LIVRE IV, CHAPITRE I
qu'ils rapportent fruit de leur labeur *, Or saiiict Pierre définit !)riefvement quel est ce fruit-là, disant que nous sommes régénérez par la parole (jui nous est prescliée, qui est la semence incorriiptil)le de vie ■''. Pourtant sainct Paul se glorifie d'avoir engendré les Corinthiens au Seigneur par l'Evangile, et qu'ils sont le seau de son Apostolat : et mesmes qu'il n'est pas un ministre litéral, qui ait seulement batu les aureilles par le son de sa voix, mais que l'efficace de l'Esprit luy a esté donnée, afin que sa doctrine ne fust pas inutile-^; selon- lequel sens il dit ailleurs, que son Evangile n'a pas esté seulement en paroles: mais en vertu de l'Esprit*. Il dit aussi que les Galatiens ont reccu le sainct Esprit par l'ouye de la foy ^ : brief en plusieurs passages nonseulement il se fait coopérateur de Dieu, mais aussi s'attribue l'office d'administrer salut ^. Il est ceriain que jamais il n'a proféré telles choses pour usurper une seule goutte de louanges ù part, en se séparant d'avec Dieu, comme il l'expose ailleurs. Nostre labeur n'a pas esté inutile en Dieu, selon sa vertu, qui a besongné puissamment en moy''. Item derechef, Celuy qui a desployé sa vertu en Pierre envers les Juifs, l'a aussi desployée en moy envers les Gentils*. D'avantage, il appert par d'autres passages, qu'il ne laisse rien qui soit aux ministres, quand ils seront regardez en eux : Celuy, dit-il, qui plante n'est rien, et celuy qui arrouse n'est rien : mais Dieu qui donne accroissement fait toul^. Item, J'ay travaillé par-dessus tous les autres : non pas moy, mais la grcàce de Dieu qui m'assistoit ". Il est requis de noter diligemment et retenir ces sentences, ausquellcs Dieu s'attribuant l'illumination de nos esprits et renouvellement de nos cœurs, déclaire que celuy qui se vante d'y avoir quelque part ou portion, est sacrilège. Ce pendant selon que chac-un se rendra docile aux ministres que Dieu ordonne, il sentira en effect à son grand
\) Jean XV, 16.
3) 1 Cor. IV, 15; IX,
'») I Cor. H. 4.
6) 1 Cor. III, 9.
8) Gai. II, 8.
10) 1 Cor. XV, 10.
2) 1 Pierre I, 23.
Cor. III, 6, 5) Gai. III, 2.
7) 1 Thess. m, 5.
9) 1 Cor. m, 7.
proulit, que cestc manière d'enseigner n'a pas pieu à Dieu en vain : et que non sans cause il a imposé ce joug de modestie à tous ses fidèles.
7 J'estime qu'il est assez notoire par ce que nous avons dit comment on doit juger de l'Eglise visible, laquelle nous pouvons cognoistre. Car nous avons dit que l'Escriture saincte parle de l'Eglise en deux sortes : c'est que quelquesfois en usant de ce nom, elle entend lEglise qui est telle à la vérité, et en laquelle nuls ne sont comprins sinon ceux qui par la grâce d'adoption sont enfans de Dieu, et par la sanctification de son Esprit sont vrays membres de Jésus- Christ. Et lors non-seulement elle parle des Saincts (jui habitent en terre, mais de tous les esleus qui ont esté depuis le commencement du monde. Souvent par le nom de l'Eglise elle signifie toute la multitude des hommes, laquelle estant esparse en diverses régions du monde, fait une mesme profession d'honorer Dieu et Jésus-Christ :
a le Baptesme pour tesmoignage de sa foy : en participant à la Cène proteste d'avoir unité en doctrine et en charité : et consentante à la Parole de Dieu, et de laquelle elle veut garder la prédication, suyvant le commandement de Jésus-Christ.
En ceste Eglise il y a plusieurs hypocrites meslez avec les bons qui n'ont rien de Jésus-Christ fors que le tiltre et l'apparence : les uns ambitieux, les autres avaricieux, les autres mesdisans, aucuns de vie dissolue, lesquels sont tolérez pour un temps, ou pource qu'on ne les peut convaincre juridiquement, ou bien pource que la discipline n'est pas tousjours en telle vigueur qu'elle devroiî.
Pourtant comme il nous est nécessaire de croire l'Eglise invisible à nous, et cognue à un seul Dieu : aussi il nous est commandé d'avoir ceste Eglise visible en honneur, et de nous maintenir en la communion d'icclle.
