‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 218 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE VII

l'autre, ou inférieure quant au temporel, aussi ouluyassignoit son degré de prééminence quant au régime spirituel ^ 11 y a aussi bien un autre rescrit sous le nom de Clément, où il est dit que les Patriarches ont esté ordonnez aux villes lesquelles avoyent eu devant la Chrestienté les principaux Prestres. Or il est vray qu'en cela il y a erreur : mais il approche aucunement de la vérité. Car c'est chose notoire, que du commencement, comme dit a esté, afin que le changement ne fust pas si grand, les sièges des Evesques et Primats ont esté distribuez selon l'ordre qui estoit desjà quant au temporel : et que les Primats et Métropolitains ont esté colloquez aux sièges des bailliages ou gouvernemens. Pourtant il fut ordonné au Concile premier de Turin, que les villes qui auroyent précédé les autres en degré, quant au régime séculier, fussent aussi les premiers sièges d'Evesques^. Que si la supériorité terrienne estoit transportée d'une ville à l'autre, que le droict d'archevesque fust transporté quant et quant. Mais Innocence Pape de Rome, voyant la dignité de sa ville décliner depuis que le siège de l'Empire avoit esté transporté à Constantinoble et craignant que par ce moyen son siège n'allast en décadence, feit une loy contraire, où il dit qu'il n'est pas nécessaire que la prééminence ecclésiastique soit changée, selon qu'il se fera mutation en l'ordre civil. Mais selon la raison, on devroit bien préférer rauihorité d'un Concile à la sentence d'un seul homme.

D'avantage, Innocence nous doit estre suspect en sa cause propre. Quoy qu'il en soit, il dénote bien par son Décret, que du commencement on usoit de ceste façon, asçavoir de disposer les Archevesques selon la prééminence temporelle de chacune ville.

15 Suyvant ceste ordonnance ancienne il fut décrété au Concile de Constantinoble le premier, que l'Evesque de là fust second en honneur et en degré, d'autant que c'estoit la nouvelle Rome ^. Long temps après, d'autant que le Concile de Chalcédoine avoit fait un semblable

i) Distinct. LXXÏ, 2} Cliap. I.

;i) Socrat., Hisl. iri'p., lib. IX, cap. XIII.

Décret , Léon Romain y contredit fort et ferme : et non-seulement il se permit de mespriser ce que six cens Evesques avoyent arresté et conclu, mais (comme on voit par ses épistres) il les injuria aigrement, de ce qu'ils avoyent osté aux autres Eglises cest honneur qu'ils avoyent donné à celle de Constantinoble ^ Je vous prie, qui est-ce qui le pouvoit inciter à troubler tout le monde, pour une cause tant légère et frivole que pure ambition? Il dit que ce qui a esté une fois passé au Concile de Nice, doit demeurer inviolable. Comme si toute la Chrestienté estoit en danger de périr, pour avoir préféré une Eglise à l'autre : ou comme si les Patriarchies avoyent esté distribuées au Concile de Nice pour une autre lin ou intention, que pour la conservation de la police. Or nous sçavons que la police, selon la diversité des temps permet, et mesmes requiert qu'on face des mutations diverses. C'est doncques une vaine couleur que prend Léon, de dire qu'on ne doit nullement donner au siège de Constantinoble l'honneur qui avoit esté au paravant donné par le Concile de Nice à la ville d'Alexandrie. Car cela est trop évident, que c'estoit un Décret qui se pouvoit changer selon la condition des temps. Et qu'est-ce, que nul des Evesques d'Orient, ausquels l'affaire attouchoit beaucoup plus, n'y répugnoit? Certes Profère, qui avoit esté esleu Evesque d'Alexandrie au lieu de Dioscore, estoit là présent : semblablement les autres Patriarches, desquels l'honneur estoit amoindri. C'estoit à eux à faire de s'y opposer, non pas à Léon qui demeuroit en son entier. Quand doncques iceux se taisent tous : qui plus est, quand ils y consentent, et que le seul Evesque de Rome y contredit, il est aisé de juger quelle raison l'induit à cela : c'est qu'il prévoyoit de loing ce qui adveint tantost après : que selon que la gloire de la vieille Rome décroistroit, Constantinoble ne se contentant point du second lieu, voudroit aspirer au premier. Toutesfois il ne peut tant faire par ses crieries, que le Décret du Concile n'eust sa vigueur. Par-

1) Item, in Décret., dist.XXII, cap, Constantinopolis.

quoy ses successeurs voyans qu'ils n'y gaignoyent rien, se déportèrenl bien et beau de ceste obstination. Car ils ordonnèrent qu'il deust estre le second Patriarche.

