‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 220 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE Vil

rigueur. Quelqu'un pour leur rabalre leur lant haut caquet, pourroit objecter la sentence que prononça sainct Cyprien au Concile de Cartha^e, où il présidoit, Nul de nous ne se dit Evesque des Evesques, nul ne contraint ses conq)agnons par une crainte tyrannique d'obéir à soy. On pourroit aussi alléguer ce qui fut quelque temps après décrété à Carthage, asçavoir que nul ne se deust nommer Prince des Evesques, ou premier Evesque. On pourroit amasser beaucoup de tesmoignages des histoires, beaucoup de Canons des Conciles, et beaucoup de sentences des Pères anciens, où l'Evesque de Rome est rangé en sorte, qu'on prouveroit bien qu'il n'avoit pas les ailes trop grandes. Mais je me déporte de toutes ces choses, alin qu'il ne semble que je les presse trop. Seulement que ceux qui voudront maintenir le siège romain me respondent, s'ils n'ont point de honte d'approuver ce tiltre d'Evesque universel, lequel ils voyent avoir esté anathématizé par tant de fois par sainct Grégoire. Si le tesmoignage de sainct Grégoire a quelque valeur : en ce qu'ils font leur Pape Evesque universel, ils déclaireiit plenement qu'il est Antéchrist. Le nom de Chef n'estoit non plus en usage de ce temps-là mesme , c'est-àdire de sainct Grégoire. Car il parle ainsi en quelque passage : Pierre estoit un membre principal au corps : Jehan, Jaques et André esioyent chefs des peuples particuliers : toutesfois ils ont esté tous membres de l'Eglise sous un Chef : mesmes les Saincts devant la Loy, les Saincts sous la Loy, les Saincts en la grâce, tous sont constituez entre les membres, pour accomplir le corps du Seigneur : et nul n'a jamais voulu estre dit Universel. Touchant ce que le Pape prétend avoir la puissance de commander, cela ne convient guères bien à ce que sainct Grégoire aussi dit en un autre passage. Car pource qu'Eulolius Evesque d'Alexandrie luy avoit escritenceste forme , En suyvant ce que vous m'avez commandé: il luy respond ainsi, Je vous prie osiez-moy ce mot de commandement.

1) Episl. XCII, lib.lV, Ad Joan. Consiantinopol.

Je sçay qui je suis, et qui vous estes : en degré je vous répute frères: en sainctelé, mes Pères : je ne vous ay doncques point commandé, mais je vous ay voulu advertir de ce qui me sembloit utile '. Touchant ce que le Pape estend ainsi sa jurisdiction sans fin, en cela il fait une grosse injure et ont rageuse, non- seulement aux autres Evesques, mais aussi à toutes les autres Eglises, lesquelles il deschire par pièces, pour éditier son siège des ruines d'icelles. En ce qu'il s'exempte de tous jugemens, et par une façon tyrannique veut tellement régner, que son plaisir luy soit au lieu de loy : cela est tant contraire au régime ecclésiastique, qu'il ne se peut excuser en façon du monde. Car c'est une chose qui répugne non-seulement à la Chrestienlé, mais à l'humanité.

22 Toutesfois, afin qu'il ne me soit mestier d'esplucher chacun point par le menu, je demande derechef à ces bons advocats du siège romain, s'ils n'ont point de honte de maintenir Testât présent de la Papauté, lequel il appert estre cent fois plus corrompu qu'il n'estoit du temps de sainct Grégoire et de sainct Bernard. Et néantmoins ces saincts personnages ont esté fort faschez de veoir ce qu'ils voyoyent desjà lors. Sainct Grégoire se complaind par-ci par-là , qu'il est distrait d'occupations indécentes à son office, et que sous couleur d'estre fait Evesque, il est retourné au monde : et qu'il est plus enveloppé en solicitudes terriennes, qu'il n'avoit jamais esté du temps qu'il estoit lay - : qu'il est suffoqué d'affaires séculiers, tellement que son esprit ne se peut lever en haut : qu'il est agité de diverses vagues comme en une tempeste, et qu'il peut bien dire qu'il est venu au profond de la mer. Certes quelques occupations terriennes qu'il eust, si pouvoit-il prescher en l'Eglise son peuple, admonester en particulier ceux qui en avoyent mestier, mettre ordre à son Eglise, donner conseil aux Evesques voisins, et les exhorter à faire leur devoir : avec cela il luy restoil quelque temps pour escrire des livres, comme

1) Lib. VII, epist. XXVIII.

