LIVRE IV, CHAPITRE I
nous ensuyvions sa clémence? Il pardonne doncques non pas pour un coup ou deux, mais à chacunes fois que lepovre pécheur estant abattu et navré de la recognoissance de ses fautes, soupire après luy.
24 Et atin que nous commencions dés l'origine de l'Eglise , les Patriarches estoyent circoncis, receus en l'alliance de Dieu : et n'y a point de doute qu'ils ne fussent ainsi enseignez par leur père de suyvre justice et intégrité , quand ils conspirèrent à tuer leur frère; c'esloit un crime abominable, voire aux plus désespérez brigans du monde. En la lin estans adoucis pas l'admonition de Juda, ils le vendirent * : mais c'estoit encores une cruauté intolérable. Siméon etLévi meurtrirent tout le peuple de Sichem, pour faire la vengence de leur sœur : laquelle ne leur estoit licite : et de faict, fut condamnée par leur père -. Ruben commit un inceste exécrable avec la femme de son père ^. Juda voulant paiilarder contrevint à l'honnesteté de nature, ayant compagnie de sa belle-fille *. Or tant s'en faut qu'ils soyent effacez d'entre le peuple esleu, qu'ils sont au contraire constituez pour chefs. Que dirons -nous de David ? lequel estant chef de justice, combien offensoit-il griefvement, voulant satisfaire à sa paillardise en espandanl le sang innocent ^?I1 estoit desjà régénéré, et avoit eu mesmes par-dessus les autres enfans de Dieu excellent tesmoignage. Il commit néantmoins une meschanceté, dont les Payens mesmes eussent eu horreur; cela ne fait point qu'il n'obtiene merci ^. Et atin de ne nous arrester par trop aux exemples particuliers, combien avons-nous de promesses de la miséricorde de Dieu envers les Israélites. Combien de fois y est-il monstre que le Seigneur leur a lousjours esté propice ? Car qu'est-ce que promet Moyse au peuple, quand il se retournera à Dieu après avoir décliné en idolâtrie, et abandonné le Dieu vivant? Le Seigneur, dit-il, te retirera de captivité, et aura pitié de toy, et te rassemblera d'entre le peuple où
1) Gen. XXXVII, 18, 28.
3) Gen. XXXV, 22.
5) 2 Sam. XI, 4, 15.
Gen. XXXIV, 25, 30.
Gen. XXXVIIJ, 18.
2 Sam. XII, 13.
tu auras esté dispersé. Si tu estois espars aux quatre bouts du monde, il te recueillira '.
25 Mais je ne veux point commencer à faire un récit qui n'a\iroit jamais tin. Car les Prophètes sont pleins de telles promesses, esquelles ils présentent miséricorde au peuple qui avoit commis crimes infinis. Quelle iniquité y a-il plusgriefve que rébellion? Pour ceste cause elle est nommée divorce entre Dieu et son Eglise; et néantmoins icelle est pardonnée par la bonté de Dieu. Qui est l'homme, dit-il par la bouche de Jérémie, duquel si la femme s'abandonne à paillardise , il la vueille après recevoir? Or tous les chemins sont infects de tes paillardises, peuple de Judée, la terre en est toute plene : néantmoins retourrie-toy à moy, et je te recevray. Revien à moy, peuple rebelle et obstiné, je ne destourneray point ma face de toy : car je suis sainct, et ne sera point mon courroux perpétuel^. Et certes il n'y pourroit avoir autre affection en celuy qui dit qu'il ne désire pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et vive ^. Pourtant Solomon, en dédiant le Temple le destinoit à cest usage, que les oraisons faites pour obtenir pardon des péchez y fussent exaucées : Quand tes enfans, dit-il, auront péché (comme il n'y a nul homme qui ne pèche) et qu'en ton ire tu les ayes livrez à tes ennemis, et puis qu'ils se soyent repentis en leurs cœurs, et estans convertis te prient en leur captivité disans , Seigneur, nous avons péché, et avons mal vescu : et qu'ainsi supplians, ils regardent vers la terre que tu as donnée à leurs pères, et vers ton sainct Temple où nous sommes:
tu exauceras du ciel leurs prières, et sera propice à ton peuple lequel t'aura offensé : et luy pardonneras toutes les transgressions qu'il aura commises contre toy *. Ce n'a pas aussi esté en vain, que Dieu en sa Loy a ordonné sacrifices ordinaires pour les péchez entre son peuple ^ ; car s'il n'eust cognu que ses serviteurs sont assiduellement entachez
1) Deul. XXX, 3, i.
3) Ezécli. XVIII, 23, 32. 5) Nomb. XXVllI, 3.
2) Jér. ni, 1, 2, 12.