8 Pourtant le Seigneur nous l'a marquée de certains signes et enseignes, entant qu'il nous estoit expédient de la cognoistre. Vray est que ce privilège appartient à luy seul, de cognoistre qui sont les siens, comme j'ay allégué de sainct Paul ^
1) 2Tim. II, 19.
Et de faict, afin que la témérité des hommes ne s'avançast jusques-Ià, il y a mis bon ordre : nous advertissant journellement par expérience, combien ses jugeniens secrets surmontent nostre sens.
Car d'une pari ceux qui sembloyentadvis du tout perdus et qu'on tenoit pour désespérez, sont réduits au droict chemin : d'autre costé ceux qui sembloyent estre bien fermes, trébuschent. Parquoy selon la prédestination de Dieu cachée et secrette, comme dit sainct Augustin, il y a beaucoup de brebis hors l'Eglise, et beaucoup de loups dedans '. Car il cognoist et a marqué ceux qui ne cognoissent ne luy ny eux-mesmes. Touchant de ceux qui portent extérieurement sa marque, il n'y a que les yeux de luy seul qui voyent lesquels sont saincts sans feinlise, et lesquels doyvent persévérer jusques en la fin : ce qui est le principal de nostre salut. Toulesfois pource que le Seigneur voyoit estre ex[;édient de sça- \'oir lesquels nous devons avoir pour ses enfans , il s'est accomodé en cest endroici à nostre capacité. Et d'autant qu'il n'estoitjà besoin en cela de certitude de foy, il a mis au lieu un jugement de charité, selon lequel nous devons recognoistre pour membres de l'Eglise, tous ceux qui par confession de foy, par bon exemple de vie et participation des Sacremens advouent un mesme Dieu et un mesme Christ avec nous. Or d'autant qu'il nous estoit mestier de cognoistre le corps de l'Eglise, pour nous adjoindre à iceluy, il nous l'a marqué de certaines enseignes, ausquelles l'Eglise nous apparoisl évidemment et comme à l'œil.
9 Voylà dont nous avons l'Eglise visible. Car partout où nous voyons la Parole de Dieu estre purement preschée et escoulée, les Sacremens estre administrez selon l'institution de Christ, là il ne faut douter nullement qu'il n'y ait Eglise '-' : d'autant que la promesse qu'il nous a baillée ne nous peut faillir : Par tout où deux ou trois seront assemblez en mon nom, je seray au milieu d'eux 3. Mais pour bien entendre la somme de ceste matière, il nous faut procéder par les
1) Homil. in Joan., XLV.
3) Matlh. XYUl, 20.
2) Ephés. 11, 20.
degrezqui s'ensuyvent : c'est que l'Eglise universelle est toute la multitude laquelle accorde à la vérité de Dieu et à la doctrine de sa Parole, quehjue diversité de nation qu'il y ait, ou distance de région : d'autant qu'elle est unie par le lien de religion. Que sous ceste Eglise universelle, les Eglises qui sont distribuées par chacune ville et village, sont tellement comprinses, qu'une chacune a le liltre et authorité d'Eglise : et que les personnes lesquelles sont advouées estre d'icelle par profession de foy, combien qu'à la vérité elles ne soyent point l'Eglise, néantmoins elles sont estimées y appartenir, jusques à ce qu'on les ait rejettées par jugement public. Combien qu'il y ait diverse raison à estimer des Eglises et des personnes particulières. Car il peut advenir qu'il nous faudra traitter comme frères, et avoir pour fidèles ceux que nous ne penserons pas dignes d'estre de ce nombre, à cause du consentement comnmn de l'Eglise, laquelle les souffrira et endurera encores au corps de Christ. Nous n'approuverons pas doncques telles gens comme membres de l'Eglise, quant à nostre estime privée, mais nous leur laisserons le lieu qu'ils lienent entre le peuple de Dieu, jusques à ce qu'il leur soit osté par voye légitime. Envers une multitude, il nous y faut autrement procéder. Car si elle a le ministère de la Parole, et si elle l'honore, si elle retient l'administration des Sacremens, elle doit estre sans doute recognue pour Eglise : d'autant qu'il est certain que la Parole et les Sacremens ne peuvent estre sans fruit. En telle sorte nous conserverons l'unité de l'Eglise universelle, laquelle les esprits diaboliques ont tousjours tasché de dissiper : et n'osterons point l'authorité qui appartient aux assemblées ecclésiastiques, lesquelles sont en chacun lieu pour la nécessité des hommes.
10 Nous avons mis pour enseignes de l'Eglise, la prédication de la Parole de Dieu, et l'administration des Sacremens.
Car ces deux choses ne peuvent estre qu'elles ne fructifient, et qu'elles ne prospèrent parla bénédiction de Dieu. Je ne di pas que par tout où il y a prédication, le fruit incontinent apparoisse : mais