LIVRE m, CHAPITRE XXV
paresse. Pourtanten un autre lieu il donne ceste marque aux fidèles : c'est que leur conversation est au ciel, dont ils attendent leur Sauveur*. Et afin qu'ils ne soyent point débilitez ou lasclies à courir, il leur donne toutes créatures pour compagnes^. Car comme ainsi soit qu'en tout le monde on voye des traces de ruine et désolation à cause du péché d'Adam, il dit que tout ce qui est au ciel et en la terre aspire avec travail à estre renouvelé. Car d'autant qu'Adam par sa cheute a dissipé le vray ordre et intégrité de nature, la servitude en laquelle toutes choses se voyent, leur est dure et griefve à porter. Non pas qu'elles ayent jugement ny intelligence : mais pource que naturellement elles appâtent de retourner en Testât duquel elles sont décheutes. Parquoy sainct Paul leur attribue une douleur comme d'une femme qui enfante : afin que nous qui avons receu les prémices de l'Esprit, ayons tant plus grand'honte de croupir en nosire corruption, et n'ensuyvre pas pour le moins les élémens insensibles, qui portent la punition du péché d'autruy. Et afin de nous poindre plus au vif, il appelle l'advénement de Jésus-Christ, Nostre rédemption. Il est bien vray que toutes les parties de nostre rédemption sont desjà accomplies : mais pource que Jésus- Christ ayant esté une fois offert pour nos péchez, apparoistra derechef sans péché à salut ^, de quelques misères que nous soyons accablez, ceste rédemption dernière nous doit soustenir jusques en la fin.
3 L'importance de la chose doit bien aiguiser nostre estude ; car ce n'est pas sans cause que sainct Paul remonstre, que les morts ne ressuscitent ; tout l'Evangile n'est que fumée et mensonge* : pource que nostre condition seroit la pire d'entre les hommes mortels, d'autant que nous sommes exposez à la haine, reproches et vitupères de la pluspart du monde, sommes en hazard à chacune heure, mesmes sommes comme moutons qu'on meine à la boucherie". Et ainsi l'authorité de
1) Phil. m, 20. 3) Héb. IX,
5) Uom. VIII, 36 ; Ps. XLIV, 23.
2) Bom.vm, 19.
4) 1 Cor. XV, 14.
l'Evangile seroit abatue non-seulement en cest endroict, mais en toute sa substance, laquelle est comprinse tant en nostre adoption qu'en l'accomplissement de nostre salut. Au reste soyons tellement attentifs à une chose de si grand pris, que nulle longueur de temps ne nous y apporte ennuy pour nous en fascher. Pour laquelle raison j'ay différé de Iraitter de la résurrection jusques à présent, afin que les lecteurs apprenent, après avoir receu Jésus-Christ pour autheur de leur salut parfaict, de s'eslever plus haut, et cognoistre qu'il a esté revestu d'immortalité et gloire céleste, afin que tout le corps soit conformé au chef. Comme aussi le sainct Esprit nous propose souvent l'exemple de la résurrection en la personne d'iceluy. C'est une chose difficile à croire, que les corps estans consumez en pourriture doyvent ressusciter en leur temps. Pourtant, combien que plusieurs des Philosophes ayent maintenu l'immortalité des âmes, la résurrection de la chair a esté approuvée de bien peu. Et combien qu'en cela ils ne soyent point à excuser, toutesfois nous sommes advertis que c'est une chose trop haute pour attirer à soy les sens humains. Or afin que la foy puisse outrepasser un si grand empeschement, l'Escriture nous donne deux aides : l'une est en la similitude de Jésus-Christ, l'autre en la puissance infinie de Dieu. Maintenant toutes fois et quantes qu'on parlera de la résurrection , mettons-nous devant les yeux l'image de Jésus-Christ, lequel a tellement achevé le cours de sa vie mortelle en la nature qu'il avoit prise de nous^ qu'estant fait immortel, il nous est un bon gage de nostre immortalité à venir. Car en toutes les misères dont nous sommes environnez, nous portons sa mortification en nostre chair, afin que sa vie soit manifestée en nous*. Et de le séparer d'avec nous, il n'est pas licite, ne mesmes possible, qu'on ne le deschire. Dont procède cest argument de sainct Paul, que si les morts ne ressuscitent point, Jésus-Christ n'est ressuscité non plus^: d'autant qu'il prend ce principe
1) 2 Cor. IV, iO.
