LIVRE IV, CHAPITRE II
mais qu'elles s'enfuyent arrière, pource qu'elles ne cognoissent point la voix des estrangers. Pouniuoy doncques erronsnous à noslre escient en cherchant l'Eglise, veu que Jésus-Christ nous en a donné une marque qui n'est point douteuse? Laquelle ne nous peut tromper partout où nous la verrons, qu'elle ne nous rende certains que là il y a Eglise : comme partout où elle n'est point, il n'y peut rien avoir qui nous donne vraye signitication d'Eglise. Car sainct Paul dit que l'Eglise est fondée, non point sur l'opinion des hommes, non point sur la prestrise, mais sur la doctrine des Prophètes et des Apostres *. Oui plus est, il nous faut discerner Jérusalem de Babylone : l'Eglise de Dieu, de la congrégation des intidèles et meschans, par la seule différence que Jésus-Christ y a mise, en disant que celuy qui est de Dieu oit la parole de Dieu : au contraire que celuy qui ne la veut point ouyr, n'est point de Dieu''. En somme, puisque l'Eglise est le règne de Christ, et qu'il est ainsi que Jésus-Christ ne règne que par sa Parole, qui est-ce qui doutera que ce ne soyent paroles de mensonge, quand on veut faire à croire que le règne de Jésus-Christ est où son sceptre n'est point? c'est-à-dire ceste saincte Parole par laquelle seule il gouverne.
5 Touchant ce qu'ils nous accusent d'hérésie et de schisme, pource que nous preschor>s une doctrine diverse de la leur, et n'obéissons point à leurs loix et statuts, et avons nos assemblées à part, tant pour faire les prières publiques que pour administrer les Sacremens : c'est bien une griefve accusation, mais elle n'a point mestierde longue défense. On appelle hérétiques et scbismatiques ceux qui en faisant un divorce en l'Eglise, rompent l'union d'icelle. Or ceste union consiste en deux liens : asçavoir qu'il y ait accord en saine doctrine : et qu'il y ait charité fraternelle. Pour laquelle raison sainct Augustin distingue entre les hérétiques et scbismatiques, disant que les premiers sont ceux qui corrompent la pure vérité par fausse doctrine : les se-
1) EpUés.U,20.
2) Jean VUI, 47.
conds, sont ceux qui se séparent de la compagnie des fidèles, combien qu'ils ayent aui rement convenance avec eux en la foy ^ Mais il faut aussi noter ce point, que la conjonction que nous devons avoir en charité, dépend tellement de l'unité de foy, que ceste-ci en est le fondement, la fin cl la reigle d'icelle. Pourtant qu'il nous souviene que quand l'unité de l'Eglise nous est recommandée de Dieu, par cela n'est entendu autre chose, sinon que comme nous convenons, quant à la doctrine, en Jésus- Christ, aussi qu'en luy nos affections soyent conjoinctesen bonne amour. Pourtant sainct Paul nous exhortant à union, prend pour son fondement qu'il n'y a qu'un Dieu, une foy et un Baptesme '.
Et mesmes là où il nous enseigne d'estre d'accord tant en doctrine qu'en volontez, il adjouste quant et quant, que cela soit en Jésus-Christ^ : signifiant que tout accord qui se fait hors la Parole de Dieu, est une faction d'infidèles, et non point consentement de fidèles.
6 Sainct Cyprien semblablement en suyvant sainct Paul , proteste que la source de toute l'unité de l'Eglise est en cela, que Jésus-Christ soit seul Evesque. Puis il adjouste conséquemment, qu'il n'y a qu'une seule Eglise laquelle est espandue au long et au large : comme il y a plusieurs rayons du soleil, mais la clairté n'est qu'une : et en un arbre il y a beaucoup de branches, mais il n'y a qu'un tronc qui est appuyé sur sa racine : et d'une seule fontaine découlent plusieurs ruisseaux, qui n'empeschent point toutesfois que l'unité ne demeure en la source. Qu'on sépare les rayons du corps du soleil, l'unité qui est là ne souffre aucune division : qu on coupe la brancbe'd'un arbre, et elle seichera-, ainsi l'Eglise estant illuminée de la clairté de Dieu, est espandue par tout le monde.
Néantmoins il y a une seule clairté qui s'estend par tout, et l'unité du corps n'est point séparée *. Après avoir dit cela, il conclud que toutes hérésies et schismes provienent de ce qu'on ne se
1) Lib. Quaest. Evang. secundvm Maith.
