‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 182 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE I

fidèles qui ont en recommandation la paix et concorde, qu'avec humanité ils corrigent ce qu'ils pourront corriger : et ce qu'ils ne pourront, qu'ils le portent en l)alience gémissans par affection de diarité les taules de leurs prochains, jusques à ce que Dieu les amende, ou bien qu'il arrache l'ivroye et !e mauvais grain en purgeant le froment, et qu'il vanne son bled pour en oster la paille^ Tousiidèles se doivent armer de ceste admonition, de peur qu'en voulant eslre trop grands zélateurs de justice, ils ne s'eslongnent du Règne des cieux, qui est le seul vray règne de justice. Car d'autant que Dieu veut qu'on garde la commmunion de son Eglise, en s'entretenant en la compagnie de l'Eglise, tellf que nous la voyons entre nous : celuy qui s'en sépare est en grand danger de se retrancher ae la communioo des saincts. Pourtant, que ceux qui ont une telle tentation, pensent qu'en une grande multitude il y en a beaucoup qui leur sont cachez et incognus, lesquels néantmoins sont vrayement saincts devant Dieu. Qu'ils pensent secondement, qu'entre ceux qui leur semblent vicieux, il y en a beaucoup qui ne se complaisent point, et ne se flattent point en leurs vices, mais sont souventesfois esmeus de la crainte de Dieu, d'aspirer à une meilleure vie et plus parfaite. Tiercemt^nt, qu'ils pensent qu'il ne faut point estimer d'un homme par un seul fait, d'autant qu'il advient aucunesfois aux plus saincts de trébuscher bien lourdement. Quarte ment, qu'ils pensent que la Parole de Dieu doit avoir plus de poids et importance à conserver l'Eglise en son unité, que n'a la faute d'aucuns malvivans à la dissiper. Qu'ils pensent tinalement, quand il est (juestion d'estimer où est la vraye Eglise, que le jugement de Dieu est à préférer à celuy des hommes.

47 Ce qu'ils prétendent que non sans cause l'Eglise est appelée Saincte , nous avons bien à poiser quelle saincteté il y a en icelle. Car si nous ne voulons estimer qu'il y ait nulle Eglise, sinon laquelle fust parfaite depuis un bout jusques à l'autre, nous n'en trouverions nulle telle. Ce que

1) Contra Parmen,, lib. III, cap. II.

dit sainct Paul est bien vray, que Jésus- Christ s'est livré pour l'Eglise, afin de la sanctifier, et qu'il l'a purgée du lavement d'eau en la Parole de vie, pour la rendre son épouse glorieuse, n'ayant ne macule ne ride*. Mais ceste sentence n'est pas moins vraye, que le Seigneur œuvre de jour en jour pour effacer les rides d'icelle, et nettoyer les macules, dont il s'ensuyt que sa saincteté n'est pas encores parfaite. L'Eglise doncques est tellement saincte , que journellement elle proulite, et n'a pas encores sa perfection : journellement elle va en avant, et n'est pas encores venue au but de saincteté, comme il sera autre part plus amplement expliqué. Pourtant ce que les Prophètes prédisent de Jérusalem, qu'elle sera saincte, et que les estrangers ne passeront point par icelle, et que le temple de Dieu sera sainct, tellement que tous immondes n'y entreront point-: il ne nous le faut pas tellement prendre comme s'il n'y avoit nulle tache au membre de l'Eglise : mais d'autant que de vraye affection de cœur les fidèles aspirent à entière saincteté et pureté, la perfection qu'ils n'ont point encores, leur est attribuée par la bonté de Dieu. Or combien que souvent il adviene qu'on n'apperçoit point entre les hommes, grans signes de ceste sanctification, il nous faut néantmoins résoudre qu'il n'y a eu nul aage depuis le commencement du monde, auquel le Seigneur n'ait eu son Eglise, et que jamais il n'adviendra qu'il n'en ait tousjours. Car combien que dés le commencement du monde tout le genre humain a esté corrompu et perverty par le péché d'Adam , si est-ce qu'il n'a jamais failly de sanctifier, de ceste masse corrompue, des instrumens en honneur :

tellement qu'il n'y a nul siècle qui n'ait expérimenté sa miséricorde; ce qu'il a testiflé par certaines promesses : comme quand il dit, J'ay ordonné une alliance à mes esleus : j'ay juré à David mon serviteur, qu'éternellement je conserveray sa semence : j'establiray son siège à jamais ^ Item, le Seigneur a esleu Sion, il l'a esleue pour son habitacle ; c'est son repos éternel'*. Item, Voyci que dit le

1) Ephés.V, 25-27. 2) Joël III, 17 ; Is. XXXV, 8 ; LU, 1' 3) PS. LXXXIX, 4, 5. 4) Ps.CXXXU, 13, U.

