‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 20 sur 346 · LIVRE IIL CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IIL CHAPITRE III

de Salan, du joug de péché, et de la misérable servitude de ses vices, entre au royaume de Dieu : nul ne peut embrasser la grâce de l'Evangile, qu'il ne se retire de ses desbauchemens pour suyvre le droict cbemin, et applique toute son estude à se réformer. Ceux qui cuident que la foy précède la péru'tence et nient qu'elle en procède comme un fruit et produit de l'arbre, n'ont jamais sceu qu'elle est sa propriété ou nature, et sont induits à telle fantasie par un argument trop léger.

'2 Jésus-Christ, disent-ils, et sainct Jehan-Baptiste ont premièrement exhorté le peuple à repentance en leurs sermons, et puis ont annoncé que le Royaume des cieuxestoit prochain*. Ils allèguent aussi que telle et semblable commission a esté donnée aux Apostres : et que sainct Paul, selon le récit de saint Luc, proleste d'avoir suyvi cest ordre^. Mais en s'amusant aux syllabes, ils ne regardent pas en quel sens et avec quelle liaison ces mots se doyvent prendre. Car quand Jésus- Christ et Jehan-Baptiste font ceste exhortation. Repentez-vous, veu que leRoyaume de Dieu est approclié : ne déduisent-ils pas la cause de repentance , de ce que Jésus-Christ nous présente grâce et salut? Parquoy ces paroles valent autant comme s'ils disoyent, Puis quele Royaume de Dieu est approflié, à cesie cause faites pénitence. Mesmes sainct Matlliieu ayant récité ceste prédication de sainct Jehan, dit qu'en cela a esté accomplie la prophétie d'Isaie touchant la voix qui crie au désert. Préparez la voye au Seigneur, dressez-luy ses sentiers*. Or l'ordre du Prophète est, que ceste voix doit com-' mencer par consolation et joyeuse nouvelle. Néantmoins quand nous disons que l'origine de repentance vient de foy, nous ne songeons point qu'il faille quelque espace de temps auquel il faille qu'elle soit engendrée : mais nous voulons signifier que l'homme ne se peut droictement adonner à repentance, sinon qu'il se recognoisse estre à Dieu. Or nul ne se peut résoudre estre <à Dieu, sinon qu'il ait premièrement recognu sa grâce. Mais ces

choses seront plus clairement déduites en la procé(kire. Possible qu'ils se sont trompez en ce que plusieurs sont doutez par les effrois de leur conscience, ou induits et façonnez à se ranger au service de Dieu, devant qu'avoir cognu sa grâce, mesmes devant que l'avoir goustée. Et c'est une crainte comme on la voit aux petis enfans, qui ne sont point gouvernez par raison : toutesfois aucuns la tienent pour vertu, d'autant qu'ils la voyent approcher de la vraye obéissance, à laquelle elle prépare les hommes. Mais il n'est pas yci question d'enquérir en combien de sortes Jésus-Christ nous attire a soy, ou nous dispose à une droicte affection de piété : seulement je dy qu'on ne peut trouver nulle droicture sinon où l'Esprit qu'il a receu pour le communiquer à ses membres, a son règne. Je di aussi secondement, suyvant la doctrine du Pseaume, asçavoirque Dieu est propice afin qu'on le craigne* : que jamais homme ne luy portera telle révérence qu'il doit, qu'il ne se lie en la clémence et bonté d'iceluy : et que nul ne sera jamais bien délibéré à garder la Loy, s'il n'est persuadé que celuy auquel il sert a son service agréable. Or ceste facilité de laquelle Dieu use envers nous, est un signe de sa faveur paternelle. Ce qu'aussi monstre l'exhortation d'Osée, Venez, retournons à l'Eternel : car s'il a destruit, il nous guairica : s'il a frappé, il nous donnera santés Nous voyons en ces mots, que l'espérance d'obtenir pardon doit servir d'esperon aux pécheurs, afin qu'ils ne croupissent point en leurs fautes. Au reste, ceux qui inventent une nouvelle manière de Chrestienté : c'est que pour recevoir le Baptesme on ait certains jours auxquels on s'exerce en pénitence, devant qu'estre receus à communiquer à la grâce de l'Evangile, n'ont nulle apparence en leur erreur et folie. Je parle de plusieurs Anabaptistes, et principalement de ceux qui appètent estre dits spirituels, et telle racaille comme sont les Jésuites et autres sectes. Mais ce sont les fruits que produit cest esprit de phrénésie, d'ordonner quelque peu de jours à faire pénitence,

1) Maltli. III, 2; IV, 17.

S) Is. XL, 3.

2) Act. XI, 21.

1) Ps. CXXX, t.

