LIVRE IV, CHAPITRE VllI
glise n'est pas infinie , mais sujette à la Parole de Dieu, et quasi enclose en icelle.
5 Or comme ainsi soit que tousjours cela ait eu lieu etaitdeu valoir en l'Eglise de Dieu, comme encores y doit valoir de présent, asçavoir que les Docteurs qu'il envoyé n'enseignent rien sinon ce (ju'ils auront apprins de luy : toutesfois il y a eu diverses façons d'apprendre, selon la diversité des temps : etctile qui est maintenant, ditfèrede celle qu'ont eue les Prophètes et Ai)Oslres. Premièrement, si ce que dit le Seigneur Jésus est vray, que nul n'a veu le Père sinon le Fils, et celuy auquel le Fils le veut révéler ', il a falu que ceux (\m ont voulu dés le commencement parvenir à la cognoissance de Dieu, ayent esté addressez par luy qui est la sagesse éternelle. Car comment eussent-ils comprins du commencement les secrets de Dieu, ou comment les eussentils annoncez, sinon estans instruits par celuy qui seul les cognoist? Pourtant les Saincts du lemps passé n'ont jamais autrement cognu Dieu, sinon le regardant en son Fils comme en un miroir. Quand je di cela, j'enten que Dieu ne s'est jamais manifesté aux hommes que par son Fils : c'est-à-dire par sa vérité, sagesse et lumière unique. De ceste fontaine ont puisé Adam, Noé, Abraham, Isaac, Jacob, fout ce qu'ils ont eu de la cognoissance spirituelle. D'icelle mesme ont puisé les Prophètes tout ce qu'ils ont enseigné et laissé par escrit de doctrine. Toutesfois ceste sagesse de Dieu ne s'est point tousjours communiquée aux hommes d'une mesme sorte. Car Dieu a parlé aux Patriarches par révélations secrètes, en telle sorte néantmoins qu'il leur donnoit quant et quant des signes pour la contirmation d'icelles, à ce (lu'ils ne fussent point en doute que c'estoit Dieu qui parloit. Les Patriarches ont laissé de main en main à leurs successeurs ce qu'ils avoyent receu. Car aussi Dieu leur avoit commis sa Parole à tel si, qu'ils l'enseignassent aux autres, atin qu'elle fust tousjours entretenue. Les successeurs avoyent fesmoignage de Dieu en leur cœur, que ce qu'ils
1) Mallh. XI, 27.
oyoyent estoit venu du ciel, et non pas de la terre.
G Or quand 11 a pieu à Dieu d'ordonner et dresser une forme d'Eglise plus apparente, il a quant et quant voulu que sa Parole fust couchée par escrit, alin que les Prestres prinssent de là ce qu'ils voudroyent enseigner au peuple : et que (oute doctrine laquelle on prescheroi!, fust compassée et examinée à ceste reigle. Et pourtant, quand après la publication de la Loy il est commandé aux Prestres d'enseigner de la bouche du Seigneur ^ : le sens est, qu'ils n'enseignent rien estrange ou divers de la doctrine que Dieu avoit comprinse en sa Loy. Car d'adjouster à icelle, ou d'en rien diminuer, il ne leur estoit licite. Les Prophètes sont venus après, par lesquels Dieu a publié des nouveaux oracles, qui lussent adjoustez à la Loy : non pas toutesfois tellement nouveaux, qu'ils ne procédassent de la Loy, et qu'ils ne tendissent à icelle comme à leur but. Car quant à la doctrine, les Prophètes n'ont esté sinon expositeurs de la Loy : et n'ont rien adjousté à icelle, que les révélations des choses à venir. Cela excepté, ils n'ont rien mis en avant qu'une pure explication de la Loy. Toutesfois d'autant qu'il plaisoit à Dieu qu'il y eust une doctrine plus évidente et plus ample, pour satisfaire tant mieux aux consciences infirmes, il a ordonné que les Prophéties fussent aussi bien réduites par escrit, et qu'elles fussent portion de sa Parole. Les Histoires ont esté aussi bien adjoinctes avec, lesquelles ont esté composées par les Prophètes, le sainct Esprit les inspirant et dressant à cela. Je mets les Pseaumes en un mesme rang avec les Prophéties, pource que l'argument est commun et semblable. Parquoy tout ce corps d'Escriture composé de la Loy, des Prophéties, Pseaumes, et Hisloires, a esté la Parole de Dieu au peuple ancien, ou l'Eglise d'Israël : et a falu que les Prestres et Docteurs ayent réduit et compassé à ceste reigle tout ce qu'ils ont enseigné jusques à l'advénement de Christ, sans qu'il leur fust licite de dé-
1) Mal. II, 7.
