‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 221 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE VU

qu'il fait de tout cola ? Qui plus est , t'ait-il senihlant d'y alloucher? Que ses llatteurs doncques me disent comment ils veulent qu'on le tiene pour Evescjue : veu (ju'il ne donne nulle apparence d'attouclier, niesmes du petit doigt, la moindre portion qui soit de son oflice.

24 Ce n'est point d'un Evesque comme (l'unRoy. Car un Roy, encoresqu'il nes'ac- (juille point de son devoir, retient néantmoins le nom et le tiltre royal. Mais en estimant un Evesque, on regarde la commission que nosire Seigneur leur a baillée à tous, laquelle doit tousjours demeurer en sa vigueur. Pourtant, que les Romanisques me soudent ceste question : Je di que leur Pape n'est point souverain entre les Evesques, veu que luy-mesme n'est point Evesque. Il faut qu'ils me prouvent ce second membre, s'ils veulent gaigner quant au premier. Et qu'est-ce, qu'il a non-seulement rien propre à un Evesque, mais toutes choses contraires?

Combien que je me trouve yci fort euipesché : car par où commenceray-je ? par la doctrine, ou par les mœurs ? Que diray-je? ou que tairay-je? et où feray-je fin? Je diray cela : comme ainsi soit que le monde soit aujourd'huy rempli de fausses et meschantes doctrines, plein de tant d'espèces de superstitions, aveuglé en tant d'erreurs, plongé en si grande idolâtrie, qu'il n'y a nul de tous ces maux qui ne soit sorty du siège romain, ou pour le moins n'ait prins de là sa confirmation. Et n'y a nulle autre cause pourquoy les Papes soyent si enragez contre la doctrine de l'Evangile, quand elle se remet maintenant au-dessus; pourquoy ils employent toute leur force à la destruire, et pourquoy ils incitent tous les Rois et Princes à la persécuter, sinon d'autant qu'ils voyent bien que tout leur règne s'en va en décadence, si une fois l'Evangile est remis en son entier. Léon a bien esté cruel de nature : Clément fort adonné à espandre le sang humain : Paul est encores aujourd'huy enclin à une rage inhumaine. Mais leur nature ne les a pas tant poussez à impugner la vérité, (}ue d'autant que c'est le seul moyen pour maintenir leur tyrannie. Pourtant comme ainsi soit qu'ils ne puissent con-

sister sinon en desiruisant Jésus-Christ, ils s'efforcent de ruiner l'Evangile, comme s'il estoit question de la défense de leur propre vie. Quoy donc(iues? penseronsnous qu'il y ait là siège apostolique, où nous ne voyons qu'une horrible apostasie ? Celuy qui en persécutant furieusement l'Evangile, se démonstre apertement estre Antéchrist, sera-il réputé di; nous vicaire de Christ? Celuy qui machine par feu et par flambe de démolir tout ce que Pierre a édifié, doit-il estre tenu pour successeur de Pierre? Tiendrons-nous pour chef d'Eglise, celuy qui la deschire par pièces, l'ayant premièrement retranchée de Jésus-Christ son vray chef, pour en faire comme un tronc tout mutilé?

Encores que j'accorde que Rome ait esté jadis mère de toutes les Eglises, depuis qu'elle a commencé d'estre le siège d'Antéchrist, elle a laissé d'estre ce qu'elle estoit.

2o II semble advis à d'aucuns que nous soyons mesdisans et trop aigres en paroles, quand nous appelons le Pape Antéchrist : mais ceux qui ont telle opinion ne pensent point qu'ils accusent du mesme vice sainct Paul, après lequel nous parlons, voire de la bouche duquel nous parlons ainsi. Et afin que nul ne réplique que nous destournons mal à la Papauté les paroles de sainct Paul, comme si elles tendoyent à autre fin, je monstreray en brief qu'on ne les peut autrement prendre ny exposer, que de la Papauté. Sainct Paul dit que l'Antéchrist sera assis au Temple de Dieu^ Et en un autre heu le sainct Esprit tesmoigne que le règne d'iceluy sera situé en haut parler, et en blasphèmes contre Dieu^. De là j'infère que c'est plustost une tyrannie sur les âmes que sur les corps , laquelle est dressée contre le règne spirituel de Christ. Secondement, que ceste tyrannie est telle, qu'elle n'abolit point le nom de Christ de son Eglise, mais plustost qu'elle est cachée sous l'ombre de Jésus-Christ, et sous couleur de son Eglise comme sous une masque. Or comme ainsi soit que toutes les hérésies et sectes qui ont esté depuis le commencement du monde, ap-

1) 2Thess. II, 4.

