‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 222 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE VII

Rome. Toulesfois les théologiens romanisqiies ne laissent point de tenir tolisjours ceste conclusion en leurs eschoies, et de la publier en leurs Eglises, que ce privilège est donné au Pape de ne pouvoir errer d'autant qu'il lut dit par nostre Seigneur à sainci Pierre , J'ay prié pour toy, alln que ta foy ne défaille point'. Je vous prie, qu'est-ce qu'ils proufitent en badinant si impudemment, sinon que tout le monde cognoisse qu'ils sont du tout venus à une audace désespérée, jusques à ne craindre Dieu, et n'avoir nulle honte des hommes?

28 Mais posons le cas que l'impiété des Papes que j'ay nommez soit incognue, d'autant qu'ils ne l'ont point publiée ne par sermons ne par livres, mais seulement l'ont descouverte en leuK chambre, ou en leur table : ou pour le moins qu'ils ne sont pas montez en chaire pour la faire sçavoir à tout le monde. Toutesfois s'ils veulent que le privilège lequel ils prétendent, ait sa vigueur, si faut-il qu'ils tracent du nombre des Papes, Jehan XXIÏ, lequel publiquement a tenu que les âmes estoyent mortelles , et qu'elles péris soyent avec les corps, jusques au jour delà résurrection. Et pour monstrerencores plus clairement que tout le siège avec ses principales jambes estoit renversé et décheut, il n'y eut nul des Cardinaux qui contredistà son erreur: mais seulement la faculté des théologiens de Paris induit le Roy à ce qu'il le contraignist de se desdire : et le Roy à leur instance interdit à son de trompe que nul de ses sujets ne fust de sa communion, s'il ne se repentoit incontinent : par laquelle nécessité il fut contraint de se rétracter et desdire, comme le récite maistre Jehan Gerson. Cest exemple est suffisant, à ce qu'il ne me soit mestier de disputer plus outre contre nos adversaires, touchant ce qu'ils disent, que le siège romain et les Papes qui y sont assis ne peuvent errer, pource qu'il a esté dit à sainct Pierre. J'ay prié pour toy que ta foy ne défaille point^. Certes celuy que nous venons d'alléguer, asçavoir Jehan XXII, est un tesmoignage nota-

i) Luc XSU, 32.

2) Luc XXII, S2.

ble pour tous temps, que tous ceux qui succèdent à sainct Pierre en son Evesclié, ne sont pas tousjours Pierres. Combien que l'argument qu'ils font est si puérile de soy, qu'il n'est pas digne de response. Car s'ils veulent tirer aux successeurs de sainct Pierre tout ce qui a esté dit de sa personne, il s'ensuyvra que tous Papes sont Satan, veu que nostre Seigneur Jésus luy dit, Retire-foy, Satan : tu m'es scandale*. Car d'un mosme droict qu'ils nous allèguent le passage précèdent, nous leur pouvons mettre cestuyci en avant pour réplique.

29 Mais je ne pren point plaisir à estre inepte comme ils sont, et user de cavillations frivoles. Pourtant je revien à mon premier propos, c'est que d'attacher Jésus-Christ et son Eglise à un certain lieu, tellement que quiconques préside là, mesmes que ce fust un diable, soit nèanlmoins tenu pour vicaire de Christ et chef de l'Eglise, d'autant qu'il sera au siège où a esté jadis sainct Pierre, nonseulement c'est une impiété en laquelle Jésus-Christ est déshonoré, mais aussi une sottise trop lourde, et répugnante au sens commun des hommes. Il y a jà longtemps, comme jà nous avons dit, que les Papes sont sans Dieu et sans conscience, ou bien qu'ils sont ennemis mortels de la Chrestienté. Ils ne sont doncques non plus vicaires de Christ à cause du siège, qu'une idole est Dieu quand'on la colloque au Temple de Deu^. S'il est question de juger des mœurs, que les Papes mesmes respondent pour eux:

qu'est-ce qu'ils ont en quoy on les doyve tenir pour Evesques? Premièrement, ce qu'on vit à Rome en la façon qui est cognue à chacun, eux non-seulement se faisans et faisans semblant de rien, mais aussi approuvans tacitement la meschanceté tant desbordée, c'est une chose trop indécente à bons Evesques , desquels l'office est de contenir le peuple en bonne discipline. Mais je ne leur seray point tant sévère, de les charger des fautes des autres : mais en ce que tant eux que leur famille, avec tout le collège des Cardinaux et toute la bande de leur

1) Mallh. XVI, 23.

2) 2 Thess. II, 4.

