CHAPITRE XXV
De la dernière résurrection.
h Combien que Jésus-Christ , comme Soleil de justice, après avoirvaincu la mort ait esclairé le monde par son Evangile, pour mettre la vie en clairté (comme dit sainct Paul ''), dont il est dit qu'en croyant nous entrons de mort à vie ^, et ne sommes plus estrangers ne forains, mais bourgeois avec les saincts, et domestiques de Dieu,
1) Epliés.Itl, 10.
3) Malth. XXV, 34.
S) Jean V, SI.
2) Matlh. V, 45.
4) 2 Tim. [, 10.
lequel nous a fait seoir aux lieux célestes avec son Fils unique ^ tellement que rien ne nous défaut à plene félicité : toutesfois afin qu'il ne nous ennuyé point d'estre exercez à guerroyer encores sur la terre , voire avec condition dure et fasclieuse , comme si nous ne voyions nul fruit de la victoire que Christ nous a ac-
1) Rom. IX, -24.
3) Rom. IX, 20.
S) Ephés. 11, 6, 19.
2) Rom. XI, 3î.
4} De praedes:. et gratta, cap. II.
quise, nous avons à retenir ce qui est dit ailleurs de la nature d'espérance. Car puis que nous espérons ce qui n'apparoist point ^: et (comme il est dit en un autre passage) la foy est une démonstrance des choses invisibles * : ce pendant que nous sommes enserrez en la prison de noslre corps, nous sommes d'autant eslongnez de Dieu ^. Pour laquelle raison sainct Paul dit ailleurs que nous sommes morts, et que nostre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ : et quand luy qui est nostre vie sera apparu, que nous apparoistrons aussi avec luy en gloire*. Voyci doncques quelle est nostre condition , asçavoir qu'en vivant sobrement , justement et sainclement en ce siècle, nous attendions l'espérance bienheureuse etTadvénement de la gloire du grand Dieu et nostre Sauveur Jésus-Christ *. Yci nous avons besoin d'une singulière palience, afin de ne nous point lasser ne fascher, pour tourner bride ou quitter la place qui nous a esté assignée. Parquoy tout ce qui a esté par ci-devant traitté de nostre salut, requiert que nous ayons les cœurs eslevez en haut pour aimer Christ , lequel nous ne voyons point : et que croyans en luy nous soyons ravis d'une joye inénarrable et magnifique, jusques à ce que nous rapportions la fin de nostre foy, sujvant l'admonition de sainct Pierre ®. Pour laquelle raison sainct Paul dit que la foy et charité des enfans de Dieu regardent à l'espérance qui leur est appresiée au cieP. Quand nous avons les yeux ainsi arrestez en haut, et que rien ne les empesche ne retient yci-bas, qu'ils ne nous tirent et portent à la béatitude promise , ceste sentence est vrayement accomplie en nous, que nostre cœur est là où est nostre thrésor*. Et voylà pourquoy la foy est si rare au monde: c'est qu'il n'y a rien plus difficile à nostre tardiveté, que de surmonter des obstacles infinis, pour continuer alaigrement nostre course, jusques à ce que nous ayons obtenu la palme de la vocation céleste. Outre ce que nous sommes quasi opprimez de grande mul-
1) Rom. VIII, S5.
3) î Cor. V, 6.
K) Tite II, 12, 13.
7) Col. I, 5.
2) Héb. XI, 1.
4) Col. III, 3, 4.
6) 1 Pierre I, ».
8) Malth. YI, 21.
tltude de misères, nous sommes asprement tentez des niocqueries de beaucoup de gaudisseurs , qui en plaisantant nous tienent pour simples et sots, en ce que de nostre bon gré nous renonçons aux alléchemens et délices présentes, pour parvenir à une béatitude qui nous est cachée, comme si nous pourchassions une ombre laquelle nous eschappera tousjours. Brief, haut et bas, en face et à dos, à dextre et à gauche nous sommes assiégez et assaillis de tentations si griefves et violentes que nous ne serions pas pour les soustenir ne pour y résister, si nous n'estions desveloppez des choses terrestres, pour estre comme attachez à la vie céleste, laquelle semble estre fort loing de nous. Parquoy nul n'a deuement ne fermement proufité en l'Evangile, s'il ne s'est accoustumé de méditer continuellement la résurrection bienheureuse.
2 Les Philosophes ont jadis fort curieusement disputé du souverain bien, et en ont débatu avec grande contradiction : nul toutesfois, excepté Platon, ne s'est peu résoudre que le souverain bien de l'homme est d'estre conjoinct à Dieu.
Mais ce pendant il n'a peu gouster quelle estoit ceste conjonction. Dont il ne se faut esbahir: veu qu'il n'avolt rien apprins du vray bien, sans lequel elle ne peut consister. Or quant à nous, desjà en ce pèlerinage terrien nous cognoissons quelle est la félicité unique et parfaite: mais en telle sorte, qu'il faut qu'elle enflambe journellement de plus en plus nos cœurs à la désirer, jusques à ce que nous soyons rassasiez de la plene jouissance d'icelle. Voylà pourquoy j'ay dit que nous ne pouvons recevoir aucun fruit des bénéfices de Jésus-Christ, sinon en eslevant nos esprits à la résurrection. Comme aussi sainct Paul propose ce but à tous fidèles, disant qu'il s'efforce à y tendre, et qu'il oublie tout le reste pour y parvenir ^ Et d'autant plus nous y devons-nous de nostre part esveriuer d'un cœur ardent, de peur que si nous sommes occupez au monde, nous recevions un povre salaire de nostre lascheté et
1) Phil. m, u.