LIVRE IV, CHAPITRE VIL
de ce que pour une petite chose il avoit esmeu une grosse contention et periiideuse en l'Eglise: et iceluy obéit à l'admonition sans contredit K Geste liberté a duré long temps entre les saincts Evesques, d'admonester fraternellement les Evesques romains et les reprendre quand ils failloyent. Iceux semblablenient, quand la chose le requéroit, admonestoyent les autres. Car sainct Cyprien 'exhortant Estiene Evesque romain d'admonester les Evesques de Gaule, ne prend point argument qu'il ait puissance par-dessus eux, mais d'un droicl commun et réciproque que les Evesques ont entre eux '. Je vous prie, si Esiieneeust eujurisdiction en la Gaule, sainct Cyprien ne luy eust-il pas dit, Cbaslie-les : car ils sont en ta sujétion ? Mais il parle bien autrement : La société fraternelle, dit-il, en laquelle nous sommes unis ensemble, requiert cela , que nous nous admonestions mutuellement^. Et de faict, nous voyons de quelle véhémence de paroles il use en un autre lieu , en reprenant iceluy mesnie, d'autant qu'il vouloit trop user de licence. Il n'appert point doncques encores en cest endroit que l'Evesque romain ait eu quelque jurisdiction sur ceux qui n'estoyent point de sa province.
8 Quant est d'assembler des Conciles, c'estoit l'office de chacun Métropolitain de faire tenir les Synodes en leurs provinces une fois ou deux l'an , selon qu'il estoit ordonné : en cela l'Evesque de Rome n'avoit que veoir. Le Concile universel ne se dénonçoit que par l'Empereur : et les Evesques y estoyent appelez par son authorilé seulement. Car si quelqu'un des Evesques eust attenté cela , non-seulement il n'eust pas esté obéy des autres qui estoyent hors sa province, mais il s'en fust incontinent ensuyvy quelque esclandre. L'empereur doncques dénonçoit à tous qu'ils conveinssent. Socrates historien raconte bien que Jule Evesque romain se plaignoit de ceux d'Orient, de ce qu'ils ne Favoyent point appelé au Concile d'Antioche, alléguant qu'il estoit défendu par les Canons, de rien ordon-
1) Àd Palriarc, lib. I, episl. XXIV.
a) Epist. XUl, lib. III.
3) Ad Fompeium, contra epist. Steph.
ner sans en avoir communiqué à l'Evesque de Rome *. Mais qui est-ce qui ne voit que cela se doit prendre des Décrets qui apparlienent à l'Eglise universelle ? Or ce n'est point de merveilles si on faisoit cest honneur tant à l'ancienneté et noblesse de la ville, qu'à la dignité de l'Eglise, de constituer qu'il ne se feist aucun Décret universel touchant la doctrine chrestienne, en l'absence de l'Evesque do Rome, moyennant qu'il ne refusast point d'y assister. Mais de quoy sert cela pour fonder une domination sur toute l'Eglise? Car nous ne nions pas que lEvesque romain n'ait esté un des principaux : mais nous ne voulons nullement admettre ce que les Rnmanisques de présent afferment , asçavoir qu'il ait eu supériorité sur tous.
9 Reste le quatrième point de la puissance ecclésiastique , qui gist es appellations. C'est chose notoire que celuy par devant lequel on appelle, a jurisdiction supérieure. Plusieurs ont souvent appelé anciennement à l'Evesque de Rome : luy aussi s'est efforcé d'attirer à soy la cognoissance des causes : mais il a esté tousjours mocqué quand il a excédé ses limites. Je ne diray rien d'Orient ne de Grèce : mais nous lisons que les Evesques de Gaule luy ont résisté fort et ferme, quand il a fait semblant de vouloir rien usurper sur eux. En Aphrique ceste matière fut débatue par longue espace de temps. Car d'autant que le Concile Milevitain, auquel assistoit sainct Augustin, avoit excommunié tous ceux qui appelleroyent outre mer, l'Evesque romain meit grand'peine pour faire corriger ce Décret, et envoya des Ambassadeurs, pour remonstrer que ce privilège luy avoit esté donné par le Concile de Nice. Iceux produisoyent certains actes , qu'ils disoyent estre du Concile de Nice, lesquels ils avoyent prins aux armaires de leur Eglise ^ A quoy résistent les Aphrîcains, disans qu'il ne faloit adjouster foy à l'Evesque romain en sa cause propre. Ainsi la conclusion fut d'envoyer à Constanlinoble et aux autres villes de Grèce, pour avoir de là des copies moins suspectes.
