CHAPITRE PREMIER
De la vraye Eglise : avec laquelle nous devons garder union, pource qu'elle est mère de tous les fidèles.
4 II a esté exposé au livre prochain , comment par la foy de l'Evangile Jésus- Christ est fait nostre , et comment nous sommes faits participans du salut qu'il nous a apporté, et de la béatitude éternelle. j>Iais pource que nostre rudesse et paresse, j'adjouste aussi la vanité de nos esprits, ont besoin d'aides extérieures, par lesquelles la foy soit engendrée en nous, y croisse et s'y advance de degré en degré, Dieu n'a point oublié de nous en prouvoir, pour supporter nostre infirmité. Et afin que la prédication de l'Evangileeustson cours, il a commis comme en dépost ce thrésor à son Ejilise : il a institué des Pasteurs et Docteurs par la bouche desquels il nous enseignast * :
brief, il n'a rien laissé derrière de tout ce qui appartenoit à nourrir un sainct consentement de foy, et un bon ordre entre nous. Sur tout il a institué les Sacremens, lesquels nous cognoissons par expérience estre moyens plus qu'utiles à nourrir et confermer nostre foy. Car d'autant qu'estans enclos en nostre chair comme en une cave, nous ne sommes point parve-
)} Ephés. IV, H.
nus en degré Angélique : Dieu se conformant à nostre capacité , selon sa Providence admirable a eslabli ceste conduite pour nous faire venir à soy : combien que nous en soyons fort loing séparez.
Ainsi la façon d'enseigner requiert, que maintenant je traitte de l'Eglise et de son régime , des offices comprins sous son estât, de sa puissance ; item des Sacremens, et finalement de la police : et que je tasche de retirer les lecteurs des corruptions et abus dont Satan a tasché en la Papauté d'abastardir tout ce que Dieu avoit destiné à nostre salut. Or je commenceray par l'Eglise, au sein de laquelle Dieu a voulu que ses enfans soyent assemblez: non-seulement pour estre nourris par le ministère d'icelle pendant qu'ils sont encores en aage d'enfans, mais à ce qu'elle exerce tousjours un soin maternel à les gouverner, jusques à ce qu'ils soyent venus en aage d'homme, voire qu'ils atteignent le dernier but de la foy. Car il n'est pas licite de sé|)arer ces deux choses que Dieu a conjoinctes : c'est que l'Eglise soit mère de tous ceux desquels il est Père. Ce qui n'a pas esté seulement sous la Loy, mais dure encores de-
puis l'advénement de Jésus-Christ : tesmoin salnciPaul, qui prononce que nous sommes enfans de la nouvelle Jérusalem et céleste ^
2 Quand nous confessons au Symbole que nous croyons l'Eglise, cest article ne se rapporte pas seulement à l'Eglise visible, de laquelle nous avons maintenant à parler, mais aussi à tous les esleus de Dieu, au nombre desquels sont comprins ceux qui sont desjà trespassez. Pourtant ce mot de Croire, y est mis, pource que souvent on ne pourroit pas noter à l'œil la diversité qui est entre les enfans de Dieu et les gens profanes, entre son sainct troupeau et les bestes sauvages.
Car quant à ce que plusieurs entrelacent ce mot En, cela n'a nulle raison probable. Je confesse bien qu'il est plus accouslumé aujourd'huy, et que d'ancienneté il a esté en usage : et niesmes le Symbole de Nice, comme il est récité en l'histoire ecclésiastique, dit, Croire en l'Eglise : néantmoins il appert aussi par les livres des anciens Pères, que cela estoit receu sans difficulté, de dire, Croire l'Eglise, et non pas En l'Eglise. Car sainct Augustin, et l'auteur du traitté sur le Symbole, qu'on intitule de sainct Cyprien, non-seulement parlent ainsi, mais notamment enseignent que la locution seroit impropre si on adjoustoit ceste préposition En. Et conferment leur opinion par une raison qui n'est pas frivole : Car nous tesmoignons que nous croyons en Dieu, d'autant que nostre cœur se remet sur luy comme véritable, et nostre fiance repose en luy, ce qui ne conviendroit point à l'Eglise, non plus qu'à la rémission des péchez, et à la résurrection de la chair. Pourtant, combien que je ne vueille point estriverpour les mots, toutesfois j'aime mieux suyvre la propriété, par laquelle la chose soit bien déclairée, que d'affecter formes de parler qui induisent obscurcie sans propos. La fin est, que nous sçachions, combien que le diable machine tout ce qu'il peut pour ruiner la grâce de Christ, et que tous les ennemis de Dieu conspirent à cela, et s'y efforcent avec une rage impé-
1) Gai. IV, 86.
tueuse, toutesfois qu'elle ne peut estre esteinte, et que le sang de Jésus-Christ ne peut estre rendu stérile, qu'il ne produise quelque fruit. Parquoy il nous faut yci regarder à l'éledion de Dieu, et aussi à sa vocation intérieure, par laquelle il attire ù soy ses esleus : pource que luy seul cognoist qui sont les siens, et les tient fermez sous son cachet ^ comme dit sainct Paul, sinon qu'il les fait porter ses enseignes, par lesquelles ils peuvent estre discernez d'avec les réprouvez. Mais pource qu'ils ne sont qu'une poignée de gens, voire contemptibles, meslez parmi grande multitude, et sont cachez comme un peu de grain sous un grand amas de paille en l'aire, il nous faut laisser à Dieu seul ce privilège de cognoistre son Eglise de laquelle le fondement est son élection éternelle. Et de faict, ce ne seroit point assez de concevoir en nostre cerveau que Dieu a ses esleus, si nous ne comprenions quant et quant une telle unité de l'Eglise, en laquelle nous soyons persuadez estre vrayemenl entez. Car si nous ne sommes alliez avec tous les autres membres sous le Chef commun qui est Jésus-Christ, nous ne pouvons avoir nulle espérance de l'héritage à venir. Parquoy elle est nommée Catholique ou universelle : pource qu'on n'en sçauroit faire deux ni trois sansdeschirer Jésus-Christ, entant qu'en nous seroit.
Mesmes les esleus de Dieu sont tellement conjoincts en Jésus-Christ, que comme ils dépendent tous d'un chef, aussi sontils faits un mesmç corps : voire avec telle liaison qu'on voit entre les membres d'un corps humain. Ils sont doncques tous un, vivans d'une mesme foy, espérance et charité par l'Esprit de Dieu : estaiis appelez non-seulement en un mesme héritage, mais aussi à participer à la gloire de Dieu et de Jésus-Christ. Et pourtant, combien que la désolation horrible qu'on voit par tout et de tous costez, semble monstrer qu'il n'y a rien de résidu de l'Eglise, sçachons que la mort de Christ est fructueuse, et que Dieu garde miraculeusement son Eglise comme en cachette, selon qu'il fut dit à Elie de son temps,
1) 2Tim. U, 19.