2) Epist. V, lib. 1, Ad Tluotisl.

il a fait. Et loutesfois il se complaind de sa calamité, de ce qu'il est plongé au profond de la mer ^ Si le gouvernement de ce temps-là a esté une mer, que sera-ce delà Papauté qui est à présent? Car combien de distance y a-il ? Que le Pape maintenant presche, on le réputeroit pour un monstre : d'avoir soin de la discipline, de prendre la charge des Eglises, de faire quelque office spirituel, il n'en est nouvelles. Brief, ce n'est rien que monde : et toutesfois les Romanisques louent autant ce labyrinthe, comme si on ne pouvoit rien imaginer de mieux ordonné. Et quelles quérimonies fait sainct Bernard, et quels souspirs jelte-il, quand il considère les vices de son temps? Que diroit-il doncques s'il voyoit ce qui se fait de ce temps auquel la meschanceté s'est desbordée du tout comme en un déluge? Quelle impudence est-ce, je vous prie, Mon-seulement de maintenir avec obstination un estât estre sainct et divin, lequel a esté réprouvé d'un consentement de tous les anciens Pères : mais mesmes d'abuser du tesmoignage d'iceux, pour maintenir ce qui leur a esté du tout incognu ? Combien que quant au temps de sainct Bernard, je confesse que desjà tout estoit si dépravé, qu'il n'y a pas grande différence entre la corruption qui est à présent et celle qui estoit alors : mais ceux qui prenent couverture du temps de Léon et de sainct Grégoire pour excuser la Papauté présente, n'ont nulle honte ne vergongne. Car ils font tout ainsi comme si quelqu'un pour approuver la Monarchie des Empereurs, louoit Testât ancien de la police romaine: c'est-à-dire, qu'il empruntas! les louanges de la liberté, pour orner la tyrannie. 23 Finalement, encores qu'on leur concédast tout ce que nous avons dit jusques à ceste heure, si n'ont-ils encores rien gaigné. Car nous leur faisons un nouveau procès, quand nous nions qu'il y ait Eglise à Rome, laquelle soit capable de ce que Dieu a donné à sainct Pierre : quand nous nions qu'il y ait un Evesque qui soit capable d'user d'aucun privilège. Pourtant encores que tout ce

1) lîpist. VII, Ad Ànaslasium; ilem, XXV, et alibi; Ps. LXIX, 3.

que nous avons ci-dessus réfuté fust vray, asçavoir que Pierre a esté constitué par la bouche de Christ, chef de l'Eglise universelle, et qu'il a résigné au siège romain ceste dignité : item, que cela a esté confermé par l'authorité de l'Eglise ancienne et par long usage :

item, que tous d'un consentement ont permis tousjours la jurisdiclion souveraine au Pape de Rome: item, qu'il a esté juge de toutes les causes et de tous les hommes de la terre, n'estant sujet au jugement d'aucun : quand, di-je, je leur auray donné tout cela, et beaucoup plus s'ils veulent, néantmoins je leur respon en un mot que rien n'a lieu, sinon qu'il y ait à Rome une Eglise et un Evesque. Vueillent-ils ou non, il faut qu'ils me confessent que Rome ne peut autrement estre mère des Eglises, sinon qu'elle soit aussi Eglise : et que nul ne peut estre prince des Evesques, qu'il ne soit Evesque. Veulent- ils doncques avoir à Rome le siège apostolique? qu'ils me monstrent qu'il y ait vray Apostolat et légitime. Veulent-ils là avoir le Prélat souverain de tout le monde? qu'ils me monstrent qu'il y ait un vray Evesque. Or comment me monstreront-ils aucune face ny apparence d'Eglise? Ils le disent bien, et ont tousjours ceste vanterie en la bouche : mais je di pour réplique, qu'une Eglise a ses marques pour estre cognue, et qu'Evesché est un nom d'office. 11 n'est point yci question du peuple, mais du régime qui doit tousjours apparoistre en l'Eglise. Où est-ce qu'est le ministère tel qu'il a esté ordonné de Christ ? Qu'il nous souviene de ce qui a esté dit au paravant touchant l'office des Prestres et d'un Evesque. Si nous réduisons l'office des Cardinaux à ceste reigle-là, c'est-à-dire à l'institution de nostre Seigneur, nous dirons qu'ils ne sont rien moins que Prestres. Touchant du Pape, je voudroye bien sçavoir que c'est qu'il a de semblable à un Evesque. Le principal point de l'office épiscopal, est de prescher la Parole de Dieu au peuple. Le second, prochain à iceluy, d'administrer les Sacremens. Le troisième, d'admonester et de reprendre, et mesmes corriger par excommunication ceux qui faillenl. Qu'est-ce

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