‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 170 sur 346 · LIVRE m, CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE XXV

elle nous est utile, si nous regardons prudemment à quelle fin elle a tendu.

Car c'est une raison assez forte et péremptoire pour convaincre leur incrédulité, de ce que tous ont fait profession d'une chose laquelle nul d'eux n'acreue. Or Satan non-seulement a eslourdi les sens des hommes, pour leur faire ensevelir la mémoire de la résurrection avec les corps, mais s'est aussi efforcé de corrompre tout ce qui nous en est monstre, pour anéantir cest article. Je ne réciteray pas au long , que desjà du temps de saincl Paul il avoit commencé à l'esbran- 1er : mais tantost après sont sortis les Chiliastes, qui ont voulu accourcir le règne de Jésus-Christ : et le restreindre au terme de mille ans. Or leur badinage est si puérile, qu'il n'a besoin d'estre réfuté, non plus qu'il n'en est digne. Et l'Apocalypse, de laquelle ils ont prins couleur pour couvrir leur erreur, ne leur favorise en rien : veu que le nombre de mille dont il est là fait mention ^ ne se rapporte point à la béatitude permanente de l'Eglise, mais à beaucoup de révolutions qui devoyent advenir pour molester l'Eglise. Au reste, toute l'Êscriture prononce qu'il n'y aura nulle tin à la punition des réprouvez non plus qu'à la félicité des esleus ^. Or de toutes choses invisibles, et mesnies qui surmontent la capacité de nostre entendement,, il n'y en a nulle asseurance que par la seule Parole de Dieu. Ainsi c'est à icelle qu'il nous faut tenir, rejettans tout ce qu'on nous amènera d'avantage. Ceux qui assignent mille ans aux enfans de Dieu, pour la béatitude de la vie future, ne voyent point quelle injure ils font et à Christ et à son règne. Car si ainsi estoit que les fidèles ne deussent point estre vestus d'immortalité, il s'ensuyvroit que Christ (à la gloire duquel ils seront faits conformes) n'auroit point esté receu en gloire immortelle. Si leur béatitude a quelque fin, il s'ensuyt que le règne de Christ, sur la fermeté duquel elle est appuyée, est temporel. Finalement, ou telles gens sont fort ignorans des choses divines, ou ils s'efforcent d'une grande malice à renverser

1) Apec. SX, 4.

2) Maltli. XXV, 41, 46.

toute la grâce de Dieu et la vertu de Christ : desquelles l'accomplissement ne peut estre, sinon que le péché estant aboli, et la mort engloutie, la vie éternelle soit plenement restaurée. Ce qu'ils craignent d'attribuer trop grande cruauté à Dieu, en disant que les meschans seront punis de forment éternel, les aveugles mesmes voyent bien quelle folie c'est que cela. Comme si le Seigneur faisoit grande injure, en privant de son Royaume ceux qui parleur ingratitude s'en sont rendus indignes. Mais les péchez, disent-ils, sont temporels. Je leur confesse : mais la majesté de Dieu laquelle ils ont offensée, est éternelle. C'est doncques à bon droict que la mémoire de leur iniquité ne périt point. Mais si ainsi est, disent-ils, la correction surmontera la mesure du péché.

Je respon que cela est un blasphème intolérable, quand la majesté de Dieu est si peu prisée de nous, que d'estimer moins le contemnement d'icelle que la perdition "d'une âme. Parquoy laissons tels babillars, afin qu'il ne semble que nous les jugions dignes de responses, contre ce que nous avons dit au commencement.

6 II y a encores deux resveries, que des esprits curieux et tortus ont mis en avant. Les uns ont pensé que les âmes doyvent ressusciter avec les corps, comme si tout l'homme périssoit en mourant. Les autres accordans l'immortalité des âmes, ont cuidé qu'elles doyvent estre revestues de nouveaux corps, en quoy ils nient la résurrection de la chair. Quant aux premiers, pource que j'en ay touché en la création de l'homme, ce me sera assez d'advertir derechef les lecteurs combien cest erreur est brutal, de faire de nos esprits formez à l'image de Dieu, un vent qui s'escoule et esvanouisse, ayant seulement végété le corps pour ceste vie caduque : secondement, de réduire à néant le temple du sainct Esprit : brief, de despouiller la partie de nous la plus noble et la plus excellente, des marques notables que Dieu y a imprimée de sa divinité, pour la déclairer immortelle: et tellement pervertir tout, que la condition du corps soit plus précieuse que celle de l'âme. L'Escriture parle bien au-