Clergé sont tellement abandonnez à toute vilenie et ordure, à toute espèce de crime et de turpitude, qu'ils ressemblent pliistost à des monstres qu'à des hommes :

en cela certes ils déclairent qu'ils ne sont rien moins qu'Evesques. Combien qu'il ne faut pas qu'ils craignent que je descouvre plus avant leur infamie. Car il me fasche d'estre si long temps en une fange si puante, et je crain d'offenser les aureilles de ceux qui sont honnestes et pudiques. D'avantage, il me semble que j'ay démonstré plus que suffisamment ce que je vouloye : asçavoir que quand Rome auroit jadis esté chef de toutes les Eglises, toutesfois elle n'est pas aujourd'huy digne d'estre contée entre lespetis doigts des pieds.

30 Quant est des Cardini^ux, qu'on appelle-, je m'esbahi comment cela s'est fait, que si soudainement ils sont parvenus en une si haute dignité. Ce nom, du temps de sainct Grégoire ne compétoit qu'aux Evesques seulement. Car quand il parle des Cardinaux, il n'entend point les Prestres de Rome, mais les Evesques de quelque lieu que ce soit : tellement que Prestre Cardinal , en somme, ne signifie autre chose en ses escrits, qu'Evesque^ Je ne trouve point que ce nom ait esté en usage au paravant en quelque signilicalion que ce soit. Toutesfois je trouve que les Prestres de Rome ont esté le lemps passé beaucoup moindres que les Evesques, au lieu que maintenant ils les précèdent de loing. Ceste sentence de sainct Augustin est commune. Combien que selon les filtres d'honneur qui sont usitez en l'Eglise, le degré d'Evesque soit plus grand que celuy de Presirise, toutesfois Augustin est moindre que Hiérosme en plusieurs choses^.

Notons qu'il parle à un Prestre romain, lequel il ne discerne point d'avec les autres : mais les met indifféremment tous au-dessous des Evesques. Et cela a esté tellement observé, que quand l'Evescjue de Rome envoya deux ambassadeurs au Concile de Carthage , dont l'un estoit Prestre de l'Eglise romaine, iceluy fui

1) Episl. XV, LXXVII, LXXIX; lib. II, episl. VI, XXV, et muUis aliis.

2) Kpisl. XIX, Ad Hieronynium,

assis tout le dernier. Mais encores pour ne point chercher Tancienneté trop loing, nous avons les Actes du Concile que teint sainct Grégoire ^ auquel les Prestres de l'Eglise romaine sont assis les derniers, et font leur souscription à part : les Diacres n'ont pas mesmes ce crédit de souscrire. Et certes les Prestres romains n'avoyent autre office de ce temps-là, sinon d'assister à l'Evesque, comme coadjuleurs à prescher et administrer les Sacremens. Maintenant la chance est tellement tournée, qu'ils sont devenus cousins des Rois et des Empereurs. Et n'y a doute qu'ils ne soyent creus petit à petit avec leur chef, jusques à ce qu'ils se sont eslevez au comble où ils sont à présent, pour en cheoir bien tost.

31 II m'a semblé advis bon de loucher aussi ce point en passant , pour donner tant mieux à entendre aux lecteurs , que le siège Romain , tel qu'il est aujourd'huy, diffère beaucoup de l'ancien, lequel il prend pour ombre et couverture à fausses enseignes. Or quels qu'ils ayent esté au paravant (j'enten tousjours des Prestres romains), puis qu'ils n'ont à présent nulle charge légitime en l'Eglise , et que seulement ils retienent une masque vaine et frivole : qui plus est , puis qu'ils ont toutes choses contraires à vrais Prestres, il faut qu'il leur adviene ce que sainct Grégoire dit tant souvent, et de faict il leur est desjà advenu. Je dénonce, dit-il, avec souspirs, que quand Testât des Prestres est descheut en soymesme, qu'il ne se peut long temps maintenir debout avec les autres. Ou plustost il a falu que ce que dit le Prophète Malachie soit accomply en eux. Vous avez laissé le droict chemin, et avez fait achopper plusieurs , et avez violé l'alliance de Lévi, dit le Seigneur. Pour ceste cause, voyci je vous rendray contemptibles à tout le peuple ^. Maintenant je laisse à penser à un chacun quel est le bastiment de la Hiérarchie romaine , depuis le pied jusques au sommet : le bastiment, di-je, auquel les Papistes ne doutent point d'as-

1) Regist., lib. IV.

2) Lib. IV, episl. LU, LV ; lib. V, episl. VU et alibi Mal. Il 8, 9.

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