LIVRE IV, CHAPITRE VII
II .le sçay combien il y a do rescrits et épisires décrélalcs des Papes, ausquelles ils magnilieiit leur puissance jus- (jues au bout : mais il n'y a (piasi nul de si petit entendement ou sçavoir, qui ne sçaciie aussi d'autre part, que ces épistres sont communément si sottes et badines, qu'il est aisé de juger de première l'ace de quelle bouticjue elles sont parties. Car qui est l'homme de sain entendement et de cerveau rassis, qui pense qu'Anaclète soit auilieur de ceste belle interprétation que Gratien allègue au nom d'iceiuy, asçavoir (jue Cépbas est à dire Chef*? 11 y en a beaucoup de telles frivoles, que Gratien a ramassées sans jugement; desquelles les Romanisques abusent aujourd'buy contre nous pour la défense de leur siège. Et ne sont point honteux d'espardre en si grande clairté telles fumées, desquelles ils séduisoyent jadis en ténèbres le simple peuple. Mais je ne me veux point beaucoup travailler à rédarguer ces fatras, lesquels d'eux-mesmes se rédarguent, tant sont ineptes. Je confesse bien qu'il y a aussi quelques épistresqui ont vrayement esté faites par des Papes anciens, ausquelles ils s'efforcent d'exalter la grandeur de leur siège, en luy donnant des tiltres magnifiques :
comme de Léon. Car combien que c'ait esté un homme sçavant et éloquent, il a esté convoiteux de gloire et de préémij nence outre mesure. î\Iais asçavoir-mon si les Eglises ont adjousîé foy à son tesmoignage, quand il s'exalte ainsi. Or il appert que plusieurs estans faschez de son ambition , ont mesmes résisté à sa convoitise^. En une épistre il ordonne l'Evesque de Thessalonique son vicaire par la Grèce et par les pays voisins ^ item ce) u y d'Arles, ou je ne sçay quel autre par les Gaules''. Item Hormidas Evesque d'Hispales, par les Espagnes :
mais il adjouste par tout ceste exception, «ju'il leur donne une telle cbarge avec <:ondition, que par cela ne soyent aucunement enfreints les privilèges anciens des Mètropolilains. Or luy-mesme déclaire que cestuy-ci en estoit un, que s'il
1) Dist. XXII, cap. Sacrosancta.
2) Vide episl. LXXXV. 3) EpUt. LXXXIII. 4) Episl. LXXXIX.
survenoit quelque controversie ou difTicultè, (ju'on s'addressast à eux en premier lieu. Ce vicariat doncques se donnoit avec tel si, que nul Evesque n'estoil. era|)esché en sa jurisdiclion ordinaire, nul Arcbevesque n'esloit débouté du régime de sa province : et n'y avoit nul préjudice pour les Synodes. Or qu'estoit-ce là autre chose, sinon de s'abstenir de toute jurisdiclion, mais seulement s'interposer pour appaiser, entant que la communion de l'Eglise porte que les membres s'empes('hent les uns pour les autres?
4 2 Du temps de sainct Grégoire ceste façon ancienne estoit desjà fort changée. Car comme ainsi soit que l'Empire fust desjù foridissipé, d'autant que les Gaules et Espagnes estoyent fort affligées par les guerres, l'Illyric gastè, l'Italie fort vexée, l'Aphrique quasi du tout perdue et destruite : les Evesques chrestiens voulans prouvoir à ce qu'en une telle confusion de Testât civil, pour le moins l'unité de la foy demeurast en son entier, s'adjoignoyent pour ceste cause avec l'Evesque romain, dont il adveint que nonseulement la dignité du siège, mais aussi la puissance fut grandement accreue.
Combien qu'il ne me cliaille point beaucoup comment cela s'est fait : tant y a qu'elle estoit beaucoup plus grande en ce temps-là, qu'elle n'avoit esté au paravant : et toulesfois il s'en faut beaucoup que ce fust une supériorité, à ce qu'un dominast sur les autres à sa poste. Seulement on porloit ceste révérence au siège romain, qu'il pouvoii réprimer et corriger les rebelles qui ne se vouloyent point laisser réduire par les autres. Car sainct Grégoire proteste tousjours cela diligemment, qu'il ne veut pas moins fidèlement garder aux autres leurs droicts, qu'il veut les siens luy estre gardez. Je ne veux point, dit-il, par ambition déroguer à personne : mais je désire d'honorer mes frères en tout et par tout^ Il n'y a sentence en tous ses escrits, là où il eslève plus haut sa primaulé, que quand il dit, Je ne sçache Evesque lequel ne soit sujet au siège apostolique quand il se
1) Jd iJedwlan. clerum, epist. LXVUI, lib. n.
