LIVRE IV, CHAPITRE I
qu'ils outrepassent la mesure. Car là où noslre Seigneur requiert (ju'ils usent de démenée, la laissant derrière, ils s'adonnent du tout à rigueur et sévérité. Car en estimant qu'il n'y a nulle Eglise sinon où ils voyent une parfaite pureté et saineteté de vie, sous ombre de iiaïr les vices ils se départent de l'Eglise d(! Dieu, pensans se retirer de la compagnie des nu^sclians. llsallèguent que l'Eglise deJésus- Christ est saincle'. Mais il faut qu'ils escoutent ce (jue luy-mesme en dit :
qu'elle est meslée de bons et de mauvais. Car la parabole est vraye, où il l'accomparage à une rets, laquelle attire toutes manières de poissons, qui ne sont point choisis jusquesà ce qu'ils viencnt à rive^. Qu'ils escoutent ce qu'il en dit en une autre parabole : c'est qu'elle est semblable à uu ciiamp : lequel après avoir esté semé de bon froment, est aussi gasté d'yvroye : de laquelle la bonne moisson ne peut estre purgée, jusques à ce qu'elle soit amenée à la grange'''. Finalement, qu'ils escoutent ce qui est dit encores en une autre parabole, c'est qu'elle est semblable à une aire , en laquelle le grain est tellement assemblé en un monceau, qu'il est caché sous la paille jusques à ce qu'il soit vanné et criblé pour estre mis en grenier*. Puis que le Seigneur prononce que son Eglise sera sujette à ceste misère jusques au jour du jugement, d'estre tousjours chargée de mauvais hommes, c'est en vain qu'ils la cherchent du tout pure et nette.
14 31aisils disent que c'est une chose intolérable, que les vices régnent ainsi par tout. Je leur concède qu'il seroit à désirer autrement : mais pour response, je leur mets en avant la sentence de sainct Paul. Entre les Corinthiens il n'y avoit pas quelque petit nombre de gens qui eust failly, mais tout le corps esioit quasi corrompu : et n'y avoit pas une espèce de mal, mais plusieurs. Les fautes n'estoyent pas petites, mais grandes et énormes transgressions. La corruption n'estoit pas seulement aux mœurs, mais aussi en la doctrine. Que fait sur cela le sainct Âpostre, c'est-à-dire un instrument
1) Ephés. V, 26.
3) MjiUh. XIII, 24.
2) M.illli. XIII, 47.
4) Matth. ni, 12.
esleudu sainct Esprit, surletesmoignage du(|Ui'l est fondée l'Eglise? Clherche il de se diviser d'eux? les rejette-il du règne de Christ? leur dénonce-il une dernière malédiction pour les exterminer du tout? Non seulement il ne fait rien de tout cela, mais plustost il les advoue pour Eglise de Dieu et compagnie des Saincts et les confesse esire tels. S il y demeure Eglise entre les Corinthiens, ce pendant que les conteiuions, sectes et envies y régnent : ce pendant qu'il y a force procès et noises, que la malice y est en vigueur, qu'une meschanceté, laquelle devoit estre exécrable entre les Payens, est publiiiuement approuvée : ce pendant que sainct Paul y est diffamé, le(iuel ils devoyent honorer comme leur père : (ju'aucuns se mocquent de la résurrection des morts, laquelle anéantie, tout l'Evangile est ruiné * : ce pendant ([ue les grâces de Dieu servent à ambition et non point à charité , que plusieurs choses se font déshonnestementet sans ordre : si doncques pour c'è temps-là il y demeure Eglise entre eux, et y demeure d'autant qu'ils retienent la prédication de la Parole et les Sacremens, qui osera oster le nom de l'Eglise à ceux ausquels on ne peut point reprocher la dixième partie de telles fautes? Ceux qui examinent d'une telle rigueur les Eglises présentes, je vous prie qu'eussent-ils fait aux Galatiens , lesquels s'estoyent presque révoltez de l'Evangile? Toutesfois sain('t Paul recognoissoit entre eux quelque Eglise^.
'♦o Ils objectent aussi que sainct Paul reprend asprement les Cqrinthiens, de ce qu'ils enduroyent en leur compagnie un homme vivant meschamment : et adjouste une sentence générale, en laquelle il prononce qu'il n'est point licite de boire ne manger avec un homme de mauvaise vie'.
Sur cela ils font un argument, que s'il n'est point licite de manger le pain commun avec un meschant, beaucoup moins sera-il permis de manger avec luy le pain du Seigneur, qui est sacré. Je confesse certes que c'est un grand déshonneur, si les chiens et les pourceaux ont lieu entre les enfans de Dieu : encores plus grand,
1) 1 Cor. 1,11, etc.; 111, 3 ; V, I ; VI, 7 ; IX, 1 ; XV, 12.
