‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 219 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE VII

comme ainsi soit que l'Evesque romain s'eslevasi de jour en jour, s'usurpant tout à luy seul, les Evesques ne furent point osmeus d'un zèle tel qu'ils de- Yoyent, pour réprimer sa cupidité : et quand ils en eussent eu le vouloir, d'autant qu'ils estoyent povres ignorans et de petite prudence, ils n'esloyent point suffisans pour en venir à l)oul. Et pourtant nous voyons quelle dissipation il y avoit à Rome du temps de sainct liernard : ou plusiost quelle estoit l'horrible profanation de la Chrestienté. Il se complaind que de tout le monde, les ambitieux, les avaricieux, les simoniaques, les paillars, les incestes ettousmescliansaccouroyent à Rome, pour obtenir les honneurs de l'Eglise par l'authorité apostolique, ou bien pour se maintenir en possession :

disant que fraude et circonvention et violence y régnoyenl : disant aussi que la façon de juger qui estoit adoncques en usage, estoit exécrable : et non-seulement indécente à l'Eglise, mais à une juslice laye. Il crie que l'Eglise est plene d'ambitieux, et qu'il n'y a nul qui craigne de commettre toute meschanceté, non plus que brigans en une caverne, quand ils butinent entre eux ce qu'ils ont robe aux passans. Il y en a peu, ditil, qui regardent à la bouche du Législateur, mais tous regardent à ses mains, et non sans cause : car ce sont celles qui despeschent tout ce que le Pape fait. Puis après parlant au Pape, il dit, Qu'est-ce que tes flatteurs, qui te disent : Or sus, hardiment? Tu les achètes de la despouille des Eglises : la vie des povres est semée aux places des riches : l'argent reluit en la boue, on y accourt de toutes pars : le plus povre ne l'emporte point, mais le plus fort, ou celuy qui court le plus viste. Geste coustume, ou plustost ceste corruption mortelle, n'a point commencé de ton temps : Dieu vueille qu'elle y prene fin. Ce pendant tu es paré et atliffé précieusement. Si je l'osoye dire, Ion siège est plustost un parc de diables que de brebis. Sainct Pierre faisoit-il ainsi? Sainct Paul se mocquoit-il ainsi? Ta cour a accoustumé de recevoir plustost les bons, que de les faire tels. Car les mauvais n'y proufitent point : mais

les bons y empirent bien '. Puis après il raconte des abus qui se commetloyent aux appellations, (|ue nul fidèle ne sçauroit lire sans hornur. Et linalenuMil il conclud louchant la cupidité du siège romain à usurper plus qu'il ne luy estoit deu de jurisdiclion, comme il s'ensuyt : Voyci le murmure et la (piérimonie commune de toutes les Eglises, elles crient qu'elles sont coupées et desmembrées :

il y en a bien peu, ou du tout nulles, lesquelles ne sentent ou ne craignent ceste playe. Demandes-tu quelles? Les Abbez sont soustraits à leurs Evesques, les Evesques à leurs Archevesques : c'est merveilles si on peut excuser cela. En faisant ainsi, vous monstrerez bien que vous avez plénitude de puissance, mais non pas de justice. Vous faites cela, pource que vous le pouvez faire : mais la question est, si vous le devez faire. Vous estes là constituez pour conserver à chacun son honneur et son degré, non pas pour luy en porter envie ^. Il en dit beaucoup d'avantage : mais j'ay voulu alléguer cela en passant, partie afin que les lecteurs regardent combien l'Eglise estoit lors décheute : partie aussi afin qu'ils voyent combien ceste calamité estoit fascheuse et amère à porter à tous bons fidèles.

19 Mais encores que nous accordions au Pape une telle prééminence et jurisdiction qu'a eue le siège romain au temps de Léon et Grégoire, que fait cela à la Papauté, selon qu'elle est à présent? Je ne parle point encores de la seigneurie terrienne et puissance séculière, desquelles nous verrons ci-après à leur tour : mais du régime spirituel qu'ils ont, et duquel ils se glorifient. Ou'a-il de semblable avec Testât de ce temps-là ? Car les Romanisques ne parlent point autrement du Pape, qu'en disant que c'est le souverain chef de l'Eglise en terre, et Evesque universel de tout le monde. Et les Papes en traittant de leur authorité, prononcent qu'ils ont la puissance de commander, et que tous sont sujets à leur obéir : que toutes leurs ordonnances doyvent estre tenues, comme si elles

1) Lib. I, De consid., ad Fugen., circa fineni, lib. IV.