16 Mais peu de temps, a'près asçavoir du temps de sainct Grégoire, l'Evesque de Constantinoble nommé Jehan se desborda jusques-là, qu'il se dit Patriarche universel. Grégoire ne voulant quifter l'honneur de son siège en bonne cause, s'oppose à une telle folie. Et certes c'estoit un orgueil intolérable, voire mesmes une folie enragée à l'Evesque de Constantinoble, de vouloir estendre son évesché par tout l'Empire. Or Grégoire ne maintient point que l'honneur qu'il dénie à l'autre, apparliene à soy : mais il a en exécration ce tiltre, de quiconques il soit usurpé, comme meschant et contrevenant à l'honneur de Dieu : mesmes il se courrouce en une épistre à Eulogius, Evesque d'Alexandrie, lequel le luy avoit attribué : Voyci, dit-il, au proëme de l'épistre que vous m'avez addressée, vous avez mis ce mot d'orgueil, en m'appelant Pape universel : ce que je prie à vostre saincteté de ne plus faire ci-après. Car tout ce qui est donné h un autre outre la raison, vous est osté. De moy, je ne répute point pour honneur ce en quoy je voy l'honneur de mes frères amoindry. Car mon honneur est, que Testât de l'Eglise universelle et de mes frères se maintiene en sa vigueur. Si vostre saincteté m'appelle Pape universel, c'est confesser que vous n'estes point en partie ce que vous m'attribuez pour le tout ^ La cause que soustenoit sainct Grégoire estoit bonne et honneste : mais pource que Jehan estoit supporté par l'Empereur .Maurice, on ne le peut destourner de sou propos. Pareillement Cyriaque son successeur demoura ferme en une mesme ambition, tellement que jamais on ne peut obtenir de luy qu'il s'en déportasl.

17 Finalement Phocas, lequel fut créé Empereur après la mort de Maurice (favorisant plus aux Romains, je ne sçay pourquoy, ou bien pource qu'il y fut couronné sans difficulté) ottroya à Boniface III

1) Lib. vu, episl. XXX.

ce que jamais sainct Grégoire n'avoit demandé : asçavoir que Rome fust chef sur toutes les autres Eglises. Voylà comment le procès fut décidé. Néantmoins encores ce bénéfice de l'Empereur n'eust guères proulité au siège romain, s'il n'y fust advenu des autres inconvéniens. Car tantost après toute la Grèce et l'Asie furent divisées de sa communion. La Gaule l'avoit tellement en révérence, qu'elle luy estoit sujette autant que bon luy sembloit : et ne fut jamais plenement réduite en servitude, jusques à tant que Pépin occupa le royaume. Car d'autant que Zacharie Pape de ce temps-là luy aida à chasser son Roy et seigneur légitime, pour ravir le royaume comme une proye:

il eut cela pour récompense, que toutes les Eglises gallicanes furent assujeties à la jurisdiction du siège romain. Comme les brigans ont accoustumé de partir ensemble le butin : aussi ces gens de bien, après avoir fait une telle volerie, feirent leur partage en ceste manière, que Pépin eust la seigneurie temporelle, et Zacharie eust la prééminence spirituelle. Or d'autant qu'il n'en jouissoii pas du tout paisiblement, comme choses nouvelles ne sont pas aisées à introduire du premier coup, il fut confermé en sa possession par Charlemaigne, quasi pour semblable cause. Car Charlemaigne estoit attenu à l'Evesque de Rome , d'autant qu'il estoit parvenu à l'Empire en partie par son moyen. Or combien qu'il soit croyable que les Eglises estoyent desjà au paravant fort desfigurées par tout, néantmoins il est certain qu'adoncques la forme ancienne fut du tout effacée en France et en Alemagne. Il y a encores en la court de Parlement à Paris, des registres faits par forme de Chroniques, lesquels faisans mention des choses ecclésiastiques, renvoyent aux pactions faites entre Pépin ou Charlemaigne, et l'Evesque de Rome : dont on peut bien veoir que lors restât ancien de l'Eglise fut changé.

18 Depuis ce temps-là, selon que les choses déchèoyent journellement de mal en pis, la tyrannie du siège romain s'est augmentée par succession de temps : et ce en partie par la bestise des Evesques, en partie par leur nonchalance. Car

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