1) Tripart. Hist., lib. IV.
2) Hœc habenliir primo voi. Concil,
Là on ne trouva rien de ce qu'avoyent prétendu les Ambassadeurs de Rome.
Ainsi le Décret qui avoit cassé la jurisdiclion souveraine de l'Evesque romain^ demeura en son entier. Et en cela fut descouverte une impudence vilene de l'Evesque romain. Car comme ainsi soit qu'il eust par fraude supposé le Concile de Sardice pour celuy de Nice, il fut surprins en fausseté manifeste. Mais encores il y a eu une plus grande meschanceté et plus effrontée en ceux qui ont adjousté aux actes du Concile une épistre forgée à plaisir; là où le successeur d'Aurélius condamnant l'arrogance de son prédécesseur, de ce qu'il s'esloit trop audacieusenient retiré de l'obéissance du siège apostolique , se rend humblement luy et les siens, et demande d'estre receu à merci. Voylà les beaux monumens antiques, sur lesquels est fondée la majesté du siège romain : c'est que sous couverture de l'ancienneté, ils font des badinages tant puériles, que les aveugles pourroyent toucher leur sottise à la main. Aurélius (dit ceste belle épistre) estant enflé d'une audace et contumace diabolique , a esté rebelle à Jésus-Christ et à sainct Pierre , pourtant est digne d'estre anathématisé. Et de sainct Augustin , quoy? Item de tant de Pères qui ont assisté au Concile Milevitain ? Mais quel mestier est-il de réfuter de beaucoup de paroles cest escrit tant inepte, lequel doit faire rougir le front de honte mesmes aux Romanisques, s'ils ne sont d'une impudence du tout désespérée? En ceste manière Gratien , qui a composé les Décrets (je ne sçay si par malice ou par ignorance) après avoir récité ce Canon , Que nul n'appelle outre mer, sur peine d'estre excommunié : adjousté ceste exception , Fors qu'au siège romain ^ Que feroit-on à ces bestes, lesquelles sont tellement despourveues de sens commun, de faire une exception de l'article pour lequel la loy a esté expressément faite, comme chacun sçait ? Car le Concile en défendant d'appeler outre mer, n'entend autre chose sinon que nul n'appelast à Rome.
1) II, qusest. lY, cap. Plaçait.
1 0 Mais pour mettre fin une fois à ceste question, une seule histoire que raconte sainct Augustin, suffira pour monstrer quelle a esté anciennement la jurisdiction de l'Evesque romain. Donat qui se nommoit de Cases-noires, schismatique, avoit accusé Cécilien Archevesque de Carthage : et avoit tant fait qu'iceluy fut condamné sans estre ouy. Car sçachant que les Evesques avoyent conspiré contre luy, il ne voulut point comparoistre. La chose veint jusques à l'Empereur Constantin.
Iceiuy voulant que la cause fust traittée, par jugement ecclésiastique, commit ceste charge à Melciades pour lors Evesque de Rome, et à certains autres Evesques d'Italie, de Gaule et d'Espagne, lesquels il nomma. Si cela esloit de la jurisdiction ordinaire du siège romain, comment est-ce que Melciades souff"re que l'Empereur luy donne des assesseurs à son plaisir? Qui plus est, pourquoy est-ce que l'appellation vient par-devant luy, parle commandement de l'Empereur, et qu'il ne la reçoit de son authorité? Mais escoutons ce qui adveint depuis.
Cécilien fut là supérieur : Donat de Casesnoires fut débouté de sa calomnie : lequel en appelai L'Empereur Constantin renvoya l'appellation par-devant l'Archevesque d'Arles. Voylà l'Archevesque d'Arles assis pour rétracter, si bon luy semble, la sentence de l'Evesque romain : au moins pour juger par-dessus luy. Si le siège romain eust eu la jurisdiction souveraine sans appel, comment Melciades enduroit-il qu'on luy feist une telle injure, de préférer à luy l'Evesque d'Arles? El quel Empereur est-ce qui fait cela? c'est Constantin : duquel ils se glorifient tant que non-seulement il a appliqué toute son estude, mais aussi employé tout son Empire pour exalter la dignité de leur siège. Nous voyons doncques combien l'Evesque romain estoit encores loing adoncques de ceste domination, laquelle il prétend luy avoir esté donnée de Jésus - Christ sur toutes les Eglises : et laquelle il se vante faussement avoir eue de tout temps du consentement commun de tout le monde.
1) August., epist. CLXII in brevi coUat. contra Donaf., et alibi.