2) Ephés. IV, 5. 3) Phil. II, 2, 5 , Rom. XV, b. 4) De simp'icitate PTa4tatorum,
INSTITUTION CfiRESTIENNE.
retourne point à la source de vérité, qu'on ne cherche point le Chef^ et qu'on ne regarde point la doctrine du 3Iaistre céleste. Maintenant que les advocats du Pape crient que nous sommes hérétiques, d'autant que nous avons abandonné leur Eglise : comme ainsi soit que la seule cause de l'abandonner ait esté, pource qu'on n'y souffre nullement que la vérité y soit preschée. Je laisse cela encores, qu'ils nous en ont chassez avec leur foudre d'excommunication : laquelle seule raison néantmoins est suffisante pour nous absoudre : sinon qu'ils vueillent condamnerles Apostres comme schisraatiques avec nous, veu que la cause est semblable. Je di que Jésus-Christ a prédit à ses Apostres, qu'on les jetteroit bors des Synagogues à cause de son nom ^ Or ces Synagogues-là estoyeiit réputées vrayes Eglises et légitimes pour le temps. Puisdoncques qu'il appert que nous avons esté jettez hors de l'Eglise du Pape, et que sommes prests de monstrer que cela nous est advenu pour le nom de Christ, il faut enquérir de la cause devant qu'on détermine rien de nous en une part ou en l'autre. Mais encores je leur quitte ce point-là , s'ils veulent : car il me suffit bien de ceste raison, qu'il nous estoit nécessaire de nous eslongner d'eux pour approcher de Christ.
7 Mais il apparoistra encores plus évidemment en quelle réputation nous doyvent estre toutes les Eglises, lesquelles sont sujettes à la tyrannie du Pape, en les accomparant avec l'Eglise ancienne d'Israël, selon qu'elle nous est descrite par les Prophètes. Lorsque les Juifs et les Israélites gardoyenl purement l'alliance de Dieu, il y avoit vraye Eglise entre eux : d'autant que par la grâce de Dieu ils avoyent les choses esquelles consiste la vraye Eglise : ils avoyent la doctrine de vérité comprinse en 'la Loy, laquelle estoit preschée par les Sacrificateurs et Prophètes. Ils estoyent receus en l'Eglise par le signe de la Circoncision. Les autres Sacremens leur estoyent exercices pour les confermer en la foy. Pour
1) Jean XVI, 2.
ce temps-là il n'y a doute que toutes les louanges dont nostre Seipneur a honoré son Eglise, ne leur appartinssent. Mais depuis qu'en déclinant de la Loy de Dieu ils se destournèrent à idolâtrie et superstition, ils furent privez en partie d'une telle dignité. Car qui oseroit oster le liltre d'Eglise à ceux ausquels Dieu a commis sa Parole et l'usage de ses Sacremens? D'autre pari, qui oseroit simplement et sans nulle exception donner le nom d'Eglise à une assemblée , en laquelle la Parole de Dieu seroit apertement foullée aux pieds : et la prédication de la vérité, qui est la principale force et quasi l'âme de l'Eglise, seroit dissipée ? 8 Quoy doncques? dira quelqu'un :
n'y a-il plus eu nulle portion d'Eglise entre les Juifs, depuis qu'ils ont décliné à idolâtrie? La response est facile. Premièrement, je di qu'ils ne sont pas trébuschez du premier coup en extrémité, mais sont allez en décadence par certains degrez. Qu'ainsi soit, nous ne dirons point que la faute d'Israël et de Juda fust égale, quand ils commencèrejit i)reraièrement à se destourner du pur service de Dieu. Quand Jéroboam forgea les veaux contre la défense expresse de Dit^u, et print un lieu pour sacrifier qu'il n'estoit pas licite de prendre , il corrompit du tout la religion en Israël*. Les Juifs se contaminèrent par mauvaise vie et par opinions superstitieuses, devant qu'avoir aucune idolâtrie externe. Car combien que du temps de Roboam ilsavoient desjà introduit plusieurs cérémonies perverses : toutesfois pource que la doctrine de la Loy, l'ordre de prestrise, et les cérémonies telles que Dieu les avoit instituées, demeuroyent encores en Jérusalem, les tidèles avoyent là un estât passable d'Eglise. En Israël, depuis Jéroboam jusques au règne d'Achab, il n'y eut nul amendement ; mesmes depuis ce temps-là ces choses allèrent de mal en pis. Ses successeurs, jusques à ce que le Royaume fust destruit, furent en partie semblables à luy : et ceux qui vouloyent eslre meilleurs, suyvoyent l'exemple de Jéroboam.
Quoy qu'il soit, tous ensemble estoyent
1) 1 Rois XU, 28.