LIVRE IV, CHAPITRE II
jamais cessé, mais a lousjours duré sans interruption. Ils font les Grecs schismatiques. A quel tiltre? Pourtant, disentils, qu'en se révoltant du sainct siège apostolique de Rome, ils ont perdu leur privilège. .Maisquoy? ceux qui se révoltent de Jésus-Christ, ne méritent-ils pas beaucoup plus de le perdre? De là il s'ensuyt que la couverture qu'ils prétendent de leur succession, est vaine, sinon qu'ils retienent la vérité de Jésus- Clirist en son entier, selon qu'ils l'ont receue des Pères.
3 Ainsi il appert que les défenseurs de TEglise romaine ne prétendent aujourd'liuy autre chose que ce qu'amenoyent anciennement les Juifs, quand les Prophètes de Dieu les rédarguoyent d'aveuglement, d'impiété et idolâtrie. Car comme iceux se vantoyent du Temple, des cérémonies et de Testât de prestrise, ausquelles choses ils pensoyent que l'Eglise fust située : pareillement ceux-ci, au lieu de l'Eglise nous mettent en avant je ne sçay quelles masques, lesquelles souvent peuvent estre où l'Eglise ne sera point, et sans lesquelles l'Eglise peut Irèsbien consister. Pourtant il ne me faut user d'autre argument pour les repousser, que de celuy dont usoit Jérémie pour abalre cesle vaine confiance des Juifs : asçavoir qu'ils ne se glorifient point en paroles de mensonge, disant, C'est le temple du Seigneur, c'est le temple du Seigneur, c'est le temple du Seigneur '. Car Dieu ne recognoist point pour son temple, un lieu où sa Parole ne soit ouye et honorée. Pour ceste cause, combien que la gloire de Dieu fust anciennement au temple entre les Chérubins ^, et qu'il eust promis d'avoir là son siège perpétuel, néantmoins quand les Sacrificateurs eurent corrompu son service par superstitions, il s'en départit et laissa le lieu sans aucune gloire. Si ce temple-là, lequel sembloit advis estre dédié à une perpétuelle résidence de Dieu, a peu estre abandonné de luy et devenir profane, il ne nous faut point imaginer que Dieu soit tellement attaché aux lieux ou aux personnes, ou lié à des
1) Jér. VII, 4.
2) Ezécb. X, *.
cérémonies externes, qu'il soit comme contraint de demeurer avec ceux qui ont seulement le tiltre et apparence d'Eglise*. Et c'est le combat (|u'a sainct Paul en l'épistre aux Romains, depuis le neufième chapitre jus(pies au douzième. Car cola troubloit fort les consciences infirmes, que les Juifs, qui sembloyent estre le peuple de Dieu, non-seulement rejettoyent l'Evangile, mais aussi le persècutoyent. Pourtant après avoir traitté la doctrine, il respond à ceste difficulté, en niant que les Juifs qui estoyent ennemis de la vérité, fussent l'Eglise : combien que rien ne leur défaillist de tout ce qui est requis en apparence extérieure : et n'allègue autre raison que ceste-là, pource qu'ils ne reçoyvent point Jésus-Christ.
Il parle encores plus expressément en l'épistre aux Galates, où en faisant comparaison d'Isaac avec Ismaël, il dit que plusieurs occupent lieu en lEglise, ansquels toulesfois l'héritage n'appartient point, pource qu'ils n'ont point esté engendrez d'une mère franche et libre. Et de là il descend à mettre en avant deux Jérusalem opposiies l'une à l'autre ^ : pource que comme la Loy a esté publiée en la montagne de Sinai, et l'Evangile est sorti de Jérusalem, aussi plusieurs estans nais et nourris en doctrine servile, se vantent hardiment d'estre enfans de Dieu et de l'Eglise, mesmes n'estans que semence bastarde, mesprisent les vrays enfans de Dieu et légitimes. Or quant à nous, puis qu'il a esté une fois prononcé du ciel, Que la chambrière soit exterminée avec ses enfans^ : estans munis de ce décret inviolable, foulions aux pieds toutes leurs sottes vanteries. Car s'ils s'enorgueillissent en leur profession externe, Ismaël de son costé estoit circoncis : s'ils se fondent sur l'ancienneté, il estoit premier-nay de la maison d'Abraham : nous voyons toutesfois qu'il en est retranché. Si on demande la cause, sainct Paul nous l'assigne: c'est que nous ne devons réputer pour droicts enfans de Dieu, sinon ceux qui sont engendrez de la pure semence de la Parole, pour les rendre légitimes. Selon ceste raison, Dieu
1) Rom. IX, 6.
3) Gen. XXI, 10.