trouve en faute K Mais il adjousle in'conlinent, Quand il n'y a point de faute, tous sont égaux par droict d'humilité ^ En cela il s'attribue l'authorité de corriger ceux qui ont failly : se rendant égual à ceux qui font leur devoir. Or il faut noter que c'est luy qui se donne telle puissance : mais ceuxausquelsil sembloit bon luy accordoyent. Si quelqu'un luy vouloit répugner, il estoit licite : comme il appert que plusieurs luy ont contredit. D'avantage, il est à noter qu'il parle là du Primat de Bisance, lequel ayant esté condamné par son Concile provincial , avoit mesprisé la sentence de tous les Evesques du pays, lesquels en avoyenl fait leur plaintif à l'Empereur. Ainsi l'Empereur avoit commis la cause à sainct Grégoire pourencognoistre. Nous voyons doncques qu'il n'attentoit rien pour violer la jurisdiction ordinaire, et que ce qu'il laisoit mesmes pour aider aux autres, n'estoit que par le commandement de l'Empereur.
1 3 Voyci doncques la puissance qu'avoit pour lors l'Evesque romain : c'estoit de résister aux rebelles et aux dures lestes, toutes fois et quantes qu'on avoit mestier de quelque remède extraordinaire : et ce pour aider les autres Evesques, non pas pour les empesclier. Pourtant, il n'entreprend rien d'avantage sur les autres, qu'il leur permet sur soy en un autre passage : confessant qu'il est prest d'estre reprins de tous, et corrigé de tous ^ Semblablement il commande bien en une autre épistre à l'Evesque d'Aquilée, de venir à Rome pour rendre raison de sa foy, louchant un article qui estoit pour lors en débat entre luy et ses voisins ; mais il fait cela par le commandement de l'Empereur, comme il dit, non point de sa propre puissance. D'avantage, il déclaire qu'il ne sera pas juge luy seul, mais promet d'assembler le Condle de sa province pour en juger ''. Or combien qu'il y eust encoresune telle modération, que la puissance du siège romain estoit enrloseen ses limites, lesquels il n'estoit point loisible d'outrepasser, et que l'E-
1) Ad Domininim Carthag, episcop., epist. ull. lib. II.
2) Epist. LXIV, lib. VM.
3) Lib. II, epist. XXXVII. *) Epist. XVI.
vesque romain ne présidoit pas plus sur les autres, qu'il leur estoit sujet : toutesfois on voit combien cest estai a despieu à sainct Grégoire. Car il se plaind çà et là, que sous couleur d'estre créé Evesque, il est rentré au monde : et qu'il est plus enveloppé en négoces terriens, que jamais il n'avoit esté vivant entre les laïcs : tellement qu'il se dit estre quasi sutîoqué d'affaires séculiers ^ En un autre passage : Je suis, dit-il, chargé de tant de fardeaux d'occupations, que mon" âme ne se peut eslever en haut. Je suis batu de plaidoyers et de querelles : comme de vagues : après la vie paisible que j'ay menée, je suis agité de diverses tempestes d'une vie confuse : tellement que je puis bien dire, Je suis entré en la profondeur de la mer, et la lempeste m'a noyé ^.Pensez maintenant ce qu'il eust dit, s'il eust esté en tel temps auquel nous sommes.
Combien qu'il n'accomplist pas l'office de Pasteur, toutesfois il l'exerçoit, il ne se mesloit point du gouvernement civil et terrien : mais il se confessoit estre sujet de l'Empereur comme les autres. Il ne s'ingéroit point aux affaires des autres Eglises, sinon entant que la nécessité l'y contraignoil. Toutesfois il pense estre en un labyrinthe, d'autant qu'il ne peut simplement vacquer du tout à l'ofTice d'Evesque.
14 Or comme nous avons desjà dit, l'Archevesque de Constantinoble estoit alors en débat avec celuy de Rome, louchant la Primauté. Cardepuisquele siège de l'Empire fut establi à Constantinoble, il sembloit bien advis que ce fust bien raison que ceste Eglise-là eust le second lieu. El de faict, ç'avoil esté la principale raison pourquoy on avoit du commencement donné le premier lieu à Rome, d'autant qu'elle estoit adoncques chet de l'Empire. Gratien allègue uii rescrit de Lucinus Pape, où il dit qu'on, a premièrement constitué les Primautez et Archevesc.hez, conformant l'ordre de l'Eglise à la police temporelle : c'est-à-dire, qu'on a tellement distribué les sièges , que comme une ville estoit supérieure à
1) Theotistae, epist. V, lib. I.
■2) Anastas. Antioch., epist. VU et XXV, lib. l ; Ps. LXIX, 3.