2) Ga!. I, 2. 5) 1 Cor. V, 2, 11.
si le sacré corps de Jésus-Christ leur est permis comme à l'abandon. Et de faict, si les Eglises sont bien policées, elles n'endurent point les meschans pour les nourrir en leur sein : et ne recevront point à la Cène indiiféreniment les bons et les mauvais. Mais pource que les Pasteurs ne veillent pas tousjours de près, aucunesfois aussi sont plus faciles et plus doux qu'il ne conviendroit, ou bien sont em • peschez qu'ils ne puissent pas exercer une telle sévérité comme ils voudroyent : il advient pour ces raisons que les meschans ne sont pas tousjours rejettez de la compagnie des bons. Je confesse que (;ela est un vice, et ne le veux point amoindrir comme léger, veu que sainct Paul le reprend aigrement. iMais encores que l'Eglise ne s'acquitte point de son devoir, ce, n'est pas à dire qu'un chacun particulier doyve prendre conseil de se séparer d'avec les autres. Je ne nie pas que ce ne soit l'ofiice d'un bon fidèle, dé s'abstenir de toute familiarité des meschans, et de ne se mesler avec eux en quelque affaire que ce soit, tant qu'il puisse ; mais c'est autre chose de fuir la compagnie des mauvais, et autre chose, pour la haine d'eux renoncer à la communion de l'Eglise. Touchant ce qu'ils tienent pour un sacrilège, de communiquer à la Cène de nostre Seigneur avec les mauvais : en cela ils sont beaucoup plus rudes que sainct Paul. Car quand il nous exhorte à user pui\?ment de la Cène, il ne requiert point que chacun examine son compagnon , ou qu'un homme examine toute l'Eglise : mais qu'un chacun s'esprouve soy-mesme^ Si c'estoit péché de communiquer à la Cène avec un homme indigne , il nous eust certes commandé de regarder à l'entour de nous, s'il y en auroit point quelqu'un, par l'Inmondicité duquel nous fussions contaminez.
Mais quand il commande seulement que chacun s'esprouve, il noussignitie par cela que la compagnie des meschans ne nous nuit de rien, s'il y en a quelqu'uns qui s'y ingèrent. A quoy est conforme ce qu'il adjousie après, quand il dit que celuy qui en mange indignement , le mange à sa
1) 1 Cor. ?;i, 28.
condamnation ^ 11 ne dit pas, A la condamnation des autres : mais, A la siene : et à bon droict. Car il ne doit pas esire en la puissance d'un chacun, de discerner lesquels on doit recevoir ou rejetter. Ceste authorité appartient à l'Eglise, d'autant que cela ne se peut faire sans ordre légitime, comme il sera dit puis après. Ce seroit doncques chose inique, si un homme particulier estoit poilu par l'indignité d'un autre, veu qu'il ne le peut rejetter, et ne doit.
16 Or combien que ceste tentation adviene mesmes aux bons par un zèle inconsidéré qu'ils ont que tout aille bien, toutesfois nous trouverons ordinairement cela, que ceux qui sont tant scrupuleux el chagrins, sont plustost menez d'un orgueil et fausse opinion qu'ils ont d'estre plus saincts que les autres, que d'une vraye saincteté ou affection d'icelle. Pourtant ceux qui sont plus audacieux que les autres à se séparer de l'Eglise , et vont devant quasi comme porte-enseignes, n'ont le plus souvent autre cause, sinon pour se monstrer meilleurs que tous les autres, en mesprisant chacun.
Pourtant sainct Augustin parle fort prudemment, en disant ainsi : Comme ainsi soit que la reigle de la discipline ecclésiastique doyve principalement regarder l'unité d'esprit au lien de paix : ce que l'Apostre commande de garder en nous supportant l'un l'autre : et lequel n'estant point gardé, la médecine non-seulement est superflue, mais aussi pernicieuse, et pourtant n'est plus médecine. Les malins qui par cupidité de contention, plustost que par haine qu'ils ayent contre l'iniquité, s'efforcent d'attirer après eux les simples, ou bien de les diviser, estans enflez d'orgueil, transportez d'obstination, cauteleux à mettre calomnies sus, bruslans en sédition : afin qu'on pense qu'ils ayent la vérité, prétendent pour couleur d'user de sévérité : et abusent à diviser meschamment l'Eglise, de ce qui se doit faire par bonne modération, pour corriger les vices de nos frères, en gardant sincérité de dilection et unité de paix^. Après il donne ce conseil aux
1 Cor. XI, S Contra Pot