4) 1 Rois VUI, 46-49.
de vices, il ne leur eust point baillé ce remède.
26 Or je demande si par la venue de Christ, en laquelle toute plénitude de grâce a esté desployée, cela, a esté esté aux fidèles, de n'oser plus prier pour obtenir pardon de leurs fautes : et quand ils auront offensé Dieu, de ne trouver nulle miséricorde. Et que seroit-ce là à dire autre chose, sinon que Christ est venu pour la ruine des siens, plustost que pour le salut, si la bénignité de Dieu, qui estoit tousjours appareillée aux saincts en l'Ancien Testament, est maintenant ostée du tout? Mais si nous adjôustons foy à l'Escriture, laquelle crie haut et clair que la grâce de Dieu et l'amour qu'il porte aux hommes est plenement apparue en Christ, que les richesses de sa miséricorde ont esté en luy desployées, et la réconciliation avec les hommes accomplie \ il ne nous faut douter que sa clémence ne nous soit maintenant plustost exposée en plus grande abondance, qu'accourcie et diminuée.
De quoy aussi nous avons les exemples à l'œil. Sainct Pierre, qui avoit ouy de la bouche de Jésus-Christ, que quiconques ne confesseroit son nom devant les liommes, ne seroit point de luy recognu devant les Anges du ciel ^, le renonça trois fois, voire avec blasphème mesmes^; néanimoins il n'est point débouté d'avoir grâce. Ceux qui vivoyent désordonriément entre les Thessaloniciens, sont tellement chastiez de sainct Paul qu'il les convie à repentance*. 3Iesmes sainct Pierre ne met point en désespoir Simon le Magicien, mais plustost'luy donne bonne espérance, luy conseillant de prier Dieu pour son péché ^
27 Qui plus est, n'y a-il pas eu de grosses fautes, qui ont autresfois occupé toute une Eglise entièrement? Qu'est-ce que faisoit sainct Paul en cest endroict, sinon de réduire plustost tout le peuple en bonne voye , que l'abandonner en extrême malédiction ? Le révoltement qu'avoyent fait les Galatiens de l'Evan-
1) Titell, 11; III, 4; 2 Tim. 1,9.
î) Mallh. X, 33; Marc VIII, 38.
3) Matlh. ÏXVI, 69-7i. 4) 2 Thess. III, fî, 11, 12.
») Att. Vlll, 22. ■
gile^ n'estoit pas une légère faute. Les Corinthiens estoyent encores moins excusables qu'eux, d'autant qu'ils avoyent plus de vices et autant énormes ^ : néantmoins ne les uns ne les autres ne sont exclus de la bonté de Dieu. Mais au contraire, ceux qui avoyent plus griefvement offensé que les autres par paillardise, inipudicilé et toute vilenie, nommément sont appelez à repentance. Car l'alliance que nostre Seigneur a faite avec Christ et tous ses membres, demeure et demeurera tousjours inviolable : c'est asçavoir quand il dit, S'il advient ([ue ses enfans délaissent ma Loy, et ne cheminent point en mes préceptes, s'ils profanent ma justice, et ne gardent point ma doctrine, je visiteray avec verges leurs iniquitez, et leurs péchez avec chastiment : toutesfois ma miséricorde n'en départira point '.
Finalement par l'ordre du Symbole il nous est monstre que ceste grâce et clémence demeure et réside tousjours en l'Eglise : d'autant qu'après avoir constitué l'Eglise , la rémission des péchez est conséquemmeni adjoustée. Pourtant il faut qu'elle ait lieu en ceux qui en sont.
28 Aucuns un peu plus subtils, quand ils voyeut la doctrine des Novatiens estre si clairement réprouvée par l'Escriture, ne font point chacun péché irrémissible, mais seulement les transgressions volontaires, esquelles un homme sera cheut de son propre sceu et vouloir. Or en parlant ainsi, ils ne pensent point qu'aucun péché se remette, sinon celuy qui aura esté commis par ignorance. Mais puis que le Seigneur en la Loy a ordonné aucuns sacrifices pour effacer les péchez volontaires de son peuple, les autres pour purger les ignorances : quelle témérité est-ce de ne laisser nulle espérance de pardon à un péché volontaire?
Je maintien qu'il n'y a rien plus clair que cela : c'est que le sacrifice unique de Jésus-Christ a la vertu de remettre les péchez volontaires des fidèles , veu que Dieu par les hosties charnelles l'a ainsi tesmoigné, lesquelles en estoyent figures. D'avantage qui excusera David sous cou-
1) Gal.I, 6; III, I ; IV, 9.
3) Ps. LXXXIX, 31-34.
2) 2 Cor. XII, 21.
4) Léïit. lY. 2, etc.