cliner on à dextre ou à gauche. Car toute leur authorité estoit enclose en ces bornes, qu'ils respondissent au peuple par la bouche du Seigneur; ce qu'on peut recueillir de ce passage notable de Malachie, où il commande aux Juifs d'avoir mémoire de la Loy, et esire attentifs à icelle jusques à la prédication de l'Evangile ^ Car par cela il les retire de toutes doctrines estranges^ et ne leur permet de décliner tant peu que ce soit du chemin que Moyse leur avoit fidèlement monstre. Et c'est pourquoy David magnitie tant l'excellence de la Loy, et luy attribue de si hauts tiltres ^ : asçavoir pour destourner les Juifs de n'appéter rien de nouveau, ou aucune addition, veu que tout ce qui estoit requis à leur salut leur estoit desjà déclairé.
7 31ais quand tinalcment la sagesse de Dieu a esté manifestée en chair, elle nous a déclairé à bouche ouverte tout ce qui peut entrer de Dieu en l'humain esprit, et tout ce qui s'en peut penser. Puis, di-je, que nous avons Jésus-Christ le Soleil de justice luisant sur nous, il nous donne parfaite clairté de la vérité de son Père, comme en plein midi : au lieu qu'elle n'estoit pas au paravaiit du tout descouverte, mais aucunement obscure. Car certes l'Apostre n'a pas voulu signifier une chose vulgaire, quand il a dit que Dieu avoit parlé aux anciens Pères par ses Prophètes en plusieurs sortes et en plusieurs manières : mais qu'en ces derniers jours il a parlé à nous par son cher Fils ^. Car par ceci il déclaire que ciaprès Dieu ne parlera point comme paravant, par les uns ou les autres : et qu'il n'adjoustera point prophéties sur prophéties, ne révélations sur révélations : mais que tellement il a accomply toute perfection d'enseignemens en son Fils, qu'il nous faut sçavoir que cestuy-ci est le dernier et éternel tesmoignage que nous aurons de luy. Pour laquelle raison tout ce temps du Nouveau Testament , depuis que Jésus-Christ nous est apparu avec la prédication de son Evangile, jusques au jour du jugement, nous est dénoté par La dernière heure, les derniers
tensps, les derniers jours : afin qu'estans contens de la perfection de la doctrine de Jésus-Christ, nous apprenions de ne nous en forger d'autre nouvelle, n'en recevoir de forgée par homme. Et pourtant non sans cause le Père nous envoyant son Fils par un privilège singulier, nous l'a ordonné Docteur et Précepteur, nous commandant de l'escouter, et non aucun des hommes. Certes il nous a recommandé sa maistrise en peu de paroles, quand il a dit, Escoutez-le '. I\Iais en ce peu de paroles il y a plus de force et d'importance qu'il ne semble; car cela vaut autant comme si nous ayant retirez et révoquez de la doctrine de tous les hommes, il nous eust arrestez à son seul Fils, et nous eust commandé de prendre de luy toute doctrine de salut, de dépendre de luy seul, d'estretichezen luy seul : brief (ce que le mot porte) d'obéir ù luy seul. Et pour dire vray, que sçaurionsnous plus attendre ou souhaiter des hommes, puis que la Parole de vie mesme a familièrement conversé en chair avec nous ? si quelqu'un d'adventure n'avoit espérance que la Sapience de Dieu peust estre surmontée par l'homme. Plustosl il faut que toute bouche d'homme soit close, depuis que celuy a parlé, auquel par la volonté du Père sont cachez tous les thrésors de science et sapience^: et a parlé en telle sorte qu'il appartenoit à la Sapience de Dieu (laquelle ne défaut en nulle part) et au Messias, duquel on attendoit la révélation de toutes choses * : c'est-à-dire qu'il a tellement parlé, qu'il n'a rien laissé à dire aux autres après soy.
8 Pourtant que ce nous soit une conclusion résolue, que nous ne devons point tenir en l'Eglise pour Parole de Dieu, sinon ce qui est contenu en la Loy et aux Prophètes, puis après aux escrits des Apostres : et qu'il n'y a nulle autre façon de bien et deuement enseigner en l'Eglise, que de rapporter toute doctrine à ceste reigle. De là aussi nous avons à inférer, qu'il n'a rien esté permis d'avantage aux Apostres, que ce que les Prophètes avoyent eu anciennement, as-
1) Mal. IV, 4.
3) Heb. I, 1, 2.
Ps.XlX, S;CX1X, 89, 105.
1) Mallh. XVII, 5.
3) Jean IV, 25.
2) Col. II, 3.