‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 21 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE III

Car ce qu'ils confondent la foy avec la pénitence, est répugnant à ce que dit sainct Paul aux Actes, Qu'il avoit testilié aux Juifs et aux Gentils la pénitence envers Dieu, et la foy en Jésus-Christ ^ Auquel lieu il met la foy et la pénitence comme choses diverses. Quoy donc? La vraye pénitence peut-elle consister sans foy?

Nenny pas : mais combien qu'elles ne se puissent diviser : toutesfois il les faut distinguer. Car comme la foy ne peut ostre sans espérance, néanlmoins foy et espérance sont choses différentes : aussi pareillement la pénitence et la foy, combien qu'elles s'entretienent d'un lien indivisible, toutesfois elles se doyvent plustost conjoindre que confondre. Je n'ignore pas que sous le nom de Pénitence, toute la conversion à Dieu est comprinse, dont la foy est une des principales parties; mais quand la nature et propriété d'icelle aura esté expliquée , il apparoistra en quel sens cela est dit. Le mot qu'ont les iïébrieux pour signifier Pénitence, signifie Conversion ou retour : celuy qu'ont les Grecs, signifie Changement de conseil et volonté. Et de faict, la chose ne respond point mal à ces vocables, que la somme de pénitence est, que nous esians retirez denous-mesmes, soyons convertis à Dieu : et ayans délaissé nos conseils et première volonté, en prenions une nouvelle. Parquoy à mon jugement nous la pourrons proprement définir en ceste sorte. Que c'est une vraye conversion de nostre vie à suyvre Dieu et la voye qu'il nous monstre, procédante d'une crainte de Dieu droicte et non feinte : laquelle consiste en la mortification de nostre chair et nostre vieil homme, et vivification de l'esprit. Auquel sens il faut prendre toutes les exhortations qui sont contenues tant aux Prophètes qu'aux Apostres, par lesquelles ils admonestent les hommes de leur temps à faire pénitence. Car ils les vouloyent mener à ce point, qu'estans confus de leurs péchez, et navrez de la crainte du jugement de Dieu, ils s'humiliassent et prosternassent devant sa majesté qu'ils avoyent offensée, et se retirassent en la droicte voye. Pourtant quand

\) Acl. XX, 21.

ils parlent de se convertir et se retourner au Seigneur, de se repentir et faire pénitence, ils tendent lousjours à une mesme fiu. Dont aussi l'Histoire saincte appelle Pénitence, d'estre conduits après Dieu : c'est quand les hommes l'ayans mesprisé pour s'esgayer en leurs cupiditez, commencent de se réduire à sa Parole, et sont prests et appareillez de suyvre où il les appellera ^ Et sainct Paul et sainct Jehan disent qu'on produise fruits dignes de repentance, entendans qu'il faut mener une vie qui monstre et testifie en toutes ses actions un tel amendement^.

6 Mais devant que procéder outre, il sera expédient d'expliquer d'avantage la définition ci-dessus mise, en laquelle il y a principalement trois articles à considérer. Pour le premier, (juand nous appelons Pénitence une conversion de vie à Dieu, nous requérons un changement, non pas seulement aux œuvres externes, mais aussi en l'âme : à ce que s'estant despouillée de sa vieille nature, elle produise après fruits dignes de sa rénovation. Ce que le Prophète voulant exprimer, commande ù ceux qu'il exhorte à repentance, d'avoir un nouveau cœur'.

Parquoy Moyse par plusieurs fois voulant remonstrer au peuple d'Israël quelle est la vraye conversion, les enseigne de se convertir de tout leur cœur et de toute leur âme. Et en parlant de la circoncision du cœur, il entre jusquesaux affections les plus cachées. Laquelle locution est souvent réputée des Prophètes; tou tesfois il n'y a lieu dont nous puissions mieux entendre quelle est la vraye nature de Pénitence, que du quatrième de Jérémie , où Dieu parle en ceste manière : Israël, si tu te convertis, converty-toy à moy. Cultive bien la terre de ton cœur, et ne sème point sur les espines. Sois circoncis au Seigneur, et oste toute immondicité de ton cœur''. INous voyons comment il dénonce que pour se mettre à bien vivre ils ne peuvent prendre autre commencement sinon de desraciner toute impiété du cœur. Et pour les toucher plus vivement, il les advertit que c'est à Dieu

1) MaUIi. 111,2; 1 Sara. VII, 3.

5) Luc m, 8; Rom, VI, 4; Acl. XÎVI, 20.