2) Gai. IV, 22, etc.
déclaire qu'il n'est nullement obligé aux meschans sacrificateurs : veu qu'il avoit fait paction avec leur père Lévi, qu'il luy serviroil d'Ange ou messager. Mesmes il retourne contre eux leur fausse gloire, en laquelle ils s'eslevoyent contre les Prophètes : c'est que la dignité de prestrise doit estre singulièrement prisée et honorée. Ce qu'il leur confesse volontiers : mais c'est pour rendre leur cause tant pire, veu qu'il est prest de garder fidèlement ce qu'il a promis de son costé. Mais eux n'en tienent -conte : et ainsi méritent par leur desloyauté d'estre rejeltez. Voylf» que vaut la succession des pères aux enfans, s'il n'y a un Irain continuel et conformité, qui monstre que les successeurs ensuyvent ceux qui les ont précédez. Quand cela n'y est point, il faut que ceux qui seront convaincus de s'estre abastardis de leur origine, soyent déboutez de tout honneur : sinon qu'on vueille donner le tiltre et l'authorilé de l'Eglise à la synagogue si perverse et meschante comme elle estoit du temps de Jésus-Christ, sous ombre que Caïphe avoit succédé à beaucoup de bons Sacrificateurs, mesmes que depuis Aaron jusques à luy la succession avoit persévéré. Or tant s'en faut que cela ait lieu, que mesmes aux gouvernemens terrestres il ne seroit point supportable. Comme il n'y a nul propos de dire que la tyrannie de Caligula, Néron, Héliogabale et leurs semblables, soit le vray estât de la cité de Rome, pource qu'ils ont succédé aux bons gouverneurs qui estoyent establis par le peuple. Sur tout il n'y a rien plus frivole, que d'amener pour le régime de l'Eglise la succession des personnes, en oubliant la doctrine. Et mesmes les saincts Docteurs, lesquels ces canailles nous objectent faussement, n'ont rien moins prétendu que de vouloir prouver qu'il y eust droict héréditaire d'Eglise par tout où les Evesques ont succédé les uns aux autres. Mais pource que c'estoit une chose notoire et sans doute, que depuis l'aage des Apostres jusques à leur temps, il ne s'estoit fait nul changement de doctrine ny à Rome, ny aux autres villes : ils pre • nent ceci comme un principe suffisant : à renverser tous erreurs qui s'estoyent
eslevez de nouveau : c'est qu'ils estoyent répugnans à la vérité, laquelle avoit esté constamment gardée et maintenue d'un commun accord depuis le temps des Apostres. Ces brouillons doncques ne prouliteront rien, en fardant leur synagogue du tiltre d'Eglise. De nostre part ce nom nous est honorable': mais il est question de distinguer et sçavoir que c'est d'Eglise. En quoy non-seulement ils se trouvent empeschez, mais plongez en leur bourbier : pource qu'au lieu de la saincte Espouse de Jésus-Christ, ils nous supposent une paillarde puante et infecte. Or afin qu'un tel desguisement ne nous trompe, ayons mémoire de cest advertissement de sainct Augustin entre beaucoup d'autres : c'est qu'il dit que l'Eglise est quelquesfois obscurcie, et comme enveloppée des grosses nuées et espesses, sous multitude de scandales : quelquesfois elle apparoist libre et tranquille : quelquesfois elle est troublée et couverte de grans flots d'afflictions et tentations^ Et puis il produit pour exemple, que souvent ceux qui estoyent les plus fermes colomnes estoyent bannis pour la foy, ou bien se tenoyenl cachez çà et là en régions escartées.
4 Semblablement aujourd'huy les défenseurs du siège romain nous importunent, et estonnent les rudes et ignorans du nom de l'Eglise : comme ainsi soit que Jésus-Christ n'ait point de plus grans ennemis que le Pape et tous les siens. Combien doncques qu'ils nous allèguent le Temple, la Preslrise, et toutes autres telles masques, cela ne nous doit point esmouvoir pour nous faire concéder qu'il y ait Eglise où il n'y apparoist point de Parole de Dieu. Car voyci une enseigne perpétuelle, de laquelle le Seigneur a marqué les siens : Qui est de la vérité, dit-il, il oit ma voix^. Item, Je suis le bon Pasteur : je cognoy mes brebis, et elles me cognoissent. Mes brebis oyent ma voix, et Je les recognoy, et elles me suyvent^ Or un peu au paravant il avoit dit que les brebis suyvent leur Pasteur, d'autant qu'elles cognoissent sa voix * : qu'elles ne suyvent point un estranger,
1) Ad rit.cent., epist. XLVHI.
3) Jean X, U, 27.
2) Jean XVIU, 37.
'>) Jean X, 4.