‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 173 sur 346 · LIVRE 111, CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE 111, CHAPITRE XXV

mune aussi aux iniques par accident, pour les traîner maugré leurs dents au siège judicial de Christ, lequel ils refusent maintenant ouyr comme Maistre.

Car ce seroitune peine bien légère, d'estre ravis par mort, s'ils ne comparoissoyent devant leur Juge, duquel ils ont provoqué sans fin, sans cesse et sans mesure la vengence, pour recevoir le loyer de leur rébellion. Au reste, combien que nous devons tenir pour conclu ce qui a esté dit, et ce que porte la confession mémorable de sainct Paul, c'est d'attendre la résurrection à venir tant des justes que des meschans*, toutesfois l'Escriture met souvent en avant la résurrection, seulement au regard des enfans de Dieu et aussi la conjoinct avec la gloire céleste, pource qu'à parler proprement, Jésus-Christ n'est point venu pour la perdition, mais pour le salut du monde. Parquoy il est simplement fait mention au Symbole de la vie bienheureuse.

10 Or pource que la propliétie sera lors accomplie enlièrement, où il est prédit que la mort doit cstre engloutie en victoire^: que nostre félicité permanente nousviene tousjours en mémoire, comme c'est la fin de nostre résurrection. De l'excellence de laquelle quand on aura dit tout ce que pourront exprimer toutes langues humaines, à grand'peine en aura-on touché la moindre partie. Car combien que l'Escriture enseigne que le Royaume de Dieu est plein de clairté, joye, félicité et gloire, néantmoins tout ce qu'elle en dit est bien loing de nostre intelligence, et quasi enveloppée en figure, jusques à ce que le jour viendra auquel le Seigneur se déclairera à nous face à face. Nous sçavons, dit sainct Jehan, que nous sommes enfans de Dieu, mais il n'est pas encores apparu : quand nous serons semblables à luy, nous le verrons tel qu'il est^. Parquoy les Prophètes, pource qu'ils ne pouvoyent exprimer de paroles <;esle béatitude spirituelle en sa substance, l'ont descrite et quasi dépeinte sous figures corporelles. Néantmoins pource qu'il est besoin que nostre cœur soit enflambé

1) Act. XXIV, 15.

S) 1 Jean 111, 2.

2) Osée XIII, U ; 1 Cor. XV, 54.

en l'amour et attente d'icelle, il nous faut principalement arrester en cesie cogitation, c'est que si Dieu, comme une fontaine vive et qui ne tarit jamais, contient en soy la plénitude de tous biens, que ceux qui tendent au souverain bien et à toutes les parties de félicité, ne peuvent rien désirer outre luy ; comme nous sommes enseignez en plusieurs passages :

Abraham, je suis ton loyer trèsample*.

Auquel s'accorde celuy de David, L'Eternel est ma portion, mon sort m'est trèsbien escheu^. Item, Je seray rassasié de ta veue'''. Or sainct Pierre dénonce que les fidèles sont appelez, à ce qu'ils soyent quelquesfois participans de la nature divine \ Comment cela? c'est que le Seigneur sera glorifié en ses Saincts, et exalté en ceux qui ont creu à son Evangile^ Si le Seigneur doit départir à ses esleus de sa gloire, vertu et justice, voire se donner à eux en plene jouissance, et estre fait un avec eux, ce qui surmonte toute dignité, il nous faut considérer que sous ceste grâce tous biens sont comprins. Et encores quand nous aurons bien proufité en ceste méditation, si nous faut-il entendre que nous sommes encores tout au bas et à la première entrée, et que jamais nous n'approcherons durant ceste vie à la hautesse de ce mystère. Ainsi d'autant plus devons-nous suyvre sobriété en cest endroict, de peur que si ayans oublié nostre petitesse, en prétendant de voltiger par nostre folle audace sur les nues, nous soyons opprimez de la clairté céleste. Nous sentons bien comment nous sommes tousjours frélillans en appétit désordonné de plus sçavoir qu'il n'est licite : dont beaucoup de questions frivoles et mauvaises sourdent journellement. Je nomme Questions frivoles, dont il ne se peut tirer nul proufit. Mais le second est encores pire : c'est que ceux qui s'y laschcnt la bride, s'enveloppent de spéculations mortelles, et voylà pourquoy je di qu'elles emportent grande nuisance. Ce que l'Escriture enseigne doit estre résolu entre nous sans contredit, c'est comme Dieu distribuant

1) Gen.XV, K 3) Ps.XVIl. 15.