2) De consid., ad Eugen., lib. UI.

estoyent confermées du ciel par la voix de sainct Pierre : que les Conciles provinciaux où un Pape n'est point présent, n'ont point de vigueur : qu'ils peuvent ordonner Prestres et Diacres pour toutes les autres Eglises : que ceux qui seront ordonnez ailleurs, ils les peuvent appeler à eux, et les retirer de leurs Eglises. Il y a une infinité de telles vanteries au grand Décret de Gratien, que je ne récite point afin de n'importuner les lecteurs. Toutesfois la somme revient là, que l'Evesque de Rome a la cognoissance souveraine sur toutes causes ecclésiastiques, soit à juger et déterminer de la doctrine, soit à faire loix et statuts, soit à ordonner la discipline, soit à exercer jurisdiciion. Ce seroitune chose trop longue et superflue, de réciter les privilèges qu'ils s'attribuent quant aux réservations. Mais cesie outrecuidance est intolérable sur toutes les autres, qu'ils ne laissent nul jugement en terre pour refréner ou restreindre leur cupidité désordonnée, s'ils abusent de leur puissance, laquelle de soy n'a point de lin ne de reigle , Qu'il ne soit loisible à aucun, disent-ils, de détracter le jugement de nostre siège, à cause de la Primauté que nous avons. Item, Celuy qui est juge de tous, ne sera point jugé, ne par l'Emp^ereur, ne par les Rois, ne par tout le Clergé, ne par le peuple ^ Cela desjà passe marque, qu'un seul homme se constitue juge de tous, et ne veut estre sujet à nulli. Mais que sera-ce s'il exerce tyrannie sur le peuple de Dieu ? s'il dégaste et destruit le règne de Christ? s'il trouble et renverse toute l'Eglise ? s'il convertit l'office de Pasteur en brigandage? Il n'y a remède : mesmes quand il seroit le plus meschant du monde, il nie qu'il soit tenu de rendre conte. Car voyci les" édits des Papes : Dieu a voulu que les causes des autres fussent décidées par jugemens humains, mais il a réservé à son jugement seul le Prélat de nostre siège ^. Item, Les œuvres de nos sujets sont jugées de nous : mais les

1) Nicolaus, cujus exlat senlentii haec in Decretis, XVII, quaïst. III, cap. Nemini; Innocent., IX, quast. 111, i;ap. Nenio.

2) S]inniach., IX, quacst. 111, cap. AUorura.

nostres né sont jugées que d'un seu Dieu K

20 Et afin que ces sentences eussent plus d'authorité, ils les ont faussement intitulées des noms d'aucuns Papes an- (ùens : comme si les choses eussent ainsi esté du commencement. Or il est plus que certain, que tout ce qui est attribué au Pape, outre ce que nous avons récité luy avoir esté donné par les anciens Conciles, est nouveau, et forgé depuis n'aguères. Qui plus est, ils sont venus ;i une telle impudence^ qu'ils ont publié un rescrit sous le nom d'Anastase Patriarche de Constantinoble : auquel il confesse avoir esté ordonné par les Canons anciens, qu'il ne se feist rien, mesmes aux pays les plus lointains, qui n'eust esté premièrement rapporté au siège romain ^. C'est chose trop notoire que cela est trèsfaux: mais outre cela, à qui feront-ils à croire qu'un ennemy du siège romain, et compétiteur de la dignité du Pape ait jamais ainsi parlé? Mais voyci que c'est, il faloit que ces Antechrists fussent transportez d'une telle rage et aveuglement, que tous hommes de sain entendement veissent à l'œil leur meschanceté : je di ceux qui y veulent prendre garde. Les épistres décrétâtes compilées par Grégoire neufième : item les Clémentines, et les Extravagantes de Martin, démonstrent encores plus ouvertement et comme à plene bouche, une arrogance inhumaine, et une tyrannie du tout barbare. Voylà les beaux oracles dont les Romanisques veulent qu'on estime leur Papauté, et de là sont sortis leurs articles de foy, qu'ils tienent par tout entre eux comme estans venus du ciel, Que le Pape ne peut errer. Item, qu'il est supérieur de tous les Conciles : Item, qu'il est Evesque universel de tout le monde, et souverain chef de l'Eglise en terre. Je laisse là beaucoup de fatras que les Canonistes desgazouillent en leurs escholes : combien que les théologiens sorboniques non-seulement y consentent, mais aussi y applaudissent pour flatter leur idole.

21 Je ne les poursuyvray point à la

1) Aiitherius, ibidem, cap. Facta.

2) Ibidem, cap. Antiquis.

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