2) 1 Cor. XV, 13, 16.
pour résolu, que Jésus-Christ n'a point esté asservy à la mort pour son utilité privée, et qu'il n'a pas esté victorieux sur ieelle en ressuscitant, pour son prouflt : mais que ce qui doit estre accomply en tous les membres, selon l'ordre et degré d'un chacun, a esté commencé au chef. Car de faict, ce ne seroit pas raison qu'ils fussent en tout et par toutégualez à luy. Il est dit au Pseaume, Tu ne souffriras point que ton débonnaire voye Corruption K Combien qu'une portion de ceste fiance nous appartiene selon la mesure qui nous est donnée, loutesfois le plein effect n'en est apparu qu'en Jésus- Christ, lequel a esté affranchy de toute pourriture , pour reprendre son corps entier. Et afin qu'il n'y ait nulle ambiguïté ou scrupule, que Jésus-Christ ne nous associe à sa résurrection, tellement que ce gage nous contente, sainct Paul notamment prononce qu'il règne au ciel, et qu'il viendra au dernier jour comme juge, pour conformer nostre corps povre et contemptible au sien glorieux^. En l'autre passage il monstre que Dieu n'a point suscité son Fils de la mort, pour mettre seulement en avant un chef-d'œuvre de sa vertu, mais pour desployer une mesme efficace de son Esprit sur les fidèles, Parquoy il nomme cest Esprit,, Vie, quand il habite en nous : pource qu'il nous est donné à ceste fin de vivifier ce que nous avons de mortel. Je touche briefvement les choses qui se pourroyent bien déduire plus au long, et méritent bien d'estre ornées d'un plus haut style : mais j'estime que les lecteurs chrestiens trouveront en ceste briefveté assez de matière pour édifier leur foy. Jésus-Christ doncques est ressuscité pour nous avoir compagnons de la vie future. Le Père l'a ressuscité comme chef de l'Eglise, de laquelle il ne nous souffre nullement estre séparez. Il est ressuscité en la vertu du sainct Esprit, lequel nous est commun avec luy quant à l'office de vivifier : brief, il est ressuscité pour nous estre résurrection et vie. Or comme nous avons dit que nous avons une image vive de nostre résurrection toute patente en
0 Ps. XVI, 10.
2) Phil.Iir, 21.
ce miroir: aussi que ce nous soit un fondement certain pour appuyer nos esprits, afin que la trop longue attente ne nous fasche ou ennuyé : veu que ce n'est pas à nous de mesurer les minutes des temps à nostre fantasie , mais d'attendre patiemment que Dieu selon son opportunité dresse et establisse son règne. A quoy tend ceste exhortation de sainct Paul, que Jésus-Christ est les prémices : puis après ceux qui sont à luy, chacun selon son ordre*. Au reste afin qu'on n'esmeust point question ne doute de la résurrection de Jésus-Christ, en laquelle celle de nous tous est fondée, nous voyons en combien de sortes il la nous certifie. Les gaudisseurs se pourront mocquer du récit que font les Evangélistes, comme si c'estoyent des contes de petis enfans.
Car quelle authorité, disent- ils, a un message apporté par des femmes si effrayées que rien plus, et puis confermé par les disciples, qui sont esperdus de frayeur ? Pourquoy Jésus-Christ n'a-il plustost fait les monstres et triomphes de sa victoire, au milieu du temple et aux places publiques ? Pourquoy ne s'estil présenté redoutable en majesté devant les yeux de Pilate? Pourquoy ne s'est-il monstre vivant aux Sacrificateurs, et à toute la ville de Jérusalem? Brief, les hommes profanes n'accorderont point que les tesmoins qu'il a esleus soyent compétens. Je respon, combien que l'infirmité de ces commencemens fust contemptible, que néantmoins le tout s'est gouverné par une providence admirable de Dieu: afin que ceux qui avoyent un peu au paravant esté comme esvanouis de crainte, fussent attirez comme par force au sépulchre, partie par l'amour et zèle qu'ils avoyent envers leur maistre, partie par leur incrédulité : non-seulement pour estre tesmoins d'une chose veue, mais aussi pour ouyr des Anges ce qu'ils Yoyoyent des yeux. Comment leur authorité nous sera-elle suspecte, veu qu'ils ont tenu pour fable ce que les femmes racontoyent, jusques à ce qu'ils en ont eu plein regard? Quant à Pilate, aux Sacrificateurs et à tout le peuple, il ne se
1) 1 Cor. XV, 23.