Seigneur, lequel fait luyre le soleil au jour, et la lune en la nuict , Quand cest ordre défaudra, lors périra la semence d'Israël, et non point devante

18 Et de cela tant Jésus-Christ que les Apostres, et quasi tous les Prophètes nous ont monstre l'exemple. C'est une chose horrible à lire ce qu'escrivent Isaïe, Jérémie, Joël, Abacuc et les autres, du désordre qui estoit en l'Eglise de Jérusalem de leur temps.Ilyavoit une telle corruption tant au commun peuple , qu'aux gouverneurs et aux Prestres , qu'Isaïe ne fait point difficulté de les appeler Princes de Sodome, et Peuple de Goraorrhe ^. La religion mesmes en partie mesprisée, en partie contaminée.

Quant aux mœurs , il y avoit force pillages, rapines, desloyautez, meurtres et autres meschancetez semblables. Néantmoins les Prophètes ne forgeoyent point nouvelles Eglises pour eux , et ne dressoyent point des autels nouveaux pour faire leurs sacrifices à part , mais quels que fussent les hommes, pource qu'ils réputoyent que Dieu avoit là mis sa Parole, et avoit ordonné les cérémonies dont on y usoit, au milieu des meschans ils adoroyent Dieu d'un cœur pur, et eslevoyent leurs mains pures au ciel. S'ils eussent pensé tirer de là quelque pollution , ils eussent plustost aimé cent fois mourir que de s'y mesler. Il n'y avoit doncques autre chose qui les induisist à demeurer en l'Eglise au milieu des meschans, que l'affection qu'ils avoyent de garder unité. Or si les saincts Prophètes ont fait conscience de s'aliéner de l'Eglise à cause des grans péchez qui régnoyent, et non point d'un seul homme, mais quasi de tout le peuple, c'est une trop grande outrecuidance à nous, de nous oser séparer de la communion de l'Eglise, incontinent que la vie de quelqu'un ne satisfait point à nostre jugement, ou mesmes ne correspond à la profession chrestienne.

19 Semblablement , quel a esté le temps de Jésus-Christ et de ses Apostres? Toutesfois l'impiété désespérée des Pharisiens, et la vie dissolue du peuple

1) Jér. XXXI, 35-37.

î) Is. I, 10.

ne les a point empeschez qu'ils n'usassent des mesmes sacrifices avec les autres, et qu'ils ne veinssent au temple pour adorer Dieu, et faire les prières solennelles en commun avec eux. Ce qu'ils n'eussent jamais fait, s'ils n'eussent sceu que ceux qui en pure conscience communiquent aux Sacremens de Dieu avec les meschans, ne sont point contaminez par leur compagnie. Si quelqu'un ne se contente point de l'exemple des Prophètes et Apostres, pour le moins qu'il acquiesce à l'authorilé de Jésus- Christ. Pourtant sainct Cyprien parle trèsbien disant ainsi: Combien qu'il y ait du mauvais grain en l'Eglise, ou des vaisseaux impurs , si ne nous faut-il point retirer de l'Eglise pourtant , mais plustost mettre peine que nous soyons bon froment et vaisseaux d'or ou d'argent. De rompre les vaisseaux de terre, c'est à Jésus-Christ seul, auquel la verge de fer a esté baillée pour ce faire ^ : que nul ne s'attribue ce qui appartient au seul Fils de Dieu, d'arracher l'yvroye, de nettoyer l'aire, et d'escourre la paille, pour les séparer du bon grain ^, par humain jugement; c'est une obstination orgueilleuse, et une présomption plene de sacrilège^.

Pourtant que ces deux points nous soyent résolus, que celuy qui de son bon gré abandonne la communion externe d'une Eglise, en laquelle la Parole de Dieu est preschée, et ses Sacremens sont administrez n'a nulle excuse. Secondement, que les vices des autres, encores qu'ils soyent en grand nombre, ne nous empeschent point que nous ne puissions là faire profession de nostre chrestienté, usans des Sacremens de noslre Seigneur en commun avec eux, d'autant qu'une bonne conscience n'est point blessée par l'indignité des autres, fust-ce mesmes du Pasteur : et les Sacremens de nostre Seigneur ne laissent point d'estre salutaires à un homme pur et entier, parce qu'ils sont receus des meschans et immondes.

20 Leur chagrin et arrogance passe encores plus outre : pource qu'ils ne recognoissent nulle Eglise, qui ne soit pure des moindres taches du monde : mesmes

1) Ps. II, 9. S) Mattfi. III, 12.

3) Lib. m, episl. V.

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