î) Osée VI, 1.

laquelle doit estre continuée de l'iiomme chrestien toute sa vie.

3 Aucuns hommes sçavans par ci-devant long temps, voulans simplement et purement parler de pénitence selon la reigle de l'Escriture, ont dit qu'elle consistoit en deux parties : c'est asçavoir luortilicalion et vivification. Et interprètent mortilicaiion, une douleur et terreur de cœur qui se conçoit par la cognoissance de péché, et le sentimeni du jugement de Dieu. Car quand quelqu'un est amené à la vraye cognoissance de son péché, adoncques il commence à le hayr et détester : adoncques vrayement il se desplaist en son cœur, et se confesse misérable et confus, il se souhaite estre autre qu'il n'est. Outre, quand il est touché du sentiment du jugement de Dieu (car l'un incontinent s'ensuyt de l'autre) lors humilié, espovanté et abatu, il tremble et se desconforte, et perd toute espérance. Voylà la première partie de pénitence, qui est appelée Contrition. Ils interprètent la vivification, estre une consolation produite de la foy : c'est quand l'homme confondu par la conscience de son péché, et espovanté de la crainte de Dieu, jettant son regard sur la bonté et miséricorde d'iceluy, sur la grâce et salut qui est en Jésus-Christ , se relève, respire, reprend courage, et quasi retourne de mort en vie. Or ces deux mots, quand ils seroyent bien interprétez, expriment assez bien que c'est de pénitence : mais en ce que telles gens exposent Vivification estre la joye que reçoit une âme quand elle est appaisée de ses troubles et angoisses, je ne m'accorde point avec eux : d'autant qu'il faudroit plustost en cest endroict prendre ce mot pour une affection de bien et sainctement vivre, comme s'il estoit dit que l'homme meurt à soy pour vivre à Dieu ; et c'est le renouvellement dont nous avons parlé.

4 Les autres, pourtant qu'ils voyent ce nom-ci estre diversement prinsen l'Escriture, ont mis deux espèces de pénitence. Et pour les distinguer, en ont appelé l'une Légale, par laquelle le pécheur navré du cautère de son péché, et comme brisé de terreur de l'ire de Dieu, demeure lié en ceste perturbation, sans s'en pouvoir

despeslrer : l'autre ils l'ont nommée Evangélique, par laquelle le pécheur estant griefvement affligé en soy-mesme, s'eslève néanlmoins plus haut, embrassant Jésus-Christ pour la médecine de sa playe, la consolation de sa frayeur, le port de sa misère. Caïn, Saiil, Judas sont exemples de la pénitence légale^ : desquels quand l'Escriture nous descrit la pénitence, elle entend qu'après avoir cognu la. pesanteur de leur péché , ils ont eu crainte de l'ire de Dieu : mais ne pensans sinon à la vengence et au jugement de Dieu, ont esté abysmez en ceste cogitation. Doncques leur pénitence n'a esté autre chose qu'un portail d'enfer, auquel estans desjà entrez en ceste présente vie, ils ont commencé à souffrir l'ire de la majesté de Dieu. Nous voyons la pénitence évangélique en tous ceux qui après avoir estépoinctsen eux-mesmes de l'aiguillon de péché, relevez néantmoins en fiance de la miséricorde de Dieu, se sont retournez à luy. Ezéchias fut troublé ayant receu le message de mort : mais pleurant il pria, et regardant à la miséricorde de Dieu, reprint fiance '^ Les Ninivites furent espovantez de l'horrible menace de leur ruine : mais couvers de sacs et de cendres ils prièrent, espérans que le Seigneur se pourroit convertir et destourner de la fureur de son ire^. David confessa qu'il avoit trop griefvement péché, en faisant les monstres du peuple : mais il adjousta, Seigneur oste l'iniquité de ton serviteur. A l'objurgation de Nathan il recognut le crime d'adultère, il se prosterna devant Dieu: mais pareillement il attendit pardon ''. Telle tut la pénitence de ceux qui à la prédication de sainct Pierre furent navrez en leur cœur : mais se confiansàla bonté de Dieu, adjoustèrent. Que ferons-nous, hommes frères? Telle fut aussi celle de sainct Pierre, qui pleura amèrement : mais ne laissa point d'espérer*. 5 Combien que toutes ces choses soyent vrayes, néantmoins d'autant que je le puis comprendre par l'Escriture, il faut autrement entendre le nom de Pénitence.

1) Gen. IV, 13; 1 Sam. XV, 30; Mattli. XXVII, 4.

2) 2 Rois XX, 2; Is. XXXVIU, 1. 3) Jon. III, S.

4) 2 Sam. XXIV, 10; XII, 13, 16.

5) Act. 11, 37; Luc XXU, 62; Malth. XXVI, 75.

Page 1