3) Ezécl». XVUI, 31. *) Jér. IV, 1.8,*.

qu'ils ont 'affaire , envers lequel on ne proufite rien en tergiversant : pource qu'il a en détestation le cœur double. Pour ceste cause Isaïe se mocque de toutes les entreprinses des hypocrites, lesquels de son temps s'eftorçoyent à amender leur vie extérieurement par cérémonies : mais ce pendant ne se soucioyent de rompre les liens d'iniquité, desquels ils estreignoyent les povres. Et aussi en ce passage-là mesme, il démonstre bien quelles sont les œuvres qui se doyvent ensuyvre de la vraye pénitence*.

7 Le second ariicle a esté, que nous avons dit qu'elle procède d'une droicte crainte de Dieu. Car devant que la conscience du pécheur soit amenée à repentance, il faut qu'elle soit premièrement touchée du jugement de £)ieu. Car quand ce pensement sera une fois fiché au cœur de l'homme, que Dieu doit une fois monter en son Throne judicial pour demander conie de toutes œuvres et paroles : elle ne laissera point reposer le povre pécheur, ne respirer une seule minute de temps, qu'elle ne le picque et stimule tousjours à mener une nouvelle vie, afin qu'il se puisse seurenient représenter à ce jugement. Parquoy l'Escriture souvent, quand elle nous exhorte à repentance, nous réduit en mémoire que Dieu jugera une fois le monde. Comme en ce passage de Jérémie : Afin que ma fureur ne sorte comme feu, et n'y ait nul qui la puisse esteindre, à cause de vostre perversité". Item, en la prédication de sainct Paul qu'il feit à Athènes : Comme ainsi soit que Dieu ait laissé cheminer les hommes en ignorance : maintenant il leur dénonce de faire pénitence, d'autant qu'il a déterminé un jour auquel il jugera le monde en équité^, et en plusieurs autres lieux. Aucunesfois, par les corrections qui sont desjà advenues, elle démonstre que Dieu est juge : afin que les pécheurs réputent que beaucoup plus griefve peine les attend, s'ils ne se corrigent de bonne heure. De quoy nous avons l'exemple au chapitre XXIX du Deutéronome.

Or d'autant que le commencement de nostre conversion à Dieu est, quand nous

1) Is. LVUI, 5-7.

S) Act. XVII, 30

2) Jér. IV, 4.

avons haine et horreur du péché, à ceste cause l'Apostre dit que la tristesse qui estselon Dieu, est cause de repentance*: appelant Tristesse selon Dieu, quand nonseulement nous avons crainte d'estre punis, maishayssons et avons en exécration le péché, d'autant que nous entendons qu'il desplaist à Dieu. Ce qui ne doit estre trouvé estrange, pource que si nous n'estions poincts à bon escient, jamais la paresse de nostre chair ne se pourroit corriger: raesmes nulle picqueure ne suSiroit à la resveiller de sa stupidité, si Dieu ne passoit plus outre en monstrant ses verges. Mesmes outre la brutalité il y a aussi la rébellion, laquelle a besoin d'estre batue à grans coups de marteaux. Ainsi nous contraignons Dieu par nostre perversité, à user de sévérité et rigueur en menaçant, veu qu'il ne serviroit rien d'allécher par douceur ceux qui dorment. Je ne réciteray point les tesmoignages qui se trouvent çà et là par toute 1 Escriture. La crainte de Dieu est ausi-i nommée Introduction à pénitence pour autre raison. Car encores qu'un homme fust en tout et par tout estimé parfait en vertus, s'il ne rapporte sa vie au service de Dieu, il pourra bien estre loué du monde,' mais il sera en abomination au ciel, attendu que la principale partie de justice est de rendre à Dieu l'honneur qu'il mérite, duquel nous le fraudons meschamment, quand nous n'avons pas ceste intention de nous assujetir à son Empire.

8 II nous faut maintenant expliquer le troisième article : c'est que nous avons dit que la pénitence consiste en deux parties : en la mortification de la chair, et la vivification de l'Esprit, Ce que les Prophètes, combien qu'ils parlent simplement selon la rudesse du peuple auquel ils avoyent affaire, néantmoins exposent assez bien, quand ils disent, Cessez de mal faire, et adonnez-vous à bien.

Nettoyez-vous de vos ordures, délaissez vostre vie perverse : apprenez de bien faire, appliquez-vous à justice, miséricorde, etc.^ Car en rappelant les hommes de malice, ils requièrent que toute ■leur chair, c'est-à-dire leur nature, soit

1) î Cor. vu, 10. 2) Ps. XXXIV, 15; Is. I, iS, 17.

Page 1