miséricorde est exposée à tous ceux qui la chercheront. Or nul ne la cherche, sinon ceux qu'il a illuminez. Finalement, il illumine ceux qu'il a prédestinez à salut. Or ceux-là expérimentent la vérité des promesses seure et certaine: tellement qu'on ne peut dire qu'il y ait quelque contrariété entre l'élection éternelle de Dieu , et ce qu'il offre le tesmoignage de sa grâce à ses fidèles. Mais pourquoy nomme-il Tous hommes? c'est afin que les bonnes consciences reposent plus seurement : voyant qu'il n'y a nulle ditférence entre les pécheurs , moyennant qu'on ait foy. Et d'autre part, que les iniques n'allèguent point qu'ils n'ont nul
1) 2Tia). II, 25.
Jér. XXXI, 18.
refuge pour se retirer de leur misère : veu qu'ils le rejettent par leur ingratitude. Comme ainsi soit donc que la miséricorde de Dieu soit présentée aux uns et aux autres par l'Evangile, il n'y a que la foy , c'est-à-dire l'illumination de Dieu, qui discerne entre les lidèles et incrédules : à ce que les premiers sentent l'efficace de l'Evangile, les seconds n'en reçoyvent nulle utilité. Or ceste illumination a l'élection éternelle de Dieu pour sa reigle. La complainte et lamentation de Jésus-Christ sur Jérusalem , asçavoir qu'il a voulu amasser ses poucins, et qu'elle l'a refusé ' : combien qu'ils en facent un grand bouclier, ne leur aide en rien. Je confesse que Jésus-Christ ne parle point comme homme, mais qu'il reproche aux Juifs qu'ils ont refusé de tout temps sa grâce. Ce pendant nous avons à regarder quelle est ceste volonté de Dieu, de laquelle il fait mention. C'est chose toute patente, comment Dieu a songneusement travaillé à retenir ce peuple-là. On sçait aussi, comme estans adonnez à leurs concupiscences esgarées, ils ont résisté obstinément à n'estre point recueillis : mais il ne s'ensuyt pas de là, que le conseil immuable de Dieu ait esté rendu fruslratoire par la malice des hommes. Nos contredisans répliquent, qu'il n'y a rien moins convenable à la nature de Dieu, que d'avoir double volonté. Ce que je leur accorde, moyennant qu'ils sçachent interpréter ce dire droictement. Mais comment ne considèrent-ils tant de passages, ausquels Dieu prenant en soy les affections des hommes, descend (par manière de dire) de sa majesté pour se conformer à nostre rudesse? Il dit par Isaie qu'il a tendu les bras à ce peuple rebelle ^, qu'il s'est levé malin, et a veillé tard pour le réduire. S'ils veulent approprier tout ceci à Dieu, en rejettant la figure et façon de parler que nous avons dite, ils ouvriront la porte à beaucoup de contentions superflues, lesquelles se peuvent appaiser en un mot : c'est que Dieu transfère à soy par similitude ce qui est propre aux hommes. Combien que la solution que nous
1) Matlli. XXIII, 37.
2) is. LXy, 2.