tremenl, laquelle compare nostre corps à une loge fragile, laquelle nous quittons et laissons en mourant. En quoy elle monstre que l'àme est la principale partie de l'honmie : comme aussi elle le discerne d'avec les bestes brutes. Suyvant cela, sainct Pierre se voyant prochain de la mort, dit que le temps est venu qu'il luy faut quitter son tabernacle ^ Sainct Paul parlant des fidèles, après avoir dit que quand leur maison terrestre sera décheute, ils ont un édifice permanent au ciel, adjouste, Ce pendant que nous habitons en la chair, nous sommes séparez de Dieu comme pèlerins : et ainsi, que nous désirons de luy estre plus prochains par l'absence de nostre corps ^. Si les âmes ne survivoyent après nostre trèspas, quel fantosme seroit-ce qui auroit Dieu présent, veu qu'il faut que ce soit une chose séparée du corps? Et l'Apostre enl'Epistre auxHébrieux oste tous scrupules quant à cela, disant que nous sommes assemblez avec les esprits des justes ^. Par lesquels mots il entend que nous sommes associez avec les saincts Pères , lesquels estans trespassez ne laissent pas d'honorer Dieu en commun avec nous : comme de faict nous ne pouvons estre membres de Christ, sinon estans unis avec eux. D'avantage, si les âmes estans despouillées des corps, ne retenoyent leur essence pour estre capables de la gloire céleste, Jésus-Christ n'eust pas dit au brigand. Tu seras aujourd'huy en Paradis avec moy *. Estans munis de si bons tesmoignages et évidens, ne doutons point de recommander à l'exemple de Christ nos âmes à Dieu en mourant ^ : et aussi les remettre avec sainct Esiiene en la garde de nostre Seigneur Jésus ^ lequel n'est pas nommé sans cause le fidèle Pasteur et Evesque d'icelles ''. De nous enquérir plus curieusement de lestât qui est entre la mort et la résurrection, il n'est licite ny utile. Plusieurs se tormentent tant et plus à disputer en quel lieu les âmes sont logées, et si elles jouissent desjà de la

1) 2 Pierre I. U.

3) llëb.Xll, 23.

b) Luc XXII 1,46.

1) I Pierre II, 23.

2) 2Cor. V,l, 4.

4) Luc XXIU, 43.

fi) Act. VU, 59.

gloire promise, ou non. Or c'est folie et témérité de nous enquérir de choses incognues, plus haut que Dieu ne nous permet d'en sçavoir. L'Escriture après avoir dit que Christ leur est présent, et qu'il les reçoit en Paradis pour leur donner repos et joye : à l'opposile, (jue les âmes des réprouvez sentent desjà les tormens qu'elles méritent S s'arreste là, et ne passe point outre. Oui sera le maistre ou docteur qui nous enseignera ce que Dieu nous a celé? La question quant au lieu, est bien frivole et sotte : veu que nous sçavons que l'àme n'a pas ses mesures de long et de large, comme le corps. Ce que la retraitte bienheureuse des saincts esprits est nommée le sein ou giron d'Abraham, c'est bien assez : d'autant que par là nous sommes instruits qu'en sortant de ce pèlerinage terrien nous sommes receus du Père de tous les fidèles, à ce qu'il participe du fruit de sa fuy avec nous. Ce pendant, puis que l'Escriture veut que nous soyons en suspens jusques à la venue de nostre Seigneur Jésus, et nous commande de l'attendre, et nous remet à ce jour-là pour recevoir la couronne de gloire, tenons-nous comme barrez en ces bornes que Dieu nous assigne, asçavoir que les âmes fidèles, après avoir achevé leur terme de corabatre et travailler, sont recueillies en repos, où elles attendent avec joye la fruition de la gloire promise; et ainsi, que toutes choses demeurent en suspens jusques à ce que Jésus-Christ apparoisse pour Rédempteur. Quant aux réprouvez, il n'y a doute que leur condition ne soit conforme à ce que sainct Jude prononce de celle des diables : c'est qu'ils sont enchaînez comme malfaiteurs, jusques à ce qu'ils soyent traînez à la punition qui leur est apprestée ^.

7 L'erreur de ceux qui imaginent que les âmes ne reprendront point les corps desquels elles sont à présent vestues, mais qu'il leur en sera forgé de tout nouveaux, est si énorme, que nous le devons tenir comme un monstre détestable. Les Manichéens en cest endroict ont jadis amené une raison trop frivole : c'est qu'il

1) MattU. V, 8, 26; Jean XH, 32

2) Jude 6.

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