Dan. VU, 25

partienent au règne d'Antéchrist, toulesfois (|uaiKl sainct Paul prédit qu'une apostasie adviendra, ou un révoltenient, par ceste description il dénote que le siège d'abomination dont il parle, sera lors eslevé, quand il y aura comme un révoltenient universel en l'Eglise : combien que ce pendant plusieurs membres particuliers estans dispersez çà et là, ne laisseront point de persévérer en l'unité de foy. Quand il adjouste que de son temps l'Antéchrist avoit commencé à bastir l'œuvre d'iniquité en secret, pour le consommer puis après ouvertement : par cela nous entendons que ceste calamité ne devoit point procéder d'un seul homme, ne prendre tin avec la vie d'un homme. D'avantage, puis qu'il nous donne ceste marque pour nous donner à cognoistre l'Antéchrist, asçavoir qu'il ravira à Dieu son honneur pour le tirer à luy, c'est ci le principal indice qu'il nous convient ensuy vre pour trouver l'Antéchrist : principalement si nous voyons que cest orgueil viene jusques-là, de faire une dissipation publique en l'Eglise. Or maintenant puis que c'est chose notoire que le Pape a transféré impudemment à sa personne ce qui estoit propre à un seul Dieu et à Jésus-Christ, il ne faut douter qu'il ne soit capitaine de ce règne d'ini- (juité et abomination.

26 Que les Romanisques nous objectent maintenant l'ancienneté, comme si en un tel renversement de toutes choses, l'honneur du siège demeuroit là où il n'y a plus mesmes nul siège. Eusèbe récite que Dieu par une juste vengence transporta jadis l'Eglise de Jérusalem en une autre ville de Syrie, nommée Pella*. Ce que nous lisons avoir esté fait un coup, s'est peu faire souvent. Pourquoy de tellement attacher l'honneur d« primauté à un lieu, que celuy qui de faict est ennemy mortel de Jésus-Christ, adversaire de l'Evangile jusques au bout, extrême dissipateur et destructeur de l'Eglise, bourreau et meurtrier trèscruel de tous les saincts, soitnéantmoins réputé vicaire de Jésus-Christ, successeur de sainct Pierre, premier Prélat de l'Eglise, seule-

0 Euseb., lib. UI, cap. V.

ment pource qu'il occupe le siège qui anciennement a esté le premier, c'est une chose trop 'sotte et trop ridicule. Je me déporte de dire combien il y a de différence entre la chancellerie du Pape et un ordre légitime d'Eglise : combien que ce seul point sufïiroit pour décider toute la difficulté de ceste matière. Car nul de cerveau rassis n'enclorra l'ofiflce d'Evesque en du plomb et en des bulles, et tant moins en ceste boutique de toutes tromperies et cautèles, ausquelles gist, comme on pense, tout le régime spirituel du Pape. C'a donc^ques esté bien dit à quelqu'un, que ceste Eglise romaine dont on parle, et dont les Escritures anciennes font mention, a esté desjà passé long temps convertie en la Cour qu'on voit maintenant à Rome. Je ne touche point encores les vices des personnes, mais je monstre que la Papauté est du tout directement contraire et répugnante au gouvernement de l'Eglise.

27 Que si nous venons aux personnes, Dieu sçait quels vicaires de Christ nous trouverons : et tout le monde le cognoist. Asçavoir si nous tiendrons Jides et Léon, et Clément et Paul pour pilliers de la foy chreslienne, et principaux Docteurs de la religion, quand nous sçavons qu'ils n'ont jamais rien tenu de Jésus-Christ, sinon ce qu'ils en avoyent apprins en l'eschole de Lucian ? Mais qu'est-ce que j'en nomme trois ou quatre, comme si on estoit en doute quelle est la Chreslienté dont les Papes avec tout le C(3llège des Cardinaux ont fait profession desjà par longues années, et font encores à présent? Le premier article de leur théologie, laquelle ils ont entre eux, est qu'il n'y a point de Dieu. Le second, que tout ce qui est escrit et tout ce qu'on presche de Jésus -Chrisl n'est que mensonge et abus. Le troisième, que tout ce qui est contenu en l'Escriture, touchant la vie éternelle et la résurrection de la chair, ne sont que fables. Je sçay bien que tous n'ont pas telle opinion, et qu'il y en a aussi peu d'entre eux qui osent ainsi parler : toutesfois il y a jà longtemps que ceste a esté la Chreslienté ordinaire des Papes, comme ainsi soit que cela soit plus que cognu à tous ceux qui cognoissent

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