5) î Thess. 1, 10.

2) Ps. XVI, 5.

4) 2 Pierre I, 4.

ses dons au inonde à ses fidèles en diverse sorte, fait luire inégalement ses rayons sur eux : que pareillement au ciel où il couronnera les mesmes dons, la mesure de gloire ne sera point égale. Car ce que sainct Paul dit de soy, ne conipètft pas généralement à tous : Vous estes ma gloire et ma couronne au jour de Christ ^; pareillement ce que dit le Seigneur Jésus à ses Apostres, Vous serez assis sur douze thrones, pour juger les douze Lignées d'Israël -. Sainct Paul doncques sçachant que Dieu glorifie au ciel ses Saincts, selon qu'il les a enrichis en la terre de ses dons spirituels, ne doute point qu'il ne doyve recevoir une couronne spéciale selon ses labeurs, et Jésus-Christ pour magnifier la dignité de l'oSice auquel il avoit establi ses Apostres, les adverlit que le fruit leur en est réservé au ciel. Comme au paravant il avoit esté dit par Daniel, Les gens entendus luiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui en justifient plusieurs seront comme estoilles à tout jamais^ De faict en considérant attentivement l'Escriture, nous trouverons que non-seulement elle promet vie éternelle aux fidèles, mais aussi quelque loyer particulier en icelle. A quoy tend ce dire de sainct Paul, que Dieu rende à Onésiphore en ce jour-là les bienfaits qu'il avoit receus de luy*. Ce qui est aussi confermé par la promesse de Jésus-Christ, que les disciples recevront en la vie éternelle cent fois plus qu'ils n'ont quittée En somme , comme le Seigneur Jésus par la variété des dons qu'il eslargit aux siens, commence la gloire de son corps yci-has, et l'amplifie par degrez, aussi il la parfera au ciel.

1 1 Or comme les enfans de Dieu doyvent recevoir cela d'un commun accord, puis qu'il leur est si bien testifié par l'Escriture, aussi faut-il qu'en chassant loing toutes questions entortillées, lesquelles ils cognoistroiit ne leur pouvoir tourner qu'à retardement, ils se tienent tout cois entre les bornes que Dieu leur a mises. Quant à moy, non-seulement je

1) ) Thess. It, «9.

S) Dan, XII, 3. 5) Mllth. XIX, 29.

2) Mallh. XIX, 4) aTim.I, 18.

me déporte en mon privé de m'enquérlr de choses superflues et inutiles, mais aussi je me veux donner garde qu'en respondant à beaucoup de curiositez, je ne nourrisse le mal que je dois réprimer.

Beaucoup de légers esprits estans affamez d'humeur de vent, s'enquièrent quelle distance il y aura entre les Prophètes et Apostres, derechef entre les Apostres et Martyrs : en combien de degrez les vierges précéderont les mariez:

brief, ils ne laissent nul anglet au ciel, lequel ils ne sondent avec leurs disputes. Et puis ils entrent en fantasie de quoy servira la réparation du monde, veu que les enfans de Dieu n'auront besoin de tout ce que la terre produit : mais seront semblables aux Anges ^ lesquels ne sont point soustenus par boire et manger, mais ont leur immortalité sans ces aides basses. Or je respon qu'il y aura un tel plaisir au seul regard des biens de Dieu, et combien que les Saints n'en jouyssent pas, que la seule cognoissance les esjouira tellement, que ceste félicité surmontera de beaucoup toutes les commodilez qui nous sont maintenant données.

Prenons le cas que nous soyons situez en la région la plus opulente du monde, et où nulle volupté ne défaille : combien y en a-il qui ne soyent empeschez chacun coup par maladie de jouir des bénéfices de Dieu? Et qui est celuy qui ne soit contraint de s'abstenir des biens qu'il a, et de jusner à cause de son intempérance?

Dont il s'ensuyt que le comble de félicité est, d'avoir jouissance pure et nette des biens de Dieu , encores qu'ils ne servent point à certain usage de la vie corruptible. Les autres se transportent encores plus loing, et demandent si l'escume aux métaux et telles superfluitez ne sont pas contrevenantes à la restauration de toutes choses ; ce que je leur puis accorder en partie : et toutesfois je ne laisseray pas d'attendre avec sainct Paul, la réparation des vices qui ont eu leur origine du péché , à laquelle toutes créatures gémissent ^. Derechef ils passent outre, en demandant quelle sera la condition du genre humain , veu que la bénédiction

0 Matth. XXII,

2